3 décembre 2025

Mais qu’est-ce que vous avez tous avec Feu! Chatterton ?

(c) Fifou

Nom de dieu. Ça recommence. Depuis quelques mois, on ne peut plus scroller tranquille sans tomber sur la tête d’Arthur Teboul en interview ou sur une live session Deezer-Pepsi Cola-Mutuelles-du-Limousin avec Feu ! Chatterton.

J’avoue qu’après avoir entendu leur morceau Monde Nouveau il y a quelques années, je n’avais pas forcément trop cherché à creuser. Des mecs qu’on m’avait vendus comme des Apollinaire 2.0 et qui te faisaient rimer « On en rêvait tous » avec « Bluetooth », j’avais gentiment mis ça sur ma liste de trucs à écouter plus tard. Et puis il y avait toujours quelqu’un pour en reparler et tenter de me convaincre de dépasser ma première impression. « – Ils ont une énergie incroyable sur scène ! », « – Leurs textes sont d’une poésie éblouissante », « – C’est quand même un des derniers groupes de rock français en activité », les arguments ne manquaient pas. La sortie de leur nouvel album Labyrinthe semble être une excellente occasion de se farcir leur discographie et de se faire enfin un avis éclairé sur la question.

Alors, en deux mots, Feu ! Chatterton, ce sont trois gars qui se rencontrent au lycée dans les années 2000, qui bossent pendant quelques années pour trouver leur style, qui recrutent un bassiste et un batteur et sortent en 2012 leur premier titre, filmé par un pote (La Mort dans la pinède). Autrement dit, le parcours lambda du groupe de rock lambda. Sauf que pour eux ça va cartonner très vite (et ça, c’est beaucoup plus anormal pour un groupe de rock). Deux EP, des centaines de concerts et trois albums plus tard, ils se retrouvent entre Orelsan et Julien Doré dans la catégorie Artiste Masculin des Victoires de la Musique.

Les mauvaises langues diront : « mais à quel moment ça a déconné cette histoire ? ». Tentons un début de réponse en s’attardant tout d’abord sur les trois arguments cités plus haut des fans de la bande à Teboul.

(c) Fifou

« Ils ont une super énergie sur scène »

C’est un argument convaincant. Aussi convaincant que quand un pote essaie de te vendre un film, qu’il voit que tu n’es pas très convaincue et qu’il abat son ultime carte en te disant que « Les paysages sont superbes ». Out of Africa, Into the Wild… on m’a fait le coup plusieurs fois. Mais bordel, qu’est-ce que je peux bien en avoir à foutre ? Quel esprit malade aurait envie d’aller voir Dune sous prétexte qu’il aime bien les couchers de soleils dans le désert ? Une super énergie sur scène ? Mais alors, si on va par-là, Hitler aussi avait une super énergie sur scène. Oh allez, point Godwin au bout de quelques paragraphes, I’m on fire. Ok, on redescend d’un cran, plus soft : Calogero. Calogero aussi aurait, d’après des témoins qui ont préféré rester anonymes, une super énergie sur scène. Il paraitrait même qu’il est super sympa. Et bien pensez-vous vraiment que ça puisse changer mon opinion sur son morceau « Je joue de la musique » ? Nope. Contre-argument : Nick Drake a souvent eu des expériences de scène assez calamiteuses. Il n’interagissait pas avec le public, passait trois plombes à accorder sa guitare. Les quelques concerts qu’il a donnés ont été tellement difficiles pour lui qu’il a assez vite abandonné l’idée de se produire sur scène. Est-ce que c’est grave docteur ? Est-ce qu’on peut arrêter de confondre énergie scénique et talent musical ? C’est comme si on essayait de trouver un lien entre la beauté des costumes et le groove de la batterie. Une connexion secrète entre la cuisson des saucisses du Food-Truck et la rondeur du son de la basse. Ne me chauffez pas, je peux jouer à ça toute la nuit.

