Après quelques semaines de route dans l’enfer de l’Amérique de Trump, entre tueries de masse, martyrs d’extrême droite et immensités rurales englouties par les drapeaux MAGA, le duo finlandais Modem continue de marteler sa synth-pop comme un manifeste. Ses nombreuses références, de Pentagram à Jean Genet en passant par les BO de giallos italiens ou le cinéma avant-gardiste japonais des années 60, se confrontent à un monde de plus en plus brutal, dans un mélange de colère et de malaise dont Tytti Roto et Ville Valavuo font leur carburant. Avec leur deuxième album « Interface » (Modem Age Records / Don Giovanni Records), le duo tient sa position, du chant d’amour au cri de guerre.

Fraîchement retourné de sa tournée américaine, Modem retrouve ses quartiers dans un ancien bâtiment d’entreprise du Nord-Est d’Helsinki converti en ateliers d’artistes. Dans la pièce aux murs rouges, les tapis persans sont jonchés de synthétiseurs, de matériel électronique et d’étuis de guitare. Une boîte à rythme trône sur une table. « C’est Davide, que l’on crédite comme troisième membre du groupe, du nom de l’Italien qui nous l’a vendu. Quand on a ouvert l’étui, elle sentait le parfum, les cigarettes et les boîtes disco des années 80. Elle a sa propre personnalité, quelque chose de vraiment humain. Quand on joue trop longtemps avec, elle a un léger ralentissement. Comme un batteur qui finirait par se fatiguer ».
« C’est pire qu’un épisode de South Park »
Auprès de Davide, Tytti Roto (Ty Roxy, Plastic Tones, Rosettes) et Ville Valavuo (Death Toll 80k, Foreseen) reviennent sur ces quelques semaines de route dans un pays sombrant dans le fascisme. Le duo ressort de la tournée avec des sentiments partagés. D’un côté, un excellent accueil et une tournée organisée par leur label Don Giovanni Records, basée à Philadelphie. De l’autre, une plongée dans la violente Amérique de Trump.
« Dans les grandes villes, la culture alternative est très proche de la notre. Mais comme on a surtout joué dans des zones assez rurales, on a vu une facette complètement dingue des Etats-Unis. On voyait des panneaux publicitaires géants pro-Trump et des drapeaux MAGA dans les jardins des gens ».
À Indianapolis, où l’avortement est devenu illégal passé dix semaines de grossesse, le duo donne un concert alors qu’une tuerie de masse est signalée de l’autre côté de la ville. Plus tard, alors que Modem continue d’errer dans son cauchemar américain, Charlie Kirk est abattu. « Il était transformé en martyre, en messie. C’est devenu pire qu’un épisode de South Park ».

