Chinese American Bear vient de remettre le couvert avec Dim Sum & Then Some, troisième album publié chez Moshi Moshi Records. Le duo de Seattle continue d’affiner une formule à part dans le paysage indie, une pop bilingue — entre anglais et mandarin — vive, colorée, extravagante, avec juste assez d’autodérision et de talent pour ne pas tomber dans une énième parodie pop.
Chinese American Bear est l’un de ces ovnis que la scène indie produit encore, les rares jours où elle cesse de se regarder dans le miroir. Depuis Seattle, Anne Tong et Bryce Barsten façonnent une pop bilingue originale, rythmée de mélodies sixties, de refrains qui restent en tête et d’un petit théâtre loufoque savamment orchestré, à la lisière de la sitcom intimiste.
À première écoute, on pourrait croire au gimmick bien marketé. C’est raté ! Chez eux le moindre détail du quotidien nourrit sincèrement leur musique. Derrière l’insouciance apparente, le couple nous invite dans un monde encore inédit, rythmé d’échanges entre anglais et mandarin, de souvenirs d’enfance et d’un savant mélange entre mandopop et comptines psychédéliques.
Avant d’être un groupe, Chinese American Bear est d’abord une idylle née sur les bancs du lycée. Anne et Bryce s’y rencontrent dans un jazz band, première esquisse de cette future romance à deux voix. Elle vient d’une formation au piano, très classique et structurée, lui plus instinctif, trouve dans leur duo un terrain d’expérimentation pour la composition. Résultat : on sent que Chinese American Bear ne tient ni du hasard ni d’un coup marketing, mais d’une osmose musicale intimement construite.
Les contours d’une pop sino-américaine
En quelques années et une poignée de disques, Chinese American Bear a réussi à faire entendre une voix singulière dans une scène indie où les clichés passent trop souvent pour de la singularité. Après plusieurs premiers morceaux remarqués, notamment 好吗 (Hao Ma) et 饺子 (Dumpling), où se télescopent pop aux accents 90’s et guitares surf rock, le duo signe chez le label chinois Modern Sky, qui publie son premier album éponyme en juillet 2022. Tout y est déjà en germe : le bilinguisme, la douceur C-pop, les mélodies attachantes, et une science fascinante du détail, capable de transformer un souvenir d’enfance en une capsule pop tendre et décalée.
En 2024, le duo ouvre un nouveau chapitre en signant avec le label londonien Moshi Moshi Records. Le single Feelin’ Fuzzy lance cette collaboration et annonce Wah!!!, deuxième album sorti en octobre 2024. Le groupe ne renverse pas la table et conserve une formule qui marche. Cet opus leur permet de mieux dessiner leur empreinte sonore et de mieux organiser leur univers multicolore. Les morceaux gagnent en densité, la production plus soignée laisse circuler guitares scintillantes, basses rondes et refrains en anglais qui servent de points d’ancrage à leur fantaisie. Leur session Live on KEXP, enregistrée en septembre 2024, confirme au passage que cette pop DIY sait aussi parfaitement trouver sa place sous les néons du live. Le groupe cesse doucement d’être une curiosité attachante pour devenir une référence à part dans le paysage indie.
L’ours ressort de sa tanière
Avec Dim Sum & Then Some, sorti le 8 mai, Chinese American Bear élargit son terrain de jeu sans chercher la grande métamorphose. En onze titres, le duo conserve cette pop bilingue aux airs de comptine psychédélique, mais lui donne plus d’espace : guitares instables, synthés ronds, samples discrets, arrangements plus aériens. Rien ne change radicalement, et c’est peut-être le plus intéressant : Anne et Bryce ne cherchent pas à quitter le monde atypique construit sur leurs deux premiers albums, mais apprennent à mieux le mettre en scène, comme une manière de faire passer le foyer, l’identité et les fantômes de l’enfance dans une pop accessible et subtile.
Cette évolution se lit notamment dans Mama (妈妈), porté par une guitare disco-funk et une voix robotique qui déplacent leur candeur vers un groove plus assumé, pas si éloigné de Japanese Breakfast dans leur manière de faire danser l’intime. Plus fort encore, Forever Lover (永远的爱人) transporte la mandopop vers une zone électro plus hypnotique, quelque part entre déclaration sentimentale et vertige psyché façon MGMT.
Mais Dim Sum & Then Some confirme surtout une chose : derrière les couleurs vives, les refrains sucrés et les costumes de fausse naïveté, Chinese American Bear maîtrise de mieux en mieux son joli désordre. Le groupe n’a toujours pas choisi entre C-pop, psychédélisme domestique et comptine pour adultes — et c’est précisément ce qui lui évite de ressembler aux autres.
Chinese American Bear // Dim Sum & Then Some
Tracklist — Dim Sum & Then Some
Intro (开场白)
All The People (所有人)
No No Yeah Yeah (不不好啊好啊)
I Wanna Go Home (我想回家)
Turn Up The Radio (把收音机开大点)
Chant (南无阿弥陀佛)
Mama (妈妈)
Lovely Day (美好的一天)
Land Of Fun (好玩的地方)
Forever Lover (永远的爱人)
Chinese American Bear Anthem (华裔美国熊之歌)