« Les textes de Feu ! Chatterton sont d’une poésie éblouissante »

Alors là, super nouvelle. Dans un monde où on ne sait plus très bien si les paroles des chansons sont écrites par des élèves de CM1 ou par ChatGPT, on ne va quand même pas se plaindre si pour une fois des mecs qui sortent du lycée Louis-le-Grand nous proposent sur les ondes des textes un peu plus chiadés. Alors certes, ça peut paraitre un peu ampoulé de prime abord, mais on ne va pas pinailler. Réjouissons-nous qu’un groupe de jeunes dandys ravive les couleurs de la langue française et s’aventure courageusement au-delà d’un champ lexical uniquement composé de smartphones, de je t’aime, de Marseille-Bébé et de jantes alu ma gâtée. Un album qui contient en 2025 des mots comme « feu mercurien », « monolithe » ou « ô vous la belle enfant » ferait la fierté de Bernard Pivot et de Laurent Romejko réunis. Et même si on se demande parfois si les mecs de Feu ! Chatterton ne placent pas des mots improbables dans leurs morceaux suite à des paris perdus avec leurs techniciens dans le Tour Bus, il faut leur reconnaitre une certaine audace. Surtout, encore une fois quand on compare à leurs contemporains. Après avoir écouté un de leur titre l’autre jour, Youtube me propose d’enchainer par Pierre Garnier et Aliocha Schneider. Forcément, à côté d’eux, Arthur Teboul c’est fucking Rimbaud. Et puis faut être honnête, des morceaux comme L’Etranger ou Compagnons sont quand même vachement bien écrits. Par Aragon et Prévert ? Putain on va encore dire que je le fais exprès. Passons.

« C’est le dernier groupe de Rock Français »

C’est marrant comme cet argument a traversé toutes les époques. Selon votre génération, vous l’avez sans doute déjà entendu à propos de Noir Désir, Mano Negra, Trust, Starshooter, Téléphone, ou même Les Chaussettes Noires de notre bon vieil Eddy si on remonte vraiment loin. L’éternel mythe du rock est mort – c’était mieux avant – mais on vous a quand même trouvé un groupe super, profitez-en ça va partir vite ma petite dame, en plus c’est pas cher et il y a déjà des gens intéressés. Si ça marche pour des agents immobiliers ou des vendeurs d’aspirateurs, il n’y a pas de raison de s’en priver. Alors Feu ! Chatterton s’inscrit-il dans cette lignée de groupes de jeunes garçons à grosses guitares qui chantent dans la langue de Molière ? On me dit dans l’oreillette que tout le monde s’en fout. Mais ce qui est certain, c’est que si on présente les choses comme ça, les mecs ont un boulevard gros comme celui de Macron en 2017. Qui pourrait leur faire de la concurrence dans leur catégorie ? Les mecs de Fauve qui ont disparu sans laisser d’adresse après avoir réussi le casse du siècle, tels des Keyzer Söze des années 2010 ? Bertrand Cantat qui n’ose plus sortir pour aller chercher ses clopes depuis que la justice, pardon, depuis que Netflix, a réouvert les dossiers ? Soyons lucides, tant que Bruno Le Maire ne mettra pas en musique sa littérature érotique sur un basse-batterie vénère, le groupe semble pépouze au sommet de sa pyramide.

Ceci étant dit, ce papier a déjà dépassé les 1000 mots et on n’a toujours pas vraiment commencé à parler de la musique du groupe. Normalement, c’est le moment charnière. Celui où après avoir longuement exposé ses doutes et ses a priori, l’autrice, dans un éclair de lucidité, découvre la puissance de l’oeuvre musicale, et partage son enthousiasme avec les lecteurs dans une joie débridée d’autant plus jouissive que tout le début de l’article ne laissait rien présager de bon. Alors on n’ira peut-être pas jusqu’à ce degré d’extase, mais il faut avouer qu’on a vécu quelques moments de grâce en parcourant l’univers chattertonien. Leur tout premier titre déjà, La Mort dans la pinède. Dur de rester totalement insensible à cet ovni, qui débute dans une ambiance jazzy orgue Hammond et batterie swing qui pourrait presque rappeler les premiers Gainsbourg pour finir dans un brulot rock saturé et gueulard. Franchement pas dégueulasse pour un coup d’essai. Dans un tout autre style, ce titre, Avant qu’il n’y ait le monde, issu de leur troisième album, et cette session live acoustique filmée au Consulat de Paris.

