Simon Says et Florent Frossard parlent amitié, vagabondage musical, relais routiers, manifs et live enfin bien huilé.
Douze ans après leurs débuts, Il Est Vilaine revient avec Best Service, 2ème album cosmopolite où se croisent électro, punk, analogique, jungle, langues slaves, chanson française avec Simone Ringer et pop croonée avec Yan Wagner. Interview en mode pitres avec Simon et Florent, duo parisien inclassable et gaiement corrosif.

Florent, comment présenterais-tu Simon ? Et Simon, Florent ?
Florent : Simon Says, 36 ans. Producteur, réalisateur de disques à grand succès et ami de longue date.
Simon : Florent est timide dans la vie, exubérant sur scène, excellent DJ et le meilleur partenaire pour créer un groupe. Parce qu’il est honnête, gentil et talentueux.
Artistiquement, vous fonctionnez comme un couple ou comme une fratrie ?
Florent : Une fratrie. Mais après plus de dix ans de groupe, nos copines pourraient quand même dire qu’on forme un couple. On se connaît tellement bien qu’on peut s’engueuler pour des trucs à la con.
Simon : Tu partages les hôtels, il y en a un qui ronfle, l’autre qui veut rentrer quand le premier est bourré… Donc un couple en fait !
Florent : Mais sur scène, quand même frères. On reprend Brother de DAF, en remplaçant leurs prénoms Robert et Gabi par Simon et Florent. Et sur l’album, on a composé Best Friend qui est une ode à notre camaraderie. Donc la question couple ou fratrie reste irrésolue.

Vous travaillez régulièrement avec Apollo Thomas, BlackJoy, Nico Motte, Hervé Becart, Maximilien Douche, Lionel Boutang, Thibaut Barbillon, Yula Kas et les autres : vous êtes fidèles ?
Simon : Oui, carrément. Jérôme, alias Blackjoy, mixe nos titres presque depuis le début. Yula était sur le premier album et revient sur celui-ci. Apollo Thomas construit toute notre direction artistique depuis le départ : pochettes, photos, scénographie, promo. Ce ne sont pas seulement des collaborateurs, ce sont des personnes avec qui on a instauré une relation profonde de confiance, qui suivent le processus de A à Z.
Florent : Ils ont tous un avis critique et constructif, avec le temps ils n’ont plus les mêmes filtres. Ce sont des référents qui peuvent nous dire sincèrement ce qu’ils pensent, s’ils n’aiment pas quelque chose. On peut accepter ou non, le dernier mot nous revient, mais leur recul nous évite de rester engoncés dans nos certitudes.
A l’été 2024, vous fêtiez vos 10 ans au Sample à Bagnolet. C’était festif, convivial, à la fois périphérique et champêtre… donc non seulement vous avez survécu à votre première décennie, mais en plus ça vous a carrément remis un coup de kick ?
Simon : La soirée en elle-même, pas forcément. Le vrai coup de projecteur, c’est la vidéo devenue virale sur Surf Rider avec les danseurs. Ça a été un coup de pot et ça correspondait à nos dix ans. On a tout fait pour en profiter. Mais on était aussi arrivés à un moment où on avait envie d’un disque et où on voulait construire un live à la hauteur du groupe.
Florent : Sans ça on n’aurait peut-être pas eu le soutien actuel. On a trouvé un tourneur et une structure de production. Pour un groupe plutôt déstructuré, avoir enfin un cadre change beaucoup de choses : une résidence d’une semaine à La Sirène à La Rochelle, Elio Agostini notre ingénieur du son, Nicolas Blactot aux lumières, des contrôleurs fabriqués par Xavier Garcia qui a notamment fait ceux de Soulwax… On a pu vraiment augmenter la proposition.
On a l’air d’être des pitres, mais on le fait sérieusement.
C’est drôle que vous disiez que vous êtes déstructurés. Je trouve que vous avez une évolution comme en parallèle, tangents au business de la musique : en décalage, avec de l’humour, de l’ironie, de la distance, voire avec dilettantisme… Il Est Vilaine c’est du vagabondage baléarique ?
Florent : C’est assez juste. Nous avons deux personnalités différentes mais curieuses, et le groupe vient de la collision de nos influences, mâchées, redigérées puis dégueulées au fil de nos vies.
Simon : Un journaliste un jour nous avait dit qu’on était un groupe de calembours mais que la musique était sérieuse.
Florent : Non c’est moi qui disais ça ! On a l’air d’être des pitres, mais on le fait sérieusement. On est dans le business de la musique sans devenir esclaves de ce qu’il attend. Pour être honnêtes on a été en réaction à ça. Après Surf Rider, on nous suggérait de prendre une autoroute stylistique.
