17 février 2026

La folk électronique de One Day Creatures mérite qu’on en parle (contrairement à ton disque).

A tous les musiciens qui contactent des chroniqueurs sur les réseaux dans l’espoir que ceux-ci écrivent quelques lignes sur votre nouvel album, par pitié, lisez ce papier avant de nous écrire. Vous comprendrez peut-être pourquoi on n’a jamais répondu à vos cinquante mails et pourquoi on y parle de ce disque sorti de nulle part : One Day Creatures.

Eh oui, même à une époque où plus personne ne lit la presse musicale et que chacun a le sentiment de pouvoir se faire son propre avis sur tout en écoutant dix secondes entre deux stations de métro, la critique musicale a encore visiblement un intérêt. Pas celle d’être lue ni d’être un guide pour découvrir de nouvelles choses, faut quand-même pas déconner. Non, l’intérêt d’une critique quand on est musicien et qu’on sort un nouvel album, c’est d’arriver à en obtenir suffisamment pour pouvoir en extraire les meilleurs passages et les compiler dans une liste ressemblant à peu près à ça :

« Un album époustouflant » PLUVIT’ QUE LA MU’ZIK WEBZINE
« Pas ouf mais j’ai écouté vite fait » LE BLOG DE CHRISTIAN
« 8,4 / 10 » MUZIK’ALLEMAND VÔTRE

Liste qu’on pourra partager sur les réseaux dans l’espoir que des followers en délire devant tant de bonnes critiques aillent écouter en boucle votre dernière production. Liste qu’on pourra également accoler au visuel de son album comme un sticker gage de qualité dans les supermarchés : « Vu à la Télé », « Le choix préféré des Français », « Garanti sans Garou ».

La carte de visite ultime qui vous ouvrira les portes des plus grands bar-tabacs de France et de Navarre, où vous pourrez jouer un mardi soir de janvier pluvieux devant 3 punks à chiens en échange d’une bière chaude et d’un sandwich triangle. Et estimez-vous heureux, à mon époque on n’avait qu’une orange et un coup de pied au cul. Ah non ça c’était à Noël mais vous voyez l’idée. Tout ça pour dire que ces bonnes critiques ne vont pas tomber toutes seules quand on n’a pas le budget de com’ de Mélania Trump et que ton attaché de presse, c’est la personne que tu vois dans le miroir tous les matins quand tu essaies de te convaincre que c’est la lumière un peu crue de ta salle de bain qui fait ressortir tes cernes.

La technique d’approche

Alors quelques conseils, donc, pour tenter de contacter un journaliste qui ne te connait ni d’Eve, ni d’Adam. Profiter par exemple du fait que Facebook te donne la date de naissance de la personne et lui souhaiter un « bon anniversaire et en cadeau je t’envoie mon nouveau morceau », CA NE MARCHE PAS. ECRIRE TOUT EN MAJUSCULE POUR ATTIRER L’ATTENTION NON PLUS, CA NE MARCHE PAS PUTAIN MAIS QUI FAIT ENCORE CA BORDEL ?? Si tu t’adresses à une femme et que tu commences ton message de manière potache avec un magnifique « Bonjour Madame la Kro-Niqueuse », tu ne mets pas non plus toutes les chances de ton côté, même si ton batteur a validé la vanne d’un rire gras après la répète-apéro.

Sincèrement, la meilleure technique d’approche, c’est encore d’envoyer un message sobre, poli, avec juste les infos nécessaires pour savoir si on parle d’un disque de trap futuriste cambodgienne ou de chanson paillarde du 15è siècle jouée au synthé modulaire. Mais figurez-vous qu’en fait ça n’arrive pas si souvent. Du coup, quand tu lis un message comme celui que j’ai reçu de la part d’un certain Gilles Yvanez, simple, normal, sans prétention, ça fait presque bizarre et ça donne envie d’aller écouter. Mais surtout, dans son mail il y avait un petit truc en plus qui a fini de me convaincre qu’il fallait que je prenne quelques heures de ma vie pour parler de son album. Le vrai petit secret que je me permets de dévoiler ici, si ça peut en inspirer certains, c’est qu’il m’a envoyé un putain d’album. Qui m’a happée dès la première écoute.

