Dans le grand hôtel du rock où la majorité des locataires décomposés semble actuellement dans le même état que Jim Morrison roupillant au Père Lachaise, le duo belge composé par Jacques Duvall et Benjamin Schoos continue de rêver avec la lumière allumée. C’est précisément ce qu’on entend sur « Plein Sommeil », leur premier disque à deux voix écrit après 20 ans de nuits en chambre double.
« On sort notre nouvel album et il s’appelle… Plein Soleil ! ». Le jour de nos retrouvailles à Paris en décembre dernier, pour le tournage d’une vidéo promotionnelle, les deux zozos ont beau s’y reprendre à deux ou trois fois, impossible pour eux de se souvenir du nom du disque qu’ils viennent d’écrire. A moins qu’il ne s’agisse d’un lapsus-hommage à Alain Delon, ou encore d’un acte manqué pour ce binôme inclassable ayant débuté ses œuvres voilà pile 20 ans avec l’incroyable Hantises (2006), où Duvall, au bout du rouleau, croyait son heure venue après avoir fait carrière en signant des textes pour Lio, Chamfort ou Marie France. « Sorti du coma » par un gamin nommé Benjamin Schoos, à la fois fan de folk, de Daniel Johnston et de collages étranges, ledit Duvall retrouvait alors des couleurs à 54 ans en gueulant du rock sans se soucier des préjugés. Une renaissance qui prend tout son sens 20 ans plus tard à l’heure de ce Plein Sommeil qui ressemble à tout sauf à une hibernation.
Moins rock que Hantises, moins plombant que Expert en désespoir (2011), Plein sommeil a l’élégance des personnes âgées qui ne s’encombrent plus trop avec les faux semblants. Chanté à deux, comme une série de matchs de ping-pong entre deux artistes faisant semblant de s’emmerder dans l’époque actuelle, le disque carbure au premier degré et demi. Et c’est ici qu’on touche à la différence nette entre les chanteurs français et belges, les premiers gonflant tout le monde avec leur sérieux souffreteux quand les seconds pourraient chanter l’annuaire TikTok qu’on pourrait toujours trouver cela crédible. C’est ce qu’on entend au hasard sur Elle veut pas se lever (sur les pannes d’érection) ou Tu parles en dormant, scie rock classique où les deux compères pas vraiment de la même génération (Schoos a 48 ans, Duvall 73) s’épanchent sur un traversin mid-tempo du plus bel effet.
Certes, ce premier album depuis 10 ans pour Duvall ne s’adressera pas aux influenceurs de moins de 30 ans, et la probabilité qu’un fan de Tibo InShape tombe dessus est proche du zéro absolu. Et c’est peut-être l’effet recherché par ces deux âmes sœurs avec le choix des quelques reprises planquées dans le tracklisting dont la moitié des titres est composé de covers des Kinks, de The Romantics, de Jacques Higelin ou de Daho. En baissant le son des guitares et en tapissant le tout de cordes (écouter le sublime Nocturne au parfum Roxy Music), la paire belge pas très éloignée de la doublette Boris Bergmann / Alain Bashung réussit l’essentiel : crever l’oreiller avec un disque élégant et pudique où tout sonne juste, sans se forcer. On aimerait bien réserver au moins une nuit de plus dans cet hôtel belge, une fois.
Jacques Duvall & Benjamin Schoos // Plein Sommeil // Freaksville
En concert aux Trois Baudets le 5 mars : Réservations par ici.
on s’en tampax
Un bout de temps qu’il est plus au Père-la-chaise Morisson