Sur le papier, Jean-Pierre Montal et Natanaëlle-Eléonore Hauguel n’ont pas grand-chose en commun, à ce détail près : l’amour de la marge. Le premier est l’auteur-chanteur des Mercuriales, septet électrique rêvant d’un grand soir pour le rock français. La seconde est la tête pensante d’Ellah A. Thaun, et dont l’objectif n’est pas très éloigné : bombarder le pays avec des manuels de post-grunge rédigé par Burroughs. Convoqués tous deux sur la scène de la Station (Paris) ce 6 mai, ils débattent ici de leurs passions communes pour, en vrac, les romanciers, le collage sonore et évidemment, l’importance du choix d’un bon batteur.
Comment avez-vous découvert le groupe de l’autre ?
Jean-Pierre Montal : Sur les conseils de Thomas Florin, l’un des guitaristes des Mercuriales, qui avait vu Ellah A. Thaun en concert, j’ai écouté l’album Arcane Majeur Deux. Il m’a sidéré. Ensuite, j’ai assisté à un de leur live. Le groupe était installé dans la fosse, pas sur une scène. Le public l’entourait, à la même hauteur que les musiciens. Tout était si particulier, si spécial, plein de rage et surtout de surprises. L’exact contraire de beaucoup de concerts actuels où tout le monde joue parfaitement, sans se demander ce qui fera de cette soirée un truc unique. Et puis, je suis un peu obsédé par les batteurs (je trouve que c’est le sujet où le rock a le plus perdu… mais c’est un autre débat) et celui d’Ellah A. Thaun est… fabuleux. Bref, c’était plié, j’étais fan.

Nathanaëlle : Si seulement c’était possible de jouer dans la fosse à chaque concert… à partir du moment où il y a ne serait-ce que 10 centimètres à gravir pour se différencier du public, c’est déjà un problème en soi. Il n’y a qu’en extérieur où ça se justifie, ça doit être mon rêve de faire de grands meetings. Le sujet des batteurs de rock qui ont beaucoup perdu, c’est un peu comme la colorimétrie et les contrastes au cinéma. Le post-punk, enfin le néo-post-punk a fait plus de mal qu’autre chose au rock en offrant le monopole de la technique à des sous-genre variés : le métal, la musique expérimentale et quelques imbéciles qui trouvent ça très subversif de faire du rock progressif en 2026. Récemment, Samuel (batteur d’Ellah A. Thaun) me faisait écouter les side-projects de John Zorn, qu’il écoute depuis les débuts, j’ai compris qu’il travaillait comme ça. Samuel vient du hardcore première vague, une famille musicale qui a toujours assumé des ponts avec le hip-hop, le jazz ou certaines musiques tropicales. Je pense par exemple au groupe de screamo japonais Kulara qui est devenu sur la fin un groupe de « free jazz tropical ». Bref, Mikey Young, l’Australien de Eddy Current, hyper enthousiaste d’avoir travaillé sur Arcane Majeur Deux, m’avait confié justement être ravi de travailler avec un groupe de rock qui tentait « autre chose », qu’il espérait pouvoir le refaire. J’ai découvert les Mercuriales quand Thomas m’a envoyé des titres qu’il pensait faire travailler avec Mikey. Et je me souviens d’avoir pensé : « Il ne va pas être déçu l’Australien… ».
Il y a un point commun entre les deux groupes, outre le fait de produire très exactement la musique que nous voulons, sans nous soucier un quart de seconde de ce qui fait ou non l’air du temps. Les deux ont assimilé plusieurs influences […] pour donner totalement autre chose, une musique qui ne ressemble qu’à ces groupes.
Musicalement, vous êtes très différents voire directement opposés : qu’aimez-vous dans le groupe de l’autre ?