Simon : On a fait exactement l’inverse. Il Est Vilaine c’est ça. Dans le vagabondage, il y a surtout la liberté de faire ce qu’on veut. Avec le 1er album comme avec Best Service, les retours sont très positifs sur le fait qu’on va explorer des styles pas forcément attendus. Faire un disque uniquement d’électro ne nous intéresse pas du tout. On aime trop de styles différents pour ça.
Tenir un groupe indé à bout de bras pendant plus de 10 ans, ce n’est pas rien. À un moment, vous vous êtes demandé si vous alliez arrêter Il Est Vilaine ?
Florent : Curieusement, la question qu’on s’est posée n’était pas : est-ce qu’on arrête ? C’était plutôt : est-ce qu’on continue ? Aujourd’hui, on a des opportunités. Si une tournée se développe, si les gens continuent à aimer ce qu’on fait, si nous-mêmes on y croit encore, alors on continuera.
Simon : On ne s’est jamais dit : « on arrête, est-ce qu’on est démoralisés ? » Pas du tout. Au contraire, on espère qu’un jour cela deviendra notre activité principale. Après, on n’est pas non plus dans le déni : si un jour ça ne nous convient plus, ou si l’envie disparaît, on saura s’arrêter. On est surtout hyper heureux d’avoir la chance de continuer à faire vivre ce projet. On sait que l’économie des groupes est compliquée, et de la musique en général aussi. Nous, on s’estime extrêmement chanceux. La vidéo des danseurs sur Surf Rider nous a ouvert les États-Unis. Et puis il y a eu cette autre surprise incroyable : le morceau a été utilisé dans le dernier film de Paolo Sorrentino, La Grazia. Ça nous a ouvert à l’Italie, un pays dans lequel on n’avait jamais joué. Sans cette exposition, honnêtement, je ne sais pas où nous en serions aujourd’hui. On est très reconnaissants envers notre public. Mais la vraie chance, au-delà de tout ça, c’est qu’on s’entend toujours aussi bien et qu’on a la même envie qu’au premier jour.
Les nombreuses langues exotiques de Best Service, ça vient de ce goût pour le vagabondage ?
Florent : Non ça vient surtout des rencontres. Yula Kasp chantait en anglais sur le premier album, mais le polonais c’est sa langue maternelle. Deux jours après avoir entendu l’instrumental, elle est arrivée avec un poème en polonais. Pour Pobuvai Na Dni, le morceau en ukrainien, Simon connaissait déjà Yura.
Simon : Il avait écrit un dialogue en ukrainien sur fond de guerre, entre un homme resté au pays et une femme partie. Il fallait donc une voix féminine ukrainienne. J’avais rencontré Kate Curly, ukrainienne aussi, par hasard dans le café d’à côté. C’est une super bassiste de soul, mais Yura a proposé de lui demander de chanter. C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée sur le morceau.
Et l’espagnol avec Rebolledo ?
Simon : Il n’avait pas chanté depuis très longtemps, on l’a tanné jusqu’à l’os pour qu’il chante sur le disque. Rebolledo pour nous c’était très important parce que sa musique et celle de la grande époque 2009-2012 du label Cómeme de Matias Aguayo ont accompagné notre rencontre. En plus, quand on a rencontré Yula Kasp pour le premier album, Matias et Rebolledo vivaient chez elle où leur clip Guerrero a été en partie tourné. D’ailleurs Il pourrait sortir sa propre version du morceau : Love or Nothing featuring Il Est Vilaine, en miroir de notre Love or Nobody featuring Rebolledo.
C’est votre 2ème album, mais vous avez aussi enregistré beaucoup d’EP, de singles… alors, c’est l’album de la maturité ou c’est celui sur lequel vous vous êtes enfin mis au boulot ?
Simon : Haha enfoiré ! On confirme qu’on s’est mis au boulot. En tout cas c’est une bonne continuité, j’aime bien ce que ça raconte entre le 1er et le 2ème. Le premier me paraît plus compliqué. Il y avait beaucoup de lignes de basse, beaucoup de choses, comme si on avait besoin de se prouver quelque chose. Celui-ci est plus épuré, et c’est pour le mieux, mais il garde le côté cosmopolite et la façon de raconter une histoire sans trop se prendre au sérieux. On a aussi appris à accepter qu’un morceau est parfois très bien dans une forme courte.
Florent : Tabacco and Patchouli, qui est presque jungle, avec un « Amen break », aurait pu devenir un long maxi de dancefloor, avec les filtres et les dub sirens. Mais dans l’album, ça n’aurait pas eu de sens.
Y’a quand même un côté loubard dans Il Est Vilaine. C’est la mobylette, la banlieue.
Avec des invités comme Yan Wagner et Simone Ringer, est-ce que c’est un album sur lequel vous avez composé des singles pour scorer dans les charts ?
