10 avril 2026

De My Diet Pill à Old Ships : les salades niçoises de Vlad

Crédit : Emmanuel d'Auzon

« Mieux vaut être un tyran en slip qu’un démocrate épuisé » : telle pourrait être la devise de Vladimir Andrijasevic qui publie son premier album solo intitulé Sleep, You Pale Horses.

Ex-membre de My Diet Pill, groupe phare du rock indé niçois pendant plus deux décennies et figure de la pop culture locale au même titre que Loana et Eric Ciotti, cet individu agréable et érudit écoute des tas de bonnes choses et sa musique s’en ressent : une brise printanière bien plus accessible que l’épellation de son patronyme et qui brasse toutes sortes de ces influences qui ont marqué les années 90, à l’heure de la musique de niche type post-néo death folk et l’hyperpop.

Je te propose qu’on démarre par un jeu. Je vais te passer des titres auquel j’ai pensé en écoutant ton album. Tu dois les reconnaître et me dire ce qu’ils t’évoquent : Consumed de Plastikman.

Je cherche… Richie Hawtin ?

Bien vu, c’est Plastikman, son alias. Tu as publié un album techno il y a quelques temps, « Music for Running at a Moderate Pace » sous le pseudonyme de Silentt. Penses-tu t’y remettre, ou était-ce une parenthèse ?

La musique électronique a été fondatrice. Mes premières soirées techno avec Jeff Mills, Derrick May, Ritchie Hawtin, furent un choc à plusieurs titres. Je ne venais pas du tout de ce monde-là et il m’a fallu quelques années pour le comprendre. J’étais très attiré par la techno mais cette relation a été marquée par des moments d’incompréhension parce que je n’arrivais pas à saisir l’essence de cette musique. Et quand j’ai vraiment commencé à m’en imprégner, c’est devenu quelque chose de très important.
J’ai eu plusieurs phases dans ma vie où je voulais voir si j’étais capable de faire certaines choses. Il y a une quinzaine d’années, je souhaitais réaliser un album de country bluegrass, je l’ai fait, mais je l’ai tordu en allant enregistrer avec une fanfare de cuivre dans les Balkans. Et j’ai eu la même envie avec la musique électronique. Cet album, je l’ai fait, j’en suis fier même s’il est totalement confidentiel. J’ai envie d’en faire une suite.

Un des artistes qui m’a donné envie de le faire, c’est Wolfgang Voigt, connu sous le pseudo de Gas. Je suis tellement sur le son, les textures, c’est magnifique. J’étais parti de ça avec l’idée de faire un album ambient, et finalement, il y a quand même un beat. Mais d’avoir fait cet album électronique m’a vachement aidé pour l’album d’Old Ships, cela m’a donné le goût d’incorporer des ambiances, des textures électroniques dans des morceaux qui, à la base, auraient pu s’en passer.

From her to eternity de Nick Cave.

C’est un artiste que j’aime bien, que j’ai découvert relativement tard, avec Murder Ballads il y a trente ans. Paradoxalement, je pense que j’étais trop jeune pour vraiment accrocher à l’époque. Et je me suis replongé là-dedans il y a une dizaine d’années. Je trouve vraiment réussis ses derniers albums que les puristes détestent. Les gens ne jurent que par les Bad Seeds des origines et crachent sur le travail de Warren Ellis que je trouve vraiment sous-estimé.


J’aime le côté storyteller de Cave et trouve que ses albums touchants, ce qui est probablement lié à son histoire personnelle. Perdre deux fils, je pense que c’est le genre de chose qui transparaît forcément dans l’œuvre. J’aime les artistes qui font cet effort sur les textes, sur les mots. Pour moi les mots sont primordiaux, et dans la musique anglophone, ce n’est pas toujours le cas. Je trouve passionnante cette manière de raconter des histoires à travers les chansons, sans qu’on sache si c’est vraiment de lui qu’il parle ou s’il raconte des choses imaginées.

Run de New Order. J’aurais pu mettre un titre de Joy Division, on retrouve dans ton album la production sépulcrale de Martin Hannett.

C’est possible même si ça n’est pas volontaire. J’ai beaucoup écouté Joy Division, plus que New Order d’ailleurs. Joy Division était plus fondateur pour moi et ça ne m’étonne pas que tu l’entendes dans l’album. Je serais totalement incapable de te dire quelle chanson m’a influencé. Mes influences partent dans tous les sens, j’écoute vraiment de tout. Mais vu que ce sont des artistes que j’ai beaucoup écoutés dans ma vie, fatalement ça laisse une empreinte, des références inconscientes qui t’amènent à faire certains choix artistiques plutôt que d’autres.

Sin de Nine Inch Nails. Pour ce mélange entre machines froides et voix humaine désespérée.