Jean-Pierre Montal : L’art du collage, de la superposition des textures. A un moment, on ne distingue plus vraiment qui joue quoi, tout en suivant parfaitement le morceau. Les mélodies de voix aussi, particulières, sinueuses. Mais je crois qu’il y a un point commun entre les deux groupes, outre le fait de produire très exactement la musique que nous voulons, sans nous soucier un quart de seconde de ce qui fait ou non l’air du temps. Les deux ont assimilé plusieurs influences et, même si on peut les sentir dans nos musiques, elles s’effacent car elles sont inconsciemment fondues, malaxées, tordues pour donner totalement autre chose, une musique qui ne ressemble qu’à ces groupes. Quand j’entends quelqu’un parler des Mercuriales, c’est souvent pour dire : « on dirait XX qui écrit comme Y mais avec le son de Z et puis un peu de… » A la fin on ne comprend plus grand-chose et c’est très bien ainsi. J’ai l’impression qu’il en va de même pour Ellah. A. Thaun.

Nathanaëlle : Oui, c’est très vrai. Quand j’ai écouté les Mercuriales la première fois, c’était une période où j’avais les disques d’Alain Z. Kan en boucle dans mon salon le soir (le XX). Ça m’a rappelé aussi Ulan Bator, l’unique groupe français signé chez Young God Rds, le label de Michael Gira (le Y). Pour le son, j’ai vu les Mercuriales pour la première fois à la pointe Lafayette et je me souviens avoir pensé « c’est un peu comme voir Godspeed You! Black Emperor » dans un appartement… » (le Z). La comparaison avec Constellation Rds tient d’ailleurs assez bien, je pense aux groupes Lullabye Arkestra, HRSTA etc… J’ignore s’il y a des liens entre Les Mercuriales et la scène Montréalaise mais ça leur irait à merveille.
Chez les Mercuriales, il y a cet état de cohérence dans la folie ; 7 personnes, un genre musical uchronique, un romancier donc des chansons avec des structures à la Escher…
Quel est votre titre préféré dans le groupe de l’autre ?
Jean-Pierre Montal : Alors sur l’album Arcane Majeur deux, il y a un enchaînement absolument parfait : Sign & wanders, Sentimental brat et The flesh fortess. Du grand art. Et puis, sur le dernier album, The seminal record, 1999 est un single parfait ! Il n’y pas longtemps je l’ai écouté onze fois de suite en voiture.
Nathanaëlle : Aha ! Je n’ai pas le permis, mais je ne peux qu’inciter tout le monde à écouter 11 fois de suite les chansons du dernier album en voiture, surtout la nuit. Je viens de passer l’hiver à écouter la face A du premier album des Mercuriales (sorte de party record parfait en forme de mini-LP) mais je suis une grande sentimentale, donc c’est la chanson Marée Basse qui l’emporte. Il y a des moments incroyables, comme lorsque Jean-Pierre chante « J’ai réussi à me traîner au mariage de ma fille » et puis surtout « Le soir après la vaisselle, parfois j’écris / vous me direz comme la moitié du pays. » Je ne sais pas de quoi parle cette chanson, donc je projette, mais je pourrais développer à côté de la plaque, une bonne heure là-dessus.
Qu’est-ce qui vous impressionne le plus chez l’autre, dont vous sentez musicalement incapable ?
Jean-Pierre Montal : L’art du collage, des compositions assez « fracturées », comme je disais. Et puis l’intensité des concerts. Je ne suis pas vraiment une bête de scène, c’est le moins que l’on puisse dire. Des concerts aussi puissants, ça m’impressionne beaucoup.
