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MANSFIELD.TYA : « Nous aussi, on a du mal avec la chanson française ! »

Comme Jacques-Yves Cousteau, le duo nantais évoluait jusqu'ici dans le monde du silence mais avec le fantastique « Corpo Inferno », elle viennent détruire les préjugés sur la chanson française. Interview sans sous-titrage.

Pendant longtemps, on pouvait se foutre de la gueule de la chanson française sans passer pour un snob ou un élitiste. Normal puisqu’en même temps, les anglo-saxons nous abreuvaient de morceaux qui reléguaient pas mal des productions hexagonales au fond du placard. Et puis peu à peu, la source anglo-saxonne s’est tarie. Alors on a eu marre. Marre de se bouffer des dizaines de disques pour en toper un de potable, et on a fini par se replier sur nous.

Grace (ou à cause selon le côté de chapelle où on prie) à des groupes comme Mustang ou Young Michelin, on a assisté à l’émergence de tas de groupes chantant en Français : Fauve, Brigitte, Aline (sic), Pendentif, Lescop, l’impossible Perez… Cette fois c’est sûr, le complexe du cornflakes, c’est bien fini. Et c’est bien dommage ajouteront certains car désormais, le moindre groupe chantant en Français semble pouvoir emporter la mise. Alors vive le vin rouge-saucisson et le protectionnisme culturel? A bas l’import/export? Vive l’entre-soi ?

Finalement, rien de neuf sous les néons de Point Soleil.

mansfield-tya-corpo-inferno-lp-vinyle-neuf-disque-blancDes musiciens chantant dans la langue de Jean-Pierre Pernaud, il y en a eu et il y en aura toujours. Rien de neuf à un détail près tout de même : l’intensité des ampoules a légèrement augmentée et le niveau de soutien des médias spécialisés avec. A une époque pas si lointaine, seuls quelques Happy few avaient le droit à leur part du cheesecake journalistique : en gros, Dominique A, Miossec, Katerine si on s’en tient aux plus emblématiques. Faute de crise, le gâteau a depuis pas mal dégrossi, mais les aspirants à une tranche du quatre-quart sont toujours plus nombreux.

Les raisons de ce soutien ne sont d’ailleurs pas super claires et mériteraient une enquête auprès de mon boucher, toujours prompt à se prononcer sur les évènements de ce monde. Esquissons quand même quelques hypothèses : manque de moyens d’une presse musicale en période de crise qui pourrait avoir tendance à se replier sur des terres plus proches et plus abordables ? Vivacité de la scène française ? Discussion sempiternelle sur les quotas de musique française ? Même mon boucher n’a pas de réponse immédiate, alors revenons à nos deux brebis égarées du jour : Mansfield TYA. Deux femmes, deux voix, deux physiques, avec un nouvel album d’un groupe qui chante : en Français. Warning d’usage : toute ressemblance avec les Brigitte serait purement fortuite.

Commençons par la conclusion : « Corpo Inferno » est un putain de grand disque. On le sait tous, entre deux diaporamas de chez Powerpoint et compagnie, la surprise est notre raison d’être humain. Ce disque en est une fabuleuse. Bégaiement pédagogique oblige, après autopsie tardive mais profonde de leurs albums précédents, la conclusion est évidence : « Corpo Inferno » est le meilleur disque du groupe à quatre seins, un truc qui s’écoute d’une traite, à l’ancienne, plus cohérent encore qu’un postulat scientifique. Plus varié aussi, mais ça c’est moins compliqué. Passant avec l’élégance du hérisson d’arrangements acoustiques à des sonorités plus électroniques, Mansfield.Tya évite le syndrome de l’époque : le trop-plein. La variété, au sens propre, française, est ici. Ca faisait très longtemps (« Fantaisie militaire »?) qu’un disque français ne m’avait pas autant touché. Le grand trip. Le tout était de savoir pourquoi, car ce n’est pas tous les jours qu’on se rend compte que la chanteuse de Sexy Sushi chante aussi du Victor Hugo.

Gonzaï : Selon votre dossier de presse, « Corpo Inferno » n’est pas – je cite – « pour les personnes qui aiment le 3ème reich ou qui mangent du caca avec leurs mains ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus? Je pense que cela intéressera nos lecteurs.

Carla: ça me paraît pourtant assez explicite.

Julia : on n’est pas à l’abri que ça leur parle, mais on n’a pas fait cet album pour ce genre de personnes. Sinon, elle est bien ta question, on ne nous l’avait pas encore posé.

Au début de sa carrière, Morrissey évoquait Oscar Wilde. De votre côté, vous avez choisi votre nom de groupe en hommage à June Mansfield, la femme d’Henry Miller. Aux débuts du groupe, vous la définissiez comme un loser magnifique. Après 14 ans d’existence, vous sentez-vous encore dans cette peau de perdantes ?