Florent : Grave ! Enfin… pas au moment de composer. C’est après qu’on s’est demandé quel nouveau synthé on allait pouvoir s’acheter avec ça. Mais on n’y est pas encore.
Simon : Ca faisait longtemps qu’on voulait travailler avec Yan Wagner. On cherchait une vraie voix de crooner…
Florent : et vu que Frank Sinatra était mort.
Simon : Pour Simone Ringer, on voulait une voix française puissante, très incarnée, qui corresponde à notre univers. Ca a été une très belle rencontre.
Florent : Et parmi les singles, on a aussi déplacé Ketchup Purée au 1er mai. Personne ne s’est rendu compte qu’on avait une stratégie, mais elle existait. On est persuadés que ce morceau finira en manifestation. Il est déjà un peu en manif quand on le joue, tous les deux en train de gueuler ! Toute la scène devient rouge, genre sanguinolant, milieu de manif qui dérape avec les flics qui te tabassent. Mais il est très cool.
Ketchup purée justement, c’est votre version franchouillarde du Rock’n’dollars de William Sheller ou c’est votre version chébran Des lieux associatifs pour les jeunes de Cobra ?
Florent : Non, c’est une ode à nos pérégrinations dans les relais routiers de France et de Navarre. On mange pas toujours du ketchup purée, mais traverser la France de long en marge en voiture, avec les camions qui dorment derrière, ça crée quand même une certaine émotion de voir cette vie parallèle qu’on ne voit pas en fait. Rencontrer la patronne qui connaît tous les routiers par leur prénom… C’est assez émouvant.
C’est votre côté Partir un jour ?
Florent : Ouais, mais les 2be3, pas le film. T’es trop pointu mec.

Ketchup Purée, son interlude, Tabacco & Patchouli… y’a de la violence, de la provoc, des aliments liquides… vous voulez vous battre à la récré ou quoi ?
Simon : Non mais y’a quand même un côté loubard dans Il Est Vilaine. C’est la mobylette, la banlieue.
Florent : Et Paris, et la France en général : c’est violent en ce moment, et ça l’est de plus en plus, non ?
Simon : Mais y’a aussi de l’amour. Tabacco et Patchouli c’est un peu une pause. Pour ce titre Flo me disait « putain je comprends pas, c’est hyper smooth et d’un coup ça part en couille ! ». Du coup pour lui expliquer je lui dis « le mec il est avec sa meuf sur la plage et puis il se fait lourder », donc ça part en jungle super vénère. C’est le titre qu’on a le plus remanié et qui a provoqué le plus de discussions. Il y a de l’amour, puis la bagarre reprend.
Florent : L’interlude qui précède Ketchup Purée vient aussi de ce qu’on a observé sur la route : les panneaux routiers retournés, la colère des agriculteurs, puis des enregistrements de manifestations. Dans cet interlude y’a une manif paysanne et une manif anti-fachiste. Avec un tabassage en règle des CRS à chaque fois. C’est un peu un condensé des mandats de Macron, entre gilets jaunes, paysans, tout le monde en colère.
Putain en fait vous êtes politiques les gars !
Simon : Aha, non pas du tout. Chut.
Florent : Mais bon c’est un constat. C’est pas forcément un positionnement mais le propos c’est de décrire tout ce qu’on voit et à quoi on n’est pas insensibles.
Florent : Il y a une certaine forme de prise de position et d’engagement. Mais de la même manière que notre nom Il Est Vilaine n’est pas sérieux, notre engagement n’est pas dans une revendication première. On veut plus dépeindre un tableau qui ne nous paraît pas très juste, mais à la manière d’Il Est Vilaine, avec de la distance et de l’humour. Mais on n’en pense pas moins.
Des motards un peu loubards en veste en jean sans manche : c’était vous dans Akira ?
Florent : Akira, oui, complètement, mais aussi West Side Story. Y’a un meurtre dedans quand même ! Mais c’est théâtralisé.
Simon : C’est le bon terme, parce que par rapport à ce qu’on vient de dire sur la politique, y’a un côté théâtralisation dans Ketchup Purée, ce qui ne veut pas dire burlesque.
Florent : Y’a aussi The Warriors, le film de 1979 de Walter Hill, avec ses bandes et leurs vestes en jean coupées avec le nom du gang dans le dos. J’ai le disque aussi qui était mortel, de Barry De Vorzon. Au début, on mélangeait l’univers d’Apollo Thomas avec nos références communes, et un côté jeu vidéo qui venait davantage de lui.
Simon : Pour Best Service, les personnages manga ont disparu. On est allés vers les fanzines punk anglais, le papier journal un peu pourri, le collage. Sex Pistols c’était un peu comme ça aussi. C’est donc bien l’album de la maturité !
Il Est Vilaine // Best Service // Dialect Recordings
https://ilestvilaine.bandcamp.com/album/best-service-3