Nathanaëlle : La cohérence. J’aimerais vraiment répondre que je ne me soucie pas de l’air du temps, en fait je suis en constant état de rupture avec l’air du temps, la réception qui va être de ma musique, comment transformer ça en un équilibre qui intègre des paramètres humains et financiers. C’est une réalité. C’est aussi un état de crise permanent qui me force toujours au dernier moment aux choix les plus radicaux, mais au fond, j’ai le sentiment d’écrire de la pop. Chez les Mercuriales, et Jean-Pierre, il y a cet état de cohérence dans la folie ; 7 personnes, un genre musical uchronique, un romancier donc des chansons avec des structures à la Escher… À la moitié de leur concert à la Pointe Lafayette, il y a quelqu’un qui était venu voir mon concert — j’ouvrais la soirée en solo — et qui ne connaissait pas Les Mercuriales, donc pas le nombre de personnes dans le groupe. Elle me regarde et me dit : « des gens sont montés sur scène, je crois qu’il va y avoir un problème. » Après des années tomber sur des concerts de punk très rangés, chansons-applaudissements-message-bienveillant, j’étais heureuse de voir enfin un concert qui effraie quelqu’un.
Je me souviens du jour où j’ai acheté Extension du domaine de la lutte. Je l’ai lu dans la journée, une fois fini, je l’ai posée sur la table.
Il y a du Houellebecq époque Présence Humaine chez Les Mercuriales, et toi, Ellah, tu chantes un texte de William Burroughs sur un titre de ton dernier album ? Quel est votre rapport à ces écrivains ?
Jean-Pierre Montal : Je suis romancier et Houellebecq a, pour le dire vite, remis sur le devant de la scène le roman hérité du 19e siècle. Contre l’expérimentation purement formelle et vaine, contre les romanciers trop « psychologiques » aussi. « Retour au réel », comme il l’a écrit. C’était un peu inespéré, surtout en France, surtout pour ma génération. Je me souviens du jour où j’ai acheté Extension du domaine de la lutte. Je l’ai lu dans la journée, une fois fini, je l’ai posée sur la table. Et je l’ai repris au début. Et puis, Houellebecq a sorti l’album Présence humaine, composé, produit, « dirigé » pourrait-on dire, par Bertrand Burgalat. Textes en français, musique, groupe… cet album a énormément compté pour les Mercuriales.
Nathanaëlle : William Burroughs disait « steal everything » en empruntant des personnages à d’autres romanciers, et je ne parle pas du cut-up ou du sampling avant l’heure. J’ai décidé de faire la même chose à partir de phrases issus de The Soft Machine que j’avais relu en version originale peu de temps avant l’enregistrement de la chanson The Thing Inside. Burroughs est une aberration littéraire compatible avec différents moments de ma vie : à l’adolescence il était compatible avec les joints et les champignons magiques, pendant ma transition avec la pensée queer et le post-humain, à l’école d’art avec l’art contemporain, et toujours maintenant avec l’IA, le complotisme, l’amérique… Si on suit l’œuvre de Burroughs jusqu’à la fin, la prochaine étape, c’est la découverte de formes de vies extraterrestres fossilisées, une remise en cause de la conscience comme pur produit de notre machine biologique et enfin, quitter la Terre. Je trouve ça réconfortant. Je ne trouve pas ce réconfort chez P.K. Dick par exemple, je relis ses livres en ce moment et ça me terrifie. Mon père me disait récemment que ce qui différencie Dick de la beat generation, c’est que lui, il n’est jamais parti sur la route… Burroughs, lui, part du principe que l’écriture à besoin de voyager. C’est l’aventurier de la machine à explorer le temps, qui revient en costume, se sert un black russian et commence à croasser que tout ira si on court-circuite le flux de l’époque. Pas étonnant que la musique électrifiée se soit entichée de sa personne.
Je ne suis pas assez calée sur le XIXème et j’ai découvert Houellebecq, Despentes, Dantec, Dustan, à la télévision. Je ne les voyais pas comme des romanciers, mais plutôt comme des gens qui auraient pu être des connaissances de mes parents, qui avaient vécu l’arrivée du punk. C’étaient les seules figures françaises qui me paraissaient compatibles avec les livres de la collection « Domaine Étranger » chez 10/18 que je dévorais à l’époque (Hubert Selby, David Wojnarowicz, Denis Johnson) et donc, comme cité au-dessus, la drogue. Je crois surtout qu’à l’époque, le roman me faisait horreur. Donc cette bande d’écrivains anti-charismatiques, un peu allumés, voir franchement transgressifs, qui avaient été obligés de tordre la langue française pour servir un projet littéraire nouveau, lui même au-service d’un mal-être aussi profond que visionnaire, ça collait avec mon idée de la déstructuration de la pensée que j’estimais nécessaire pour ne pas dire, obligatoire.