Carla : Avec le temps, j’ai un peu oublié qui était June Mansfield. On existe depuis plus de 10 ans, donc…On aimait bien son côté étrange et mystérieux. On ne sait pas grand chose d’elle et on peut tout imaginé.

Julia : C’est vrai qu’avec les années, on s’est éloigné. Si on parle littérature, je me suis éloigné de Nin, de Miller pour me rapprocher de littérature française classique. Dans l’album, il y a un passage de Victor Hugo.

Les textes de cet album sont particulièrement réussis. Et c’est quelqu’un qui a en général du mal avec la chanson française qui vous le dit.

Julia : Nous aussi, on a du mal avec la chanson française !

« Rassure notre public, on fera le prochain album en breton, et on éditera un manuel Diwan »

Tu es aussi la chanteuse de Sexy Sushi. C’est quand même paradoxal de chanter du Victor Hugo d’un côté et des chansons à la con de l’autre, non ?

Julia : Pour moi c’est cohérent. Dans Mansfield aussi je chante des choses parfois ironiques. Le fossé n’est pas si important que ça. Depuis le début avec Carla, on écrit à 4 mains ou alors on récupère des textes qui viennent d’un peu partout. On a toujours invité d’autres gens à écrire sur nos albums. Sur Corpo Inferno, on a Shannon Wright, Julie Redon…

Carla : On a beaucoup de second degré dans nos textes ! J’adore la musique de Shannon Wright. On est sur le même label, on a des amis communs, donc la rencontre s’est faites assez naturellement, sans réelle préméditation.

Shannon Wright sort de bons disques mais sa musique reste très confidentielle. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la musique ne suffit plus. Il faut aussi avoir une histoire à vendre, du storytelling.

Julia : Ca nous arrange parce qu’on est sœurs et qu’on sort ensemble. Donc il y a du lourd niveau storytelling. On a un dossier béton.

Carla : En plus nos parents sont morts dans un accident d’avion, et on va participer au prochain Loft. Shannon a une vie plus normale, donc c’est plus dure à vendre.

Vous êtes donc ensemble dans la vie, c’est cool. Est-ce que T.a.T.u a été un groupe important pour vous ?

Julia : T.a.T.u ? Mais complètement ! C’est un groupe de référence mais je ne me souviens plus du tout de leur chanson.

Carla : Je vis à l’ancienne, coupée du monde. Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez.

Vous pouvez me parler un peu de la scène lesbienne.

Julia : Non. On en a rien à foutre. Je m’en moque totalement. C’est accessoire, tu vois…Tu parlais de storytelling tout à l’heure. Ben là, on est en plein dedans. Quand les gens n’ont rien à raconter sur notre musique, ils se raccrochent à ce qu’ils peuvent.

« J’ai beaucoup écouté Plaid, Boards of Canada, Fairmont…Carla bosse avec Rone en ce moment. On est dans la musique électronique mélancolique »

Parlons un peu du nouvel album, alors. En quoi est-il différent de ce que vous avez fait jusque là ?

Julia : On va e faire un rétroplanning puisque tu nous découvres avec « Corpo Inferno ». C’est la continuité de « Nyx », notre précédent. Sauf que maintenant, on a notre studio et on a commencé à programmer par nous même. Programmation, composition et enregistrement, tout est fait en même temps.

Carla : C’est devenu une forme de recherche. On est plus du tout dans une démarche de préparer les chansons puis d’aller les enregistrer en studio. Notre studio, c’est devenu un laboratoire auquel on attache beaucoup d’importance.

Julia : On peut raisonner par période. Nos deux premiers LP’s sont plus acoustiques, je composais à la guitare. Alors que pour les deux derniers, les compos viennent en même temps que la programmation. On a aussi un plus gros travail de studio, avec des parties de violon qui sont beaucoup plus arrangées. Mais on reste fidèle à un côté minimal, voire minimaliste du live.

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Passons à la question de fond que tout le monde se pose : en live, vous faites les mêmes blagues entre chaque morceau ?

Julia : On veut s’amuser…La légende de l’artiste qui vit des trucs incroyables en tournée, c’est complètement faux. Ca peut être tous les jours la même chose, un catering avec la même bouffe qui revient à chaque fois, passer la journée dans un camion, dans un avion… Du coup, faire des concerts différents, c’est une soupape.

Carla : On est contre tout systématisme.

Vous avez des sonorités très électroniques. Un morceau comme Fréquences évoque beaucoup les Boards of Canada.

Julia : Ah ouais, carrément. J’ai beaucoup écouté Plaid, Boards of Canada, Fairmont…Carla bosse avec Rone en ce moment. Cet univers, c’est la musique électronique mélancolique. J Et on est en plein dedans.

On écoute plus Michel Cloup que Louane

Carla, toi qui est coupée du monde, qu’écoutes-tu ?

Carla : Hier on faisait une playlist. J ‘ai mis Hildur Guðnadóttir, la violoncelliste qui joue avec Mum et qui a des projets solos. J’écoute aussi beaucoup de violon, car je fais de la musique classique. Dans la playlist, tu pouvais aussi trouver Rone et Brigitte Fontaine, la frange hérétique de la chanson française.