L’album s’appelle ONE DAY CREATURES, et c’est aussi le nom du projet. En cherchant des infos, on s’est assez vite rendue compte qu’on n’avait pas affaire à un plan marketing ultra bien huilé, mais juste à un musicien qui avait réalisé un beau disque dans son coin et qui cherchait à le partager. Pas de centaines de posts Instagram pour annoncer la sortie, pas de vidéos TikTok montrant les coulisses de l’enregistrement, pas de featuring avec un mec un peu connu… le mec n’a absolument rien écouté des conseils en stratégie marketing digitale et putain ça fait du bien. Une petite photo, pas de storytelling, juste de la musique.

Et quelle musique ! Prenez juste un peu de votre temps pour écouter la première minute de la deuxième piste de l’album : Counter. Une espèce de son de synthétiseur ou de Mellotron un peu bancal qui répond à un arpège de guitare ultra carré. Et une voix qui se pose là-dessus tout en douceur. Pas de réverb, pas d’effets sur la voix. La simplicité même. Less is more comme dirait l’autre.

 

Sur la suite de l’album se rajouteront une petite boite à rythme, un piano, des nappes de claviers, quelques cordes par-ci par-là. La voix est toujours douce mais part dans l’aigu, puis se dédouble, se délaye… L’univers folk se fait plus électronique, les chansons de Nick Drake se transforment progressivement en ballades à la Thom Yorke. Yvanez s’autorise même à l’exact milieu du disque, une piste purement instrumentale à l’ambiance très cinématographique, comme une nécessaire respiration pour relancer la deuxième partie de l’album.

Des arrangements souvent minimalistes – dans une partie de l’album, il y a souvent au maximum 2-3 instruments qui jouent en même temps – mais l’ensemble donne une impression de disque hyper bien produit aux sonorités riches et variées. Du DIY qui se rapprocherait plutôt de l’artisanat d’art. On s’y sent bien dans cet album. On est calé au chaud dans un endroit familier dans lequel apparaitraient régulièrement des petites surprises et des nouveautés qui nous embarqueraient dans une rêverie lointaine. Une petite pépite qui ravira les amateurs de folk n’ayant rien contre des envolées électroniques et des improvisations instrumentales.

Et le storytelling alors ?

J’ai voulu en savoir un peu plus. Est-ce que je fantasmais cette dimension « fait maison » ou était-ce réellement le cas ? Combien de personnes se cachaient derrière ce projet ? Quelle histoire y avait-il derrière cette créature d’un jour ?

Tout simplement celle d’un musicien comme on en connait tous, qui essaie des trucs pendant des années, qui joue de la guitare dans des groupes, qui compose dans d’autres. Certains marchent un peu, d’autres moins, et en cumulant tout ça on arrive modestement à en vivre. En l’occurrence, pour Gilles Yvanez, c’était plusieurs groupes de la scène de Montpellier : Poussin, Volin, Fälk… Ca c’était avant la pandémie de Covid-19. « Jusqu’alors, c’était déjà difficile de tourner. Le Covid a scellé notre sort. » Obligé de remettre en question sa pratique de la musique. Et comme souvent, c’est quand on se délaisse de tout le passé, qu’on fait uniquement ce qu’on a envie de faire sans se poser de questions, en s’en foutant si ça ne plait à personne, sans s’auto-censurer toutes les cinq minutes, c’est à ce moment-là que naissent les belles choses. Gilles prend le temps d’écrire, de composer, il s’intéresse au monde du son, apprend à se servir de logiciels, à expérimenter des placements de micro pour obtenir le son qu’il veut. Il rencontre Julien Rivière, qui deviendra l’interprète de ses compositions. La voix qu’il cherchait pour chanter ses histoires. S’en suivent des heures à bidouiller pour trouver un équilibre entre les instruments acoustiques (s’invitent aussi une violoncelliste et un saxophoniste) et les textures électroniques. Il va pousser le vice du DIY jusqu’à faire lui-même le mixage et le mastering, quitte à ce que ça lui prenne des mois, avec l’oreille extérieure d’un ami ingé son qui lui servira de guide.

A tous les musiciens qui se sont reconnu dans cette histoire, dans ce long labeur pour tenter de produire une musique qui a priori n’intéresse que vous, surtout : continuez continuez continuez. Qui sait ? Peut-être que ça trouvera un public, peut-être pas. So what ? Et si notre avis vous intéresse, vous pouvez même essayer de l’envoyer à Gonzaï mais de grâce, restez courtois et polis, bordel de merde.

https://onedaycreatures1.bandcamp.com/album/one-day-creatures

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