25 août 2026

The Space Lady, miracle terrestre du système D

Étoile jamais déchue de la culture hippie, Susan Dietrich est l’un de ces bijoux rares de la synth-pop dont les signes d’usure renforcent l’éclat. Vieux Casiotone, casque ailé en plastique rafistolé maintes fois, voix fluette noyée dans le delay… À quelques jours d’un énième départ en tournée, la septuagénaire nous raconte les méandres de sa vie clandestine vécue sous l’emprise d’un rockeur parano et la magie d’une notoriété qui explose avec trente ans de retard.

Le destin de The Space Lady tient à peu d’accidents. Née en 1948 à Las Animas, ville du Colorado réputée être un purgatoire, Susan Dietrich a vite tout plaqué pour rejoindre la Californie, Eldorado des marginaux. Un soir à San Francisco au début de sa vingtaine, une pluie torrentielle la pousse à faire du stop. S’arrête alors Joel Dunsany, alias The Cosmic Man, wannabe rockeur et grand collectionneur d’instruments étranges, voire inutiles. Aussi cosmique soit-il, le gouvernement a refusé son statut d’objecteur de conscience et il vit dans la terreur constante d’être envoyé combattre au Vietnam.

Leur histoire d’amour va contraindre Susan à gagner sa vie pour deux. Chaque matin, elle part faire la manche et brader des dessins dans les rues pendant que Joel se planque dans les squats. Puis un jour, elle tombe enceinte et en déduit qu’elle doit changer de stratégie, alors elle se met à l’accordéon. Sa musique lui assure une entrée d’argent plus stable, jusqu’à ce qu’un ivrogne fracasse son instrument à terre dans le métro bostonien. C’est ce qui la fera basculer dans le monde singulier des synthétiseurs premiers prix, et notamment du Casiotone MT-40. Petit à petit, Joel vient greffer des trésors à son attirail : une pédale phaser, un Echoplex, un casque ailé. Avec ses airs de gauloise éthérée, les passants la baptisent The Space Lady.

Un oppossum sur une autoroute à six voies

Comme Vashti Bunyan ou Linda Perhacs, il faudra attendre plusieurs décennies avant que quiconque ne songe à légitimer son talent. Coup du hasard, le musicologue Irwin Chusid s’était emparé, on ne sait trop comment d’ailleurs, de la copie d’une cassette que Susan avait enregistrée dans un squat à San Francisco en 1990. Douze ans plus tard, Chusid y intégre l’extrait I Had Too Much To Dream (Last Night) des Electric Prunes dans sa célèbre compilation Songs In The Key of Z, Vol.II, monument anthologique de l’outsider music. The Space Lady apparaît sur la compilation aux côtés du skatman déjanté Shooby Taylor et de l’aviatrice Tangelia Tricoli. Autant de « rebelles involontaires » qui, dixit Chusid, ont « autant de chances d’accéder au succès mainstream qu’un opossum de traverser sans encombre une autoroute à six voies. » À ses yeux, ce sont des « marginaux qui manquent, pour la plupart, de conscience de soi et n’enfreignent pas les règles avec audace, car ils ignorent qu’il existe des règles. »

Quand Susan Dietrich allume sa caméra pour notre interview, les culottes bleues de sa soeur sèchent sur la corde à linge du jardin derrière elle. On en rigole. « Me voilà en toute transparence.» Par où commencer? « Des chapitres, j’en ai eu » dit-elle.

J’aimerais prendre les choses à leur commencement. Ayant grandi dans une petite ville rurale du Colorado, dans quel type de musique as-tu baigné petite ?

The Space Lady : Strictement dans la musique classique. Mes parents étaient un peu élitistes. Ils n’écoutaient même pas la musique populaire de leur époque. Ils boudaient les années 40. Si c’était pas du classique, pour eux, ça ne valait pas le coup. Donc j’ai surtout baigné dans la musique orchestrale et l’opéra. Puis j’ai atteint la puberté et j’ai vraiment voulu m’ouvrir à autre chose. J’écoutais Elvis et tout ce rock’n’roll de l’époque. C’était plutôt verboten dans la famille mais j’avais une petite radio transistor. La nuit, je la glissais sous mon oreiller pour écouter Dell Shannon et Lou Reed. Si j’osais l’allumer en bas dans le salon, mon père hurlait : « Éteins ce putain de truc ! » C’était mon péché mignon.

Où exactement dans le Colorado es-tu née?

