La crise de la quarantaine semble avoir frappé cette bande new-yorkaise à laquelle on n’avait jusque là jamais vraiment accordé l'intérêt que, peut-être, ils méritent. De cette prise de conscience vient de naitre « Drift », septième album indispensable où planent les âmes de Jim Morrison et Captain Beefheart.

Il faut parfois beaucoup oublier pour se souvenir. On appelle ça un trauma ou une période de deuil, c’est idem ; toujours est-il que les grands disques de rock’n’roll, ceux enregistrés sur une base guitare-basse-batterie, se comptent tellement sur les doigts de la main d’un manchot qu’il est devenu impossible, depuis quelques années, d’en écouter un seul ou presque d’une traite sans avoir avoir envie de sortir la belle reliure en cuir Rock & Folk, comme on sortirait un bel album de photos souvenirs pour y coller tous ces disques faits à la manière de. C’est, pour ainsi dire, presque devenu insupportable d’écouter ces disques connotés. Quant à savoir si le chanteur de ladite formation, un mec hélas dans 90% des cas, a fait le bon choix au moment de plaquer son boulot de courtier en assurance pour tenter de devenir le Iggy Pop local, c’est à pleurer : peu parviennent à ressentir ne serait-ce que le quart de l’intensité du premier couplet de Fun House ; et cette simple remarque suffit à comprendre comment le rock a fini par devenir un hobby post-salarial après avoir été, longtemps, une profession de foi.

Cette longue parenthèse fermée, le « Drift » de The Men permet de marquer une pause salutaire dans ce qui s’apparente à un lent adieu à la musique d’hier. Tant de fureur disséminée ça et là sur un disque bordélique hésitant entre l’Americana des hautes plaines et la baston des pubs, on n’avait pas entendu depuis un bail, et c’est une libération. Secret Light, par exemple : intense copulation entre l’orgue de Manzarek du Riders on the Storm et les incantations les plus hallucinées d’un Captain Beefheart qu’on aurait sorti de sa caravane de clown triste perdu dans le désert de Mojave. Tout cela sans imitation, avec une fraicheur qui ne donne pas, pour une fois, l’impression d’avoir été enregistré sous la pression d’une désespérance à devenir connu dans l’urgence de l’époque. S’enchainent alors une succession de morceaux qui évoqueront tantôt les Feelies (Rose on the top of the world), Dylan copié correctement par War on Drugs (So High), les Screaming Trees de Lanegan (Final Prayer) et même le trop peu connu Richard Buckner (When I held you in my arms) pour une ballade à chialer dans sa bière un dimanche soir dans le Motel le plus pourri à 10 miles à la ronde.

Si à la première écoute on est tenté d’y regarder à deux fois pour vérifier que « Drift » n’est pas la somme erratique de plusieurs disques enregistrés en différentes époques, la seconde confirme à quel point c’est cette disparité qui fait l’unité de ce petit chef d’œuvre inattendu. « L’album a été enregistré sur bandes à l’ancienne avec Travis Harrison de Guided by Voices à Brooklyn » dit la biographie ; nous ne saurons jamais comment The Men est parvenu, dix ans après sa création, à telle révolution, ni si nous aurons un jour envie d’emprunter ce sentier discographique à l’envers ; reste que « Drift », pour qui écoute encore des albums comme on ouvrirait des fenêtres, sonne juste. Il ne raconte en rien le pays de Donald Trump, ni comment le grand folklore de la Black Belt s’est perdu après la grande crise industrielle ; il est simplement la synthèse d’un voyage vers un monde qui n’existe plus, vers cette Amérique de carte postale dont on rêvera peut-être, pendant 45 minutes.

Facile de conclure qu’il s’agit là d’un disque de maturité quand le groupe s’appelle The Men, « Drift » est simplement, et pour ce que ça vaut en 2018, un très bon album de rock’n’roll.

The Men // Drift // Sacred Bones
https://themen.bandcamp.com/album/drift

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