Prenez la machine de Seth Brundle dans le remake de La Mouche, mettez les deux dans l’un des pods. L’hybride Sagan-proges qui sort du second téléporteur, c’est Michel
Mais il s’est passé quelque chose avec Les Particules Élémentaires. C’était 5 ans après sa sortie, je faisais des aller-retour à Rouen et je me souviens lire l’édition « Nouvelle Génération » en fumant dans le wagon fumeur du train des Pall Mall Light, les paquets bleus. J’ai été foudroyée par les émotions que j’étais en train de recevoir, au travers des personnages, qui dépassent la forme littéraire, le contexte culturel, et l’écrivain même jusqu’à atteindre une partie inconnue de moi-même. Pour quelqu’un qui essayait précisément la même chose avec des hallucinogènes de plus en plus fort, ça été une leçon. Le roman, déjà, est plus fort que la drogue. Mais surtout, c’était la même chose qu’en découvrant le travail de Lynch au même moment : le médium décide pour l’artiste et non l’inverse. On peut être peintre ou poète et trouver son canal dans le cinéma, le roman ou la musique. Depuis ce moment, j’ai compris que je ne suis pas musicienne, j’écris. Du reste, je n’ai pas le contrôle. C’est valable pour les romanciers français cités au-dessus, qui sont donc, bien des romanciers depuis le départ. Ma théorie sur Michel Houellebecq : il existe une interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges. Prenez la machine de Seth Brundle dans le remake de La Mouche, mettez les deux dans l’un des pods. L’hybride Sagan-proges qui sort du second téléporteur, c’est Michel.

Et il y a un second point commun entre vous : ce titre, Les stars du muet, présent sur le nouvel album des Mercuriales. Pouvez-vous me pitcher cette collaboration, et pourquoi elle est importante pour vous deux ?
Jean-Pierre Montal : Dès le début, j’avais dans l’idée que ce titre devait être un duo. C’est l’histoire d’un couple qui n’arrive plus à se parler et qui en fait le constat. En plus d’être un texte sur une période où je me suis passionné pour le cinéma muet, notamment Louis Feuillade. Nathanaëlle est le premier nom auquel nous avons pensé pour le duo, aucun autre n’est venu dans la discussion. Une évidence. Sa voix et la mienne sont totalement opposées, c’était idéal pour traduire l’incompréhension entre les deux narrateurs. Et puis, elle a été plus loin en jouant des claviers très mystérieux, qu’on a tout de suite adoré. Nous voulions trouver un atmosphère bien spéciale à ce titre, pour clore la face A sur un son étrange, inhabituel chez nous. Et reprendre la face B sur un riff plus direct. C’était parfait.
Nathanaëlle : Cette histoire de communication m’a touchée. J’ai commencé par chanter en français sans me faire entendre de personne. Il a fallu que je change de langue pour être comprise d’une certaine manière. J’étais donc excessivement enthousiaste de pouvoir chanter en français — je chantais déjà par dessus la voix de Jean-Pierre en écoutant le premier disque en vinyle chez moi depuis quelques semaines. La mélodie est celle d’un « one hit wonder » mais l’arrangement qu’ils ont travaillé est complètement étrange, c’était trop tentant d’appuyer ça avec mon synthétiseur. Et c’est valable pour tout le reste du disque, il n’y a que des tubes.
Release Party d’Ellah A. Thaun à la Station (Paris) le 6 mai avec les Mercuriales et Bernardino Femminielli. Lien billetterie par ici.
Le deuxième album des Mercuriales nommé L’exil loin des slows sortira le 29 mai chez Pop Club et Langue pendue.