C’est exactement ça. Il y a une rencontre entre deux univers qui fonctionne parfaitement. Les prods de Reznor sont vraiment super intéressantes, elles collaient parfaitement avec l’époque : la publication de The Downward Spiral en pleine période Britpop était salvatrice. Oui, c’est la voix versus la machine.

The Happening des Pixies.

Les Pixies ! C’est marrant que tu me fasses écouter cela parce qu’en enregistrant un morceau avec une voix très aiguë sur l’album, je me disais que je connaissais quelqu’un qui avait déjà fait ça mais j’arrivais pas à remettre le doigt dessus. Et là en réécoutant avec toi, j’ai réalisé que c’était Black Francis. J’ai beaucoup écouté les Pixies à l’époque de My Diet Pill — c’était clairement une des influences du groupe. Avec Pavement et deux ou trois autres groupes. Je les ai vus plusieurs fois en concert. Deux fois c’était très bien, deux fois c’était assez chiant.

Sherpa d’Angine de Poitrine. Tu en penses quoi ? C’est comme si Keith Moon et Frank Zappa jouaient ensemble. Peut-être fais-tu fais partie du groupe ?

Ça serait un super scoop ! Vladimir, 52 ans, vivait à Nice dans l’anonymat… Non. Mais c’est vraiment impressionnant. En tant que guitariste, voir ce mec jouer — il tourne les boutons pour enregistrer les boucles avec les orteils. C’est un truc de malade mental. Et ce côté anonymat parfaitement étudié, tout est cohérent, les costumes, la pochette, les yeux reproduits partout. Le jour où on sait qui c’est, ça n’a plus d’intérêt. J’espère ne jamais l’apprendre. (NdA : deux jours plus tard, Vladimir m’envoyait un lien vers une vidéo présentant un groupe québecois, la Poexe, présentant d’immenses similitudes avec Angine de Poitrine. Démasqués !)

Ce sont peut-être Dave Mustaine et Lars Ulrich qui se sont rabibochés en se déguisant…

Pour Dave Mustaine, c’est possible ! Mais en écoutant le batteur d’Angine de Poitrine, pour Ulrich, je suis moins sûr. Je vais être mauvaise langue mais sur les dernières vidéos de concerts que j’ai vues, je n’ai pas été convaincu. Il donne l’impression de peiner physiquement, techniquement.

Un groupe qui n’innove pas est mort aux yeux du public, mais un groupe qui innove perd toute crédibilité aussi parce qu’il trahit ses fans de la première heure

C’est troublant parce que, quoi qu’on en dise, c’est un immense batteur de studio. J’écoutais encore Load hier en courant, les parties de batterie sont super créatives, non ?

Mais bien sûr ! Il a apporté énormément au genre. Je me suis refait les quatre premiers albums en boucle la semaine dernière, jusqu’à …And Justice for All. Mais moi, contrairement à beaucoup, je fais partie de ceux qui pensent qu’ils n’ont pas de « mauvais » albums. Je les aime tous, d’une manière ou d’une autre.
Hardwired… to Self-Destruct était très bon, effectivement. Ils essayaient de retrouver cet esprit Master of Puppets. Le dernier, je l’ai moins poncé, il faudrait que je m’y remette sérieusement. Mais ils ont cette volonté de rester dans l’arène.

Et St. Anger ? Avec la caisse claire qui sonne comme une casserole et l’absence totale de solos ?

On en revient toujours au débat sur la caisse claire, mais au-delà de ça, il y a une intention. C’est toujours le même problème avec les groupes de cette stature : un groupe qui n’innove pas est mort aux yeux du public, mais un groupe qui innove perd toute crédibilité aussi parce qu’il trahit ses fans de la première heure.

On va démarrer le vrai entretien à présent. Parle-nous de ce disque, c’est quoi, Old Ships ?

Ce disque est à la base un projet solo. Quelque chose que j’ai écrit et enregistré seul en grande partie. Il y a eu quelques participants, mais sur la fin seulement, des cuivres, des cordes. J’avais besoin d’un peu de participation extérieure pour enrichir le son. Quand tu travailles en home studio, tu arrives fatalement à un moment à un plafond de verre. Pour avoir un son un peu plus intéressant, j’ai fait appel à quelques personnes qui jouent de vrais instruments, et j’ai pris une ou deux journées en studio pour améliorer les sons de synthé afin d’obtenir des sons analogiques, une texture un peu plus riche.

Quand tu réunis quatre types en démocratie participative où chacun a une voix, ça demande énormément d’énergie, de discussion, de compromis. Rétrospectivement, je me rends compte que ces compromis nuisent à la création.