The Space Lady : Ma ville natale s’appelle Las Animas, mais son nom complet est la Ciudad de Las Almas Perdidas en el Purgatorio, la Cité des Âmes Perdues en Purgatoire. C’est ce qui assure sa triste renommée. L’histoire remonte aux premiers conquistadores qui traversaient le fleuve qui coule dans la région sud-est du Colorado. Plusieurs d’entre eux se sont noyés sans avoir reçu les derniers sacrements. Ils ont donc baptisé la rivière « El Río de Las Animas Perdidas en Purgatorio ». Puis, une petite colonie s’est développée autour de la rivière. J’y suis retournée en 2000, soit plus de trente ans après avoir obtenu mon baccalauréat. Pendant toute cette période de ma vie où j’étais partie, j’ai vécu « incognito ».

Tu as vécu dans la clandestinité pendant quasi 30 ans aux côtés de ton ex. Quel regard portes-tu sur cette phase de ta vie aujourd’hui?

The Space Lady : C’était une véritable torture parce que j’aimais tellement ma famille mais à l’époque, Joel, mon ex-mari, se cachait du FBI et des autorités fédérales à cause de son statut de conscrit. Il avait tenté de demander le statut d’objecteur de conscience, mais sa demande avait été rejetée. Il ne voyait aucune autre option que de passer sous le radar. Il me considérait comme son interface avec la société, mais j’étais aussi une menace, comme il croyait que ma famille ou l’un de mes amis pourrait le dénoncer. Du coup, il a insisté pour que je coupe tout contact avec mon ancienne vie. C’était écrasant. Il s’est montré tellement catégorique à ce sujet… Je pense que j’ai souffert du syndrome de Stockholm. Je me suis mise à penser : « Bon, il doit tout savoir. Il doit avoir raison. Je suis tellement stupide et ignorante, venant, d’une petite ville rurale du Colorado. » J’étais en quelque sorte asservie à sa volonté.

Vous avez élevé trois enfants ensemble. Ça a dû être une sacrée aventure.

The Space Lady : Il se surnommait « Monsieur Maman » et c’est lui qui s’occupait des enfants pendant que je mendiais et que je jouais dans la rue. Je lui ai un peu lâché les rênes parce que, une fois de plus, j’étais convaincue que je n’y connaissais absolument rien en matière d’éducation d’enfants. Je ne savais même pas comment bénéficier d’un suivi médical pendant mes grossesses. Alors je n’en ai pas eu. On improvisait au fur et à mesure, comme ça venait. Nos gosses n’existaient pas aux yeux du gouvernement. Ils n’avaient pas d’actes de naissance. On ne les a pas inscrits à l’école, c’était Joel qui leur faisait l’école à la maison.
Ce n’est que lorsque les enfants ont commencé à se rendre compte qu’ils étaient privés non seulement d’éducation, mais aussi de relations avec leurs camarades, que j’ai commencé à voir les choses différemment, à travers leurs yeux. Ils m’ont aidée à m’extirper d’une situation et d’un mariage dysfonctionnels. Ça a littéralement pris des décennies. Les enfants étaient déjà adolescents avant que je sois capable de les libérer, eux et moi-même. Cela ne veut pas dire que je rejette complètement Joel, parce qu’il était brillant, affectueux et aimant – quand il n’était pas victime de paranoïa.

Cette longue période d’emprise a aussi abouti à beaucoup d’expérimentation et à la construction de ton personnage. Les gens te perçoivent aujourd’hui comme une figure emblématique de la synth-pop mais quand est-ce que tu as réellement commencé à t’intéresser aux sons des synthétiseurs?

The Space Lady : Encore une fois, Joel a eu une grande influence parce qu’il était passionné de musique et qu’il collectionnait des disques dans les ressourceries, les vide-greniers… Il s’était construit une immense collection de vinyles. Donc j’étais constamment exposée à sa musique. Il adorait le rock progressif anglais et tous les sons de synthétiseurs qui vont avec : Pink Floyd, Emerson, Lake & Palmer, Electric Light Orchestra…

A Boston, en 1983

Et comment en es-tu venue à choisir le Casiotone MT-40 pour t’accompagner?

