Depuis seize ans, soit un temps infini à l’heure TikTok, les Chicagoans de Bitchin Bajas dessinent une discographie invisible à l’oeil nu et au commun des mortels. Une nouvelle brique de cette drôle de maison encastrée entre deux buildings vient d’être posée sous la forme d’un EP nommé Isle peaks. Peut-être enfin la bonne occasion pour remonter la rivière en sens inverse.

Imaginez : vous vivez dans un immeuble de seconde zone où l’Humanité toute entière semble avoir posé sa démission. Au premier étage, un trentenaire attardé a profité de son congé formation pour s’acheter une guitare et massacrer le répertoire de Dire Straits sur sa terrasse. Deux étages au dessus, c’est une « gen-Z » qui sort acheter son pain en survet’ rose qui vous bassine 24/24 avec ses bangers néo-hispaniques de sous-sol à côté desquels même un renvoi de Rosalía passerait pour de la symphonie. On ne vous va pas vous faire tout l’inventaire des locataires, mais vous êtes encerclé par le bruit, la pollution sonore et toutes ces playlists Spotify sans fin où de mauvaises boites à rythmes compressées se confondent avec le son des robinets d’eau tiède.
Et puis il y a ce voisin taiseux sur le même palier que vous. Vous l’avez à juste titre classé dans la famille des psychopathes sous APL, pour la simple et bonne raison qu’il ne sort de chez lui qu’en pantoufles pour aller chercher le courrier en proférant des mots incompréhensibles. Tous les soirs, un étrange vrombissement de basse s’échappe de lui à travers la cloison. On dirait de l’ambient pas soporifique joué par des êtres humains mi-barbus mi-possédés, mais votre smartphone s’avère incapable de reconnaître le moindre morceau. Ce voisin-là, c’est Bitchin Bajas ; un mec qu’on croise depuis 2010 dans le couloir et à qui on n’a jamais pris le temps de parler. Une grosse connerie, si vous voulez mon avis.
Discrètement, pour ne pas dire silencieusement, le trio de Chicago bâtit depuis 2010 une discographie écoutée par 30 000 personnes tous les mois (source : Spotify). Dire qu’on aimerait bien déménager dans ce meta-bâtiment est un euphémisme. Sans broncher, sans chanteur donc, Bitchin Bajas balance ses petits pains psyché-rock dans le four du vide : rien qu’en 2025, le groupe a publié deux EP, Totality et Inland See dont les chutes de studio ont servis d’éprouvette pour celui aujourd’hui publié chez Drag City, Isle Peaks. En deux titres, soit tout de même 26 minutes de musique instrumentale, les gonzes livrent plus d’idées que Benjamin Biolay dans toute sa carrière et niveau matos, c’est le défilé des grands jours avec des samples de kalimba, de l’auto-harpe et l’héritage du « minimalisme maximal » de Terry Riley qu’on entend ça et là dans l’utilisation jazz des instruments à vent. Le gardien de l’immeuble pousse pour citer ces autres Américains d’Om dans la pratique radicalisée de ce rock sans aucune concession ; pas faux. On rajoutera également les péripéties expérimentales de Jon Hassell, plus tout le cortège des groupes indie du Chicago-rock qu’on a tant aimé, de Tortoise à Disappears.
Parce qu’il condense en peu de titres tout ce qu’on peut aimer chez Bitchin Bajas, Isle Peaks est donc la bonne porte d’entrée vers cet appartement à la fois bordélique et soigné où l’on trouvera même un vieux mec chauve un peu flippant (le groupe a enregistré un disque dispensable avec Bonnie Prince Billy en 2016, vous pouvez faire l’impasse à moins d’être devenu un fan hardcore). Aux nouveaux entrants, on conseillera d’enchainer avec Bajas Fresh (2017) et Switched on Ra (2021) ; deux albums qui prouve qu’un monde est possible passé la quarantaine pour qui souhaitera se défoncer sans avoir l’air totalement ridicule.
https://bitchinbajas.bandcamp.com/album/isle-peaks