J’avais commencé à enregistrer des chansons sans vraiment me projeter sur un album. Et très rapidement, je me suis aperçu que ces chansons étaient dans des univers très différents. Tu as écouté l’album, tu as vu que c’est un patchwork. Je me suis vite heurté au choix : est-ce que je prends une partie de ces morceaux, je fais un projet, j’en garde d’autres pour plus tard ? Le choix s’est imposé assez naturellement. Je me suis finalement dit que tout ça, c’était moi. Je suis influencé par des tas de trucs, j’aime tous ces styles de musique.
J’ai commencé à réfléchir différemment, en essayant de trouver un moyen de structurer ces morceaux, de faire en sorte qu’il y ait une cohérence. Donc j’ai travaillé le son, la production et, puisque j’ai tout fait seul, j’ai fait des choix artistiques et de traitement sonore pour essayer d’unifier l’ensemble. Je m’en moquais que les morceaux soient différents, il fallait faire un album qui soit cohérent. Au bout d’un moment, ça l’est devenu de mon point de vue. 

Et tu as joué quoi, concrètement ?

Tout : basse, batterie, guitare, clavier. Pas toutes les batteries, certaines sont programmées. Tout ce qui est cordes, cuivres, voix additionnelles, je suis allé le chercher ailleurs. Il y a Fanny Luzignant, l’ancienne chanteuse de La Femme, qui fait des chœurs sur le disque. Je suis allé chercher des talents à l’extérieur lorsque je n’étais pas en mesure de jouer certaines choses. Mais l’idée de départ était d’essayer de voir où étaient mes limites. Le clavier, je tâtonnais. Et j’ai regardé des tutos, j’ai travaillé, j’ai essayé de m’améliorer. Trompette et violon, je n’ai pas essayé, mais je suis parvenu à un certain résultat.

Quelle est ta formation musicale à la base ?

Totalement autodidacte. J’ai commencé la guitare à 18 ans et de fil en aiguille, en jouant dans des groupes, j’ai essayé de tâtonner en touchant à d’autres instruments. Je ne pense pas être un très bon musicien en termes de technique, mais je touche un peu à tout. Et surtout, ça m’intéresse. Je suis assez curieux de tester, d’essayer des choses et de repousser à chaque fois mes limites.

Et la production du disque ?

J’ai pris le parti de faire les choses totalement différemment de ce que j’avais pu faire par le passé. J’ai installé un logiciel que je ne connaissais pas : Ableton. Auparavant, je travaillais avec Cubase. J’ai appris une nouvelle méthode de travail en enregistrant en ampless, c’est-à-dire sans ampli, la guitare branchée directement dans la carte son, puis en effectuant des traitements en post-prod. J’essayais de changer les méthodes de travail pour avoir une approche de la production où j’étais un peu en déséquilibre, par des méthodes que je maîtrisais mal, pour sortir de ma zone de confort et m’éloigner de mes recettes habituelles.

Et ces recettes, quelles étaient-elles ?

Les méthodes d’enregistrement classiques qu’on expérimente en studio. J’ai pas mal enregistré avec des ingénieurs du son. C’est une méthode globalement assez standardisée : tu branches ton ampli, tu mets un micro devant, tu fais ta prise. Une espèce de routine. Ça ronronne un peu.

J’ai enregistré dans des studios où le matos était vieux, pas terrible, un peu cheap, et tu te rends vite compte que le plus important, ce sont les oreilles du gars derrière la console.

Le matériel est vraiment secondaire quand tu bosses en studio avec un ingé son ou un producteur. J’ai enregistré dans des studios où le matos était vieux, pas terrible, un peu cheap, et tu te rends vite compte que le plus important, ce sont les oreilles du gars derrière la console. Si le technicien n’a pas de bon matériel mais qu’il le connaît très bien, qu’il entend ce qu’il faut entendre, tu peux avoir un très bon résultat. J’ai essayé de m’inspirer de cette approche.

C’est quoi tes influences en matière de production ? Des disques que tu trouves absolument parfaits et dont tu aurais pu essayer de t’approcher ?

Il n’y a aucun disque dont j’ai essayé de m’approcher, parce que je pense ne pas être capable de d’égaler leur prod et je n’ai d’ailleurs pas ce qu’il faut pour aller jusque-là. L’idée, c’était vraiment de ne pas copier quoi que ce soit, ni dans la production, ni dans la manière d’écrire les morceaux.

Dans les choses que j’adore, je citerais les prods de Phil Spector qui sont remarquables, celles de George Martin pour les Beatles. Dans le rock très brut, j’aime bien ce que faisait Steve Albini. Dans un style complètement différent, je tiens en très haute estime le travail accompli sur Roots de Sepultura. Quel mix ! J’ai rarement retrouvé un album aussi bien mixé. Sur les morceaux avec les percussions brésiliennes, quand tu l’écoutes au casque, tu les visualises dans la pièce. Lorsque que tu imagines où sont placés les instruments, l’expérience d’écoute est extraordinaire, ce qu’on perd avec la compression des plateformes.