The Space Lady : Quand mon accordéon a été détruit ce jour fatidique dans le métro de Boston, ça faisait déjà un moment que j’avais repéré un autre musicien de rue qui jouait sur ce modèle particulier de Casio. C’était un aveugle qui jouait des morceaux de Stevie Wonder à la perfection avec ce tout petit clavier. Comme il coûtait bien moins cher qu’un accordéon, j’ai décidé de l’essayer. Puis Joel, avec son penchant futuriste, l’a branché sur l’une de ses pédales de guitare, le phase shifter, qui est en quelque sorte devenu ma marque de fabrique, en plus de ma voix traitée avec un petit effet de delay. Je chantais à travers un tout petit ampli, le RadioShack, qui était littéralement accroché à ma ceinture. Il était minuscule, juste pour booster un peu ma voix.
Sans le phaser, le Casio a un son très plat et sans grand intérêt. Je trouve qu’il manque de profondeur. Il sonne un peu artificiel. Ça n’a rien à voir avec les sons samplés des synthétiseurs sophistiqués. Je veux dire par là que la guitare sonne très kitsch et désuète. Le piano n’a clairement pas le son d’un vrai piano. Il dispose de 22 voix, ce qui est un gros avantage, mais elles sonnent toutes un peu artificielles. Le phaser ajoute un peu plus de caractère. C’était certainement à la pointe de la technologie pour l’époque.

J’attirais clairement l’attention avant même d’avoir développé un quelconque talent musical.

Est-ce que les passants appréciaient ta musique? La plupart des gens était plutôt curieux ou méprisants?

The Space Lady : Les deux. J’attirais une foule à l’époque, même si je tâtonnais encore dans le noir pour essayer d’apprendre à jouer quoi que ce soit dessus. Les gens étaient fascinés par un clavier alimenté par piles et ses drums intégrés. En plus de la batterie, on pouvait jouer une ligne de basse, mais à chaque fois que je le faisais, il y avait toujours quelqu’un qui me fixait et qui finissait par dire à son ami : « Elle ne joue pas vraiment. » Quelque part, ils avaient raison. J’attirais clairement l’attention avant même d’avoir développé un quelconque talent musical.

Et puis tu portais ce casque iconique. D’ailleurs c’est toujours l’original que tu portes sur scène aujourd’hui?

The Space Lady : C’est quasiment le même casque, mais il a dû être retapé plusieurs fois. Les ailes sont celles du casque d’origine, mais la partie argentée du casque a dû être remplacée parce qu’elle s’est fissurée une nuit de froid glacial à Boston. Donc je l’ai recollée de l’intérieur avec du gaffer, et je l’ai porté comme ça pendant plusieurs années. En fait, jusqu’à San Francisco. Et puis, à ma grande surprise, j’ai trouvé un autre casque quasi identique dans une boutique dans Castro Street, sauf qu’il avait des cornes à la place des ailes. Donc je l’ai acheté, j’ai retiré les cornes et j’ai fixé les ailes à leur place.

Concert à Pueblo, Colorado, en 2014. Crédit : Matt Martin

La casque original a été déniché par Joel, c’est bien ça?

The Space Lady : Oui, on était ensemble dans un magasin de déguisements. Il a repéré le casque sur une étagère. Je crois qu’il coûtait 15 dollars, ce qui représentait une somme colossale d’argent pour nous à l’époque, mais il a insisté pour l’avoir. C’était son casque emblématique pendant nos premières années à San Francisco. Il se faisait appeler « The Cosmic Man ». C’était une wannabe rock star avec sa guitare, qu’il jouait à travers un Echoplex. Il voulait désespérément être reconnu et se produire sur scène, mais en même temps, il était terrifié à l’idée d’être vu en public. Du coup, je suis devenue l’extension de ses désirs artistiques, son substitut. Il était propriétaire du casque pendant de nombreuses années. Je ne l’ai porté qu’après de nombreuses disputes. À l’époque, je ne portais qu’une petite marguerite en plastique dans les cheveux, avec une petite ampoule qui clignotait à l’intérieur. Je trouvais ça mignon, féminin et pas trop ostentatoire. Mais il voulait que j’aille plus loin. Il était en quelque sorte mon styliste et mon créateur, le créateur de The Space Lady à l’origine.

De par ton nom de scène et ton son si planant, on t’associe souvent aux UFO et aux phénomènes surnaturels. Ces croyances sont-elles encore importantes pour toi aujourd’hui?

The Space Lady : Elles l’étaient certainement à l’époque où je jouais dans la rue et où je me découvrais. Même avant ça, quand je vivais sur le Mont Shasta en Californie, Joel et moi avons vécu des expériences intenses liées à des phénomènes surnaturels et à la spiritualité profonde qui émanait de la montagne. Aujourd’hui, je suis plutôt devenue la Terre à Terre Lady, parce que j’ai pris conscience que nous sommes déjà dans l’espace et que nous sommes tout aussi étranges que n’importe quelle créature sur n’importe quelle autre planète. Et puis, nous avons toutes ces espèces étranges qui vivent parmi nous, dans l’océan et le ciel. Je ne dirais pas que j’ai perdu tout intérêt pour l’espace, mais je suis tout aussi fascinée et émerveillée par ce qui existe sur cette planète. Je pense que nous nous devons, à nous-mêmes et à la planète, de la préserver et de la valoriser du mieux que nous pouvons.

