Le terrain de jeu de Jonathan Meiburg déborde largement les murs d’un studio. Musicien, ornithologue, écrivain, la tête pensante de Shearwater mène trois vies de front sans en revendiquer aucune comme un exploit. Avec The New World, autofinancé loin de Sub Pop et Matador, il distille quatre ans d’explorations, des Falkland à l’Antarctique, en un disque qui tient du manifeste. Conversation avec un homme qui a observé le monde de suffisamment loin pour en parler avec clairvoyance.
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Vous êtes musicien, ornithologue, écrivain. Est-ce que ces trois vies se nourrissent mutuellement, ou finissent-elles par se disputer le même territoire ?
Jonathan Meiburg : Faire carrière dans les arts semble exiger aujourd’hui de mener plusieurs vies. Parfois c’est vraiment amusant. Mes trois vies ont chacune leur flux et leur force propres, et quand elles se rejoignent, c’est exaltant. Certains jours, c’est comme dévaler une rivière en kayak, franchir les rapides à toute vitesse. D’autres jours, j’ai l’impression d’être coincé sous un rocher, sur le point de me noyer. Je mesure la chance que j’ai de faire tout cela. Mais un jour, j’aimerais avoir le sentiment d’avoir un vrai chez-moi. Jusqu’à présent, ça m’a échappé.
En 1997, une bourse Watson vous envoie dans les communautés les plus isolées de la planète : Falkland, Terre de Feu, Australie aborigène, Arctique canadien. Comment revient-on d’un voyage pareil ?
Jonathan Meiburg : Je n’avais jamais quitté le sud-est des États-Unis avant cette année-là, et ça a changé la trajectoire de ma vie de façon permanente. Voir tant de vies et de paysages différents fut libérateur, inspirant, écrasant, parfois effrayant : j’ai été forcé de réaliser que je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblait vraiment le monde, même après ce que je pensais être une éducation plutôt complète. Il est rare qu’une journée passe sans que je repense à quelque chose de cette année-là.
Comment ça a affecté ma relation à la musique, c’est plus difficile à dire. Je suis certain que ça l’a fait, et que ça continue. Peut-être que ça m’a rendu plus ouvert, plus observateur, plus disposé à prendre des risques. J’espère un peu des trois.
Après une poignée d’albums chez Sub Pop et Matador, The New World amorce un virage vers l’autofinancement. Qu’est-ce que cette liberté totale a changé dans votre manière de créer ?
Jonathan Meiburg : Sub Pop et Matador nous ont toujours aidés à faire les disques qu’on voulait ; il n’y a jamais eu de directeur artistique qui gueulait « Je n’entends pas de single ! » ou d’autres clichés du genre. (Avec le recul, je pense qu’un peu plus d’orientation ne nous aurait pas fait de mal.) Mais surtout, le crowdfunding nous a offert le luxe du temps. Fixer nos propres échéances, ça veut dire qu’on n’essaie pas de finir un album pour se glisser dans un calendrier de sorties encombré. Pour The New World, ne pas être pressés nous a permis d’emmener l’album dans différents studios, vers différents collaborateurs, en apportant des oreilles neuves à chaque étape.
Une de mes choses préférées à faire avec un disque, c’est de ne pas y travailler.
Quand on quitte une session, j’aime sortir les chansons de mon esprit aussi longtemps que possible. Puis, quand on revient, je remarque instantanément des choses qui m’avaient échappé. Des chansons qui semblaient jetables se révèlent bonnes. Ou parfois, vos préférées ne tiennent pas la route.
Vous dites vous réveiller chaque matin avec le sentiment que le monde est en feu. Daydream Unbeliever sonne comme un manifeste. La musique peut-elle encore être un acte de résistance ?
Jonathan Meiburg : On ne peut pas résister à l’état du monde d’un seul coup, mais on n’est pas obligé d’être d’accord avec la façon dont on nous dit de penser et de ressentir à son sujet. La musique est vraiment douée pour nous le rappeler. Passez 45 minutes avec I Am Sitting In A Room d’Alvin Lucier et dites-moi ensuite si votre sens de la réalité n’a pas été altéré à jamais.
Vous êtes parti en Antarctique le lendemain de la finalisation de l’album, pour étudier les fonds polaires. Qu’est-ce qu’on comprend depuis le bout du monde qu’on a oublié chez soi ?
Jonathan Meiburg : Un cadeau du fait d’être parti longtemps, c’est qu’au retour, pendant une minute précieuse, vous faites l’expérience de votre chez-vous comme un lieu parmi d’autres. Votre esprit court vers le confort de ses vieilles routines et de ses angles morts, mais pendant un instant, vous voyez vraiment des endroits familiers avec des yeux neufs… si vous ne détournez pas le regard.
Nos imaginations sont trop petites pour embrasser la réalité.
Pour l’Antarctique, je me demande toujours pourquoi les écrivains utilisent si souvent des métaphores extraplanétaires pour la décrire. J’ai lu tellement de fois que c’est « comme une autre planète », que sa vie est « extraterrestre ». Mais dans le contexte de la longue histoire de la vie sur Terre, l’Antarctique est un endroit profondément ordinaire. C’est juste que nos imaginations sont trop petites pour embrasser la réalité. Les éponges de verre et les araignées de mer des fonds antarctiques n’ont rien de plus étrange que, disons, Central Park.
« The New World » oscille entre espoir et inquiétude. C’est quoi, le nouveau monde que vous appelez de vos vœux ?
Jonathan Meiburg : Au-delà de souhaiter un monde où des « hommes forts » cruels et délirants ne dirigent pas la scène, j’aimerais que davantage de gens aient la possibilité de voir et de ressentir à quel point la vie sur notre planète est variée et magnifique. Ainsi que la chance qu’on a d’être présents pour un infime fragment de son histoire. Si davantage d’entre nous pouvaient vraiment ressentir ça, je pense qu’on ferait de meilleurs choix.
Shearwater // The New World // Polyborus / Secretly Distribution