Par rapport à tes projets passés, comment ce se situe ton album ? Tu voulais vraiment travailler seul ou c’était une question de circonstances ?

J’ai joué dans le groupe My Diet Pill pendant plus de vingt ans et on a publié quelques albums. C’était le format classique du groupe rock indé : quatre gars, deux guitares, du chant. Nous étions très influencés par Sonic Youth, Pavement et les Pixies. Je pense qu’on a fait des choses intéressantes, certaines chansons étant de très bonne facture. Mais c’était un travail épuisant sur le long terme, parce qu’on était tout le temps dans une dynamique de démocratie. Quand tu réunis quatre types en démocratie participative où chacun a une voix, ça demande énormément d’énergie, de discussion, de compromis.

Rétrospectivement, je me rends compte que ces compromis nuisent à la création. Les résultats que tu obtiens sont peut-être moins radicaux. Quand tu n’es pas d’accord avec d’autres musiciens, tu mets de l’eau dans ton vin, l’autre fait pareil, et tu arrives à un résultat qui parfois est très bien, mais la majorité du temps est un peu tiède, il manque des aspérités, il manque quelque chose pour que ça sorte vraiment du lot. Je pense que c’était un groupe de qualité, mais qu’il lui manquait ce truc.

J’avais vraiment envie d’essayer quelque chose de nouveau, travailler complètement seul dans un premier temps, mais avec une optique de travailler en groupe ensuite. Faire ce premier album seul, trouver des gens pour le jouer, transformer ces morceaux, les porter sur scène. J’en suis à ce stade-là. On est un groupe de cinq personnes dorénavant, avec Alex (batterie), Ordé (basse), Low (guitare) et Armand (claviers/machines). Ce sont notamment des anciens membres de M83 et les morceaux sont en train d’être retravaillés pour la scène. Pour le deuxième album, je voudrais repartir dans une logique de collaboration. Mais c’était vraiment nécessaire dans mon parcours de faire cet album seul, ne l’ayant jamais fait.

Ce qui est assez amusant, c’est que j’étais satisfait du disque, et maintenant que je joue ces morceaux avec des gens qui les modifient, je me rends compte qu’en fait ils auraient pu être beaucoup mieux sur le disque. C’est là où je vois que le travail en solo est très intéressant, peut-être très efficace — on peut atteindre des objectifs qu’on ne peut pas atteindre en groupe. Mais ce n’est pas forcément la formule idéale, pour moi en tout cas. J’ai envie d’ouvrir la collaboration et de laisser d’autres gens contribuer.

Une chose m’a intrigué en écoutant le disque : il démarre de manière très calme et puis il y a une accélération progressive tout à fait inattendue. C’est intentionnel ?

Oui, la progression a été réfléchie. Et je me suis rendu compte après coup, parce que je n’en étais pas conscient en écrivant, qu’il y avait des thématiques qui revenaient dans ce disque. Des thématiques spirituelles, religieuses. Je parle beaucoup de Dieu dans cet album, alors que je ne suis pas quelqu’un de spécialement religieux. Le temps qui passe, cette force divine et bien ça ressort de plus de la moitié des chansons. Et c’est intéressant de m’en être rendu compte après coup. Quand je le réécoute maintenant, j’ai presque l’impression que c’est un album concept, alors que ce n’était pas une volonté affirmée au départ.

Est-ce lié au décès de ton père, ou est-ce que les chansons ont été écrites avant ?

Les chansons ont été écrites avant. Mais c’est peut-être le décès de mon père qui m’a fait réaliser ça. Je n’avais pas forcément fait le lien, mais le fait que tu m’en parles, ça a du sens, oui. Je vais régulièrement en Serbie et la foi est très présente là-bas, même si j’ai l’impression que c’est plus en tant que tradition que comme un vrai socle. Je me considère toutefois comme agnostique.

https://oldships.bandcamp.com/album/sleep-you-pale-horses

 

 

Commissaire au Plan chez Gonzaï depuis 2013, Romain Flon aime bien les anecdotes inutiles, salaces ou non, et digresser à l'infini. Il fait partie de la confrérie lourdingue des mecs qui ont écouté plein de disques parus avant l'an 2000.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

partages
Aller enHaut

Ca vient de sortir

Lewis OfMan : le track by track de « 50KWTTS »

Après « Cristal Medium Blue » sorti en 2024, Lewis

Ellah A. Thaun versus les Mercuriales : rencontre du troisième type

Sur le papier, Jean-Pierre Montal et Natanaëlle-Eléonore Hauguel n’ont pas

Cette expo de la BNF retourne les pages de la presse underground française

Voilà 60 ans, la presse subversive qui secoua la jeunesse