Quelque part, le paysage fascisant dont le duo est témoin semble répondre à sa musique. Si, au départ, le duo formé « dans l’ennui du covid, bloqués à la maison avec un nouveau synthétiseur » s’amusait surtout avec des reprises synth-pop en finnois de classiques rock (de Roky Erickson à Pentagram), il a rapidement abandonné ce segment pour proposer sa propre vision. Avec le single Miten Täällä voi Elää ? (« Comment peux-tu vivre ici? ») et son premier album « Megalomania » (2024), le duo martèle ainsi son engagement politique dans des rythmes synth-pop sombres et habités.
Un masque pour ne pas se cacher
La plupart des compositions font dès lors office de manifeste, à l’image de Kamera (« qui traite de la manière dont les réseaux sociaux figent le monde ») ou Miljionääri (« peut-être notre morceau le plus communiste, le plus critique de l’enrichissement des uns au détriment des autres »), joué lors du festival punk Alarme! Fest à Bordeaux, sur les berges de la Garonne, alors qu’un yacht passe lentement derrière la scène. Dans Un chant d’amour, Modem s’inspire de l’unique film réalisé par Jean Genet pour chanter « la liberté de vivre dans son corps comme on l’entend et d’aimer librement, des droits qui sont en danger aujourd’hui, par exemple le droit à l’avortement ou les droits des personnes trans ».
Comme dans le reste du monde, l’extrême-droite contamine aussi la Finlande. « On voit une division impressionnante entre les jeunes hommes, qui virent de plus en plus vers un discours amer, élitiste et masculiniste, et les jeunes femmes, qui s’organisent et militent pour la justice sociale et les droits des minorités ». Tytti et Ville esquissent un sourire amer en évoquant le titre de « pays le plus heureux du monde » régulièrement décerné à la Finlande. L’urgence politique est surtout le carburant de la colère.
C’est dans ce paysage que sort « Interface » (2025), deuxième album au titre évocateur, défini dans nos dictionnaires comme une « limite commune à des systèmes, permettant les échanges entre ceux-ci ». Sur ce nouveau projet, Modem (pour « l’outil, qui semble désuet aujourd’hui mais nous permettait à l’époque d’être relié au reste du monde ») s’inspire du masque : « ce qui nous dissimule, qui nous permet de jouer un rôle, de créer un alter ego, une autre identité. Parce que derrière tous ces masques que l’on enfile successivement, qu’est-ce qui reste de nous? ». Un thème exploré dans le premier clip de ce nouvel album, Image, inspiré du film Face of Another (Hiroshi Teshigahara, 1966).
« Se libérer des injonctions »
Avec ce nouvel album, Modem continue de naviguer ses personnages et sa synth-pop dans l’univers hautement référencé qui les caractérise. Les influences initiales, des giallos italiens (avec les compositions de Goblin en tête) à John Carpenter, restent présentes, mais « Interface » semble empreint d’une mélancolie et d’une candeur nouvelles, apportant ainsi une profondeur supplémentaire à la palette déjà riche du duo. Cette inspiration cinématographique se diffuse dans la musique et la plupart des clips du groupe, mais le duo souhaite aussi, à l’avenir, à explorer davantage cette piste.
« On a toujours eu dans l’idée de proposer quelque chose de visuel autour de notre projet et chaque morceau est imaginé comme un film. Ce serait un rêve de produire un vrai objet de cinéma ».
Interrogés sur leurs morceaux favoris de ce nouvel opus, Ville et Tytti marquent un temps d’arrêt. Pour le premier, le choix se porte sur Paino, « le poids ». « On s’est inspirés d’un groupe des années 80, Linear Movement, qui jouait certains morceaux avec seulement un kick, et dont le beat ne se lançait qu’en fin de piste. La tension monte progressivement, jusqu’au déchaînement ». Paino, c’est l’appel du vide, en français dans la bouche de ses créateurs : la sensation d’une chute libre, à laquelle on se laisse aller sans réel désir. « C’est aussi un morceau qui traite des pensées intrusives, qu’on voudrait rejeter mais qui deviennent obsédantes ».

Pour Tytti, le choix semble évident. Elle considère Ave Maria comme l’un de ses meilleurs morceaux. Un de ses textes les plus personnels, écrit d’une traite. « Ave Maria raconte le fait de grandir en tant que femme. On essaie d’échapper à ses attributs féminins, on essaie d’être crédible en devenant une pick-me, en créant de la concurrence entre les autres filles pour tenter de se démarquer et de briller auprès des hommes… ».
À la fin de chaque concert, Ave Maria rallie le public comme un hymne. « Je crois que c’est un morceau universel pour celles qui ont grandi dans la culture des années 90-2000. Ces filles qui se détestaient, qui se montaient les unes contre les autres ». Pour elle, c’est là que la musique peut jouer un rôle décisif. Du chant d’amour au chant de colère, Modem chante aussi l’espoir. « J’ai voulu raconter comment se libérer de ces injonctions, comme une absolution. Et le fait que le public s’y reconnaisse, c’est le plus beau retour que l’on puisse recevoir ».
Modem // Interface // Modem Age Records & Don Giovanni Records
https://modemagerecords.bandcamp.com/album/interface