Julia : Pour faire simple, on écoute plus Michel Cloup que Louane.

C’est pas joli de taper sur les ambulances.

C’est vrai, tu as raison. J’ai dit Louane parce que ma nièce écoute ça et que j’ai forcément du l’entendre.

Elle a eu du succès grâce à une bande originale où elle reprenait du Michel Sardou. Un commentaire intelligent à faire ?

Julia : Tu viens de dire qu’il ne fallait pas taper sur les ambulances. Là, c’est carrément l’hôpital. Tu sais que dans une de ses chansons, il dit quand même « j’aimerais violer les femmes ». J’ai beaucoup écouté ce passage pour être bien sûr de ce qu’il racontait.

Carla : Tu rembobinais la bande ?

Julia : Mais ma pauvre Carla, ça ne se fait plus ça, sur Youtube.

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Depuis vos débuts, le paysage musical a beaucoup changé. En 2015, comment on s’en sort quand on s’appelle Mansfield.Tya ?

Carla : L’autre jour, j’ai rencontré François de François and the Atlas Mountains et il me dit « Ah, mais je croyais que vous étiez vieilles ! »

Julia : Mais on est vieilles, Carla… Je crois vraiment qu’on peut faire de la musique sans passer à la télé. Déjà parce que tout le monde n’en a pas envie. J’ai pas non plus envie de faire la tournée des Zénith. On peut durer longtemps autrement, c’est possible.

Carla : Et en conservant la liberté artistique totale que notre label nous permet d’avoir.

Julia : On ne veut pas faire de pubs, ce genre de choses. On a une démarche artistique réfléchie.

On explose les ventes.

Comment percevez-vous l’accueil de « Corpo Inferno « dans les médias ? Vous venez d’avoir une pleine page dans Libération. Ca s’annonce pas mal, non ?

Carla : Ecoute, on compte sur toi, ah ah ! C’est toi l’accueil !

Julia : Ce qui est intéressant, c’est quand même d’évoluer, de toucher un peu plus de monde à chaque fois. Passer à la télé, je m’en fous, mais avoir du public en plus, ça m’intéresse. Sinon on ferait pas ce métier là.

Vos chiffres de vente, vous les suivez sur un tableau Excel ?

Julia : Ecoute, on explose les ventes. Figure toi qu’on est un groupe qui vend pas mal de disques.

C’est lié au fait que votre musique soit oecuménique ?

Carla : Je suis hyper heureuse qu’il y ait un aspect populaire dans notre démarche, même si ça ne se ressent pas immédiatement quand tu nous écoutes. On est populaire, mais dans le bon sens du terme.

Julia : Notre musique est évidemment plus douce que celle de Michel Cloup par exemple. Donc c’est peut-être plus facile à « vendre ». Carla a raison, on y tient vraiment à ce côté populaire. J’ai confiance dans les gens, dans leurs goûts.

Et à Nantes, on a des choses à raconter ? C’est un choix de vie ou une obligation économique de vivre là-bas ?

Carla : Ca y est…Trop facile…

Julia : Il est temps pour moi de rétablir aujourd’hui la vérité. Je ne suis pas Nantaise, je suis née à Saint-Nazaire. Et je suis parisienne depuis 10 ans, du coup, Nantes, j’en ai plus rien à cirer. J’y étais pour mes études aux Beaux-Arts et c’était très bien, mais c’est tout. Rassure quand même notre public, on fera le prochain album en breton, et on éditera un manuel Diwan.

Votre morceau Le monde du silence arrive juste près la polémique estivale sur le film du même nom réalisé par l’équipe du commandant Cousteau dans les années 60.

Carla : Merde…J’ai encore rien suivi du truc.

Julia : J’étais déjà au courant avant même d’écrire le morceau. Comme je suis une grande fan de Cousteau, j’avais déjà revu les épisodes du Monde du silence. Et je savais que c’était violent envers l’écosystème. Balancer des grenades dans des lagons, on a vu mieux. Après c’est une autre époque, faut remettre les choses dans leur contexte.

Comme Michel Sardou ?

Ouais, si tu veux (rires)…C’est une autre époque, Cousteau était un découvreur. Il savait pas encore que la planète allait crever, on ne parlait pas de biodiversité. Donnons lui le bénéfice du doute. J’aime encore beaucoup Cousteau, j’y peux rien.

Ca doit être générationnel. Tu as quel âge ?

J’ai 70 ans. Et j’ai toutes les cassettes VHS de Cousteau.

Au fait, Gilbert De Clerc est un morceau sur un transporteur belge. Comment en êtes vous arrivées là ?

L’amour, tout simplement. Celui du transport et de la Belgique.

MANSFIELD. TYA // Corpo Inferno // Vicious Circle
https://viciouscircle.bandcamp.com/album/corpo-inferno

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