L’image en plan séquence, la prise de son qui laisse entendre l’espace qui résonne, on a beau se concentrer très fort pour trouver un truc caustique à balancer, on renonce, on se laisse emporter. Merde ils m’ont eue. En creusant un peu, on découvre qu’il s’agit de l’adaptation d’un poème de William Butler Yeats que leur a soufflé Noémie Lvovsky quand ils ont collaboré sur son film La grande magie. Ça n’enlève rien à la beauté du truc, au contraire, c’est tellement casse-gueule d’adapter des poèmes anglais dans notre langue, qui plus est d’en faire une chanson. Le seul artiste français assez fou pour en faire son fonds de commerce (mettre en musique des poètes anglophones) c’est Vesperland, petit trésor folk très bien gardé. Il a travaillé autour des poèmes de Yeats, d’Emily Dickinson et William Blake mais jetez juste une oreille à ce titre, d’après un poème d’Edwin Arlington Robinson. Ne me remerciez pas, c’est cadeau.

Labyrinthe

C’est bien beau tout ça, mais le dernier Feu ! Chatterton alors, on en pense quoi ? L’album de trop, l’album de la maturité ? Combien d’étoiles sur les avis Google ? Et pourquoi même en parler alors qu’il y a déjà pléthore de trucs qui ont été dit dessus ? Ce qui compte dans tout ça, ce n’est ni le pourquoi, ni le comment, c’est la manière. C’est l’art de trouver le bon angle d’attaque, un point de vue singulier, un fil conducteur qui déboite sa race.

Par exemple, si je faisais une chronique pour France Culture, j’aurais joué à fond la carte mythologie grecque. L’album s’appelle Labyrinthe ? On s’interroge chers auditeurs : Arthur Teboul et sa bande jouent-ils le rôle de Thésée ou bien jouent-ils plutôt le rôle de Dédale, l’architecte qui a construit le labyrinthe et qui finira emprisonné dans sa propre création ? Est-ce que c’est ça le sous-titre, messieurs ? Vous êtes-vous sentis enfermés dans votre propre création ? Et la suite de l’histoire alors, quand Dédale arrive à s’échapper avec son fils Icare en se fabricant des ailes avec de la cire et des plumes… On pose la question : à vouloir chercher le succès commercial, le groupe s’est-il, comme Icare, brulé les ailes à vouloir voler trop près du soleil ? C’est un peu tiré par les cheveux mais il faut reconnaitre une certaine envolée lyrique.

« – C’est un peu tiré par les cheveux mais il faut reconnaitre une certaine envolée lyrique ». Putain je viens d’avoir un flash où le fantôme d’Arthur Teboul répétait ce que je venais de dire et où ça pouvait coller parfaitement à l’analyse de sa propre musique. On tient peut-être un truc. Le poète maudit qui apparait à la chroniqueuse, tel un spectre, celle-là vous ne l’aviez pas vu venir et moi non plus, surtout que le mec n’est pas mort. Attendez, ça recommence.