À ce propos, tu as pris part au mouvement hippie de ton époque. Dans le contexte actuel, crois-tu que la musique peut encore contribuer à forger de nouveaux espoirs?

The Space Lady : C’est un tel mystère, la façon dont elle nous touche et nous relie les uns aux autres. Je m’en émerveille constamment, surtout quand je vois que ma musique, qui est principalement composée de reprises de vieilles chansons hippies, se répand de générations en générations. Je ne sais pas. Il y a toujours tellement de jeunes dans mon public, même des enfants qui m’encouragent. C’est tout simplement inexplicable avec des mots. Je sais que la musique a joué un rôle essentiel dans le mouvement hippie. On était comme hypnotisés par le joueur de flûte de Hamelin et on suivait ce qu’il nous disait, soit littéralement soit implicitement. Cette magie me submerge. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma raison d’être. À l’époque, je le faisais pour subvenir aux besoins de ma famille, par nécessité. J’adorais ce que je faisais. J’adorais interagir avec les gens, surtout ceux qui, d’une manière ou d’une autre, comprenaient et appréciaient ce que je faisais. Mais aujourd’hui c’est devenu quelque chose de beaucoup plus grand et peut-être même plus important que je ne le réalise. C’est devenu ma vocation : voyager aux quatre coins du monde, partout où l’on m’invite. Quelle vie, je me sens tellement chanceuse et bénie d’avoir été découverte !

Les gens aiment mes morceaux, mais j’en laisse beaucoup de côté.

Après tant d’années de vadrouille et une longue période de retrait, ça a dû être un choc quand Irwin Chusid a intégré un de tes morceaux dans la compilation Songs in the Key of Z ? Ça a propulsé ta carrière.

The Space Lady : J’étais honorée et fascinée. C’est lui qui m’a fait découvrir le terme outsider music, qu’il a inventé lui-même. J’avais hâte d’en faire partie. J’avais l’impression d’être enfin à ma place. Surtout à Boston, où je me sentais plutôt comme une exclue – pas quelqu’un au statut aussi élevé qu’un outsider. Ça m’a ouvert de nouvelles portes, notamment en Europe. Ça m’a permis de me faire connaître en tant qu’artiste légitime. J’ai commencé à recevoir des tonnes d’emails de gens qui voulaient non seulement m’engager pour des concerts, mais aussi produire un album ou me proposer un contrat. Je m’en pince encore, que tout ça arrive et continue, et ne semble pas s’estomper. Je joue toujours les mêmes vieilles chansons à presque chaque concert. J’ai peut-être, disons, 35 ou 40 chansons parmi lesquelles choisir, et je ne peux en jouer que 10 ou 12 par set. Je fais tourner mon répertoire, mais est-ce qu’ils ne vont pas finir par s’en lasser ? En fait jamais, ils veulent entendre The Space Lady’s Greatest Hits, encore et encore.

Tu as testé des nouveaux morceaux récemment?

The Space Lady : Je me suis souvenue d’une chanson que j’avais l’habitude de jouer à Boston, quand je me sentais vraiment rejetée, ignorée et démunie. Je jouais 96 Tears de Question Mark and the Mysterians. Du coup je l’ai ressortie et ajoutée à mon répertoire. J’ai écrit quelques chansons, mais j’ai l’impression que, dans mon cas, je ne suis pas la meilleure compositrice. Les gens aiment mes morceaux, mais j’en laisse beaucoup de côté. C’est comme apporter du charbon à Newcastle. Il y a déjà tellement de morceaux fantastiques parmi lesquels choisir, des morceaux qui me parlent vraiment, qui me représentent. Les reprises, ça a quelque chose de particulier. Les gens aiment les interprétations uniques que j’en fais avec mon instrumentation limitée. Il y a quelque chose de nouveau que je peux prêter aux chansons et qui fonctionne.

The Space Lady poursuit sa trajectoire au UK du 29 août au 5 septembre. On s’y retrouve ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

partages
Aller enHaut

Ca vient de sortir

Dans le vortex des jeux vidéo consacrés à la pêche

Le 19 décembre 2025, les créateurs Zeph & Ramo jetaient

On a parlé Dolce Vita et lutte des classes avec Bernardino Femminielli

Avec son dernier album Mémoires d’un Auto-Sabotage, Bernardino Femminielli chante

Gilb’R : « Être encore là 30 ans après, c’est miraculeux »

Infatigable travailleur en dilettante, le patron de Versatile a décidé