« – Peut-être que je me prends trop la tête. Plutôt que de passer des heures à écrire des trucs emberlificotés, je devrais faire comme tout le monde, écrire des choses plus simples, plus directes. » Mais c’est ça Arthur. Peut-être que je me prends trop la tête. Plutôt que de passer des heures à écrire des trucs emberlificotés, je devrais faire comme tout le monde, écrire des choses plus simples, plus directes. Faire comme 80% des critiques musicales : ne pas trop se mouiller, reprendre le storytelling du groupe et mettre toute sa créativité dans les adjectifs farfelus qu’on accolera aux instruments. Des guitares… laissez-moi une seconde…incisives ! Des riffs de synthés… attendez un instant, je me ressers un verre… endiablés ! Et hop, emballé c’est pesé, article suivant. Et après ça les chroniqueurs prépubères viennent chialer de se faire remplacer par des IA… « T’exagère un peu quand même. Et tu es d’une prétention, c’est dingue ». Mais vérifie par toi-même, mon Arthur, tous les articles qu’il y a eu ces derniers mois sur ton groupe, ou presque, se sont systématiquement arrêtés aux sujets évidents : la musique rock, la poésie, le groupe de potes… Ils sont tous passés, comme dans un mauvais polar, à côté du petit détail qui explique tout. Le truc qu’on voit depuis le début, qui nous semble anodin et qui finalement se révèle être la clé de l’énigme. Ce détail, le voici. Si on était dans une série Netflix, on serait à la fin de l’avant-dernier épisode. L’ultime cliffanger avant la conclusion. Suspense de malade.

Plus que n’importe quelle analyse qu’on pourrait faire sur sa musique et ses textes, c’est la pilosité d’Arthur Teboul qui nous révèle exactement la dualité de sa personne, pile au milieu entre Georges Brassens et Freddy Mercury.

La soupe sans sel

Connaissez-vous le proverbe allemand du début du XXè siècle « Ein Kuss ohne Schnurrbart ist wie Suppe ohne Salz». On peut traduire par : « Un baiser sans moustache, c’est comme une soupe sans sel ». Solide. Un peu dégueu, mais solide. C’était une sacrée histoire la pilosité masculine à l’époque. Au XIXè siècle, le port de la moustache était même obligatoire dans la gendarmerie. Il y a même eu bon nombre de décrets et de règlements évoluant au cours des années qui précisaient quel type de pilosité était légitime pour être un bon poulet. Il va falloir attendre 1933 pour que la moustache devienne facultative au sein des forces de l’ordre. Oui le détail qui explique tout, la clé du labyrinthe, c’est la moustache. Cette fine moustache que le chanteur du groupe arbore fièrement depuis toujours.

(c) Fifou

 

 

 

Il faudrait faire une étude complète sur le port de la moustache dans l’industrie musicale en général et dans les groupes de rock en particulier. Le monde nous apparaitrait beaucoup plus limpide. De Django Reinhardt à Jimi Hendrix, de Lemmy Kilmister à Francis Cabrel, la moustache n’est jamais anodine ni innocente. Plus que n’importe quelle analyse qu’on pourrait faire sur sa musique et ses textes, c’est la pilosité d’Arthur Teboul qui nous révèle exactement la dualité de sa personne, pile au milieu entre Georges Brassens et Freddy Mercury. Le parolier appliqué et le showman. Une moustache d’une épaisseur savamment choisie, quelque part entre Guillaume Apollinaire et Arnaud Rebotini. L’amour de la rime et l’amour des synthétiseurs.

« – C’est beau ce que tu écris. »
Merci Arthur. Toi aussi c’est beau ce que tu écris, tu sais. Et dans tes derniers textes, tu t’es un peu calmé sur les mots-compte-triple, ça te va bien aussi.
« -Tu sais qu’on a bossé avec Rebotini d’ailleurs sur le précédent album ? ». Je sais Arthur, je sais.
« -Et du coup tu ne vas vraiment rien dire de plus sur notre nouvel album ? »
Je ne sais pas Arthur. Je ne sais plus.
« – Mais rassure-moi, tu l’as écouté en entier quand même avant de faire un article long comme la bible dessus ? »
Ta gueule Arthur.

12 Comments Laisser un commentaire

  1. hier 16:20 voe 4 bordo st jan avec mon lot de skeuds de 2nd mains (ex colossal youth 1 eu, pressage barclay) (il faut y aller se lever, …. ai été controlé par 2 jeunes fascites securité ferroviaire, il faut que çà change!

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