Quelques semaines avant le coronavirus, notre reporter de l’inutile s’est rendu à l’Olympia pour un concert qui a posteriori prend encore plus de saveur. On vous aurait bien fait le cadeau d’une interview des Strokes, mais non. Un live report, c’est tellement plus cool pour rêver pendant le confinement.

« The New Abnormal », le nouvel album des Strokes, sort aujourd’hui. Ne me demandez pas ce que j’en pense. Au moment où j’écris ces lignes, je ne l’ai pas entendu et me suis contenté d’un live Youtube où chaque membre du groupe, confiné dans sa maison douillette, parle de sujets auxquels (c’est eux qui le disent) ils ne comprennent rien. Le plus cool restant évidemment Albert Hammond Jr. évoquant Bill Withers. Le tout devant sa piscine. Enfoiré, va. Si je viens vers vous aujourd’hui, ce n’est donc pas pour livrer une critique acerbe ou dithyrambique de ce nouvel LP, mais bien pour évoquer mon antépénultième concert avant le grand confinement : Les Strokes à l’Olympia !

18 février 2020. Direction le boulevard des Capucines. En arrivant, je me renseigne sur le baromètre « marché noir ». Le groupe a annoncé son retour il y a peu et les billets se sont arrachés comme des sacs à mains sur la promenade des anglais. Quelques vendeurs à la sauvette cherchent des places. Aucun n’en vend. A peine arrivé, je me rends au guichet « invitations/presse ». Ce soir, c’est Sony qui invite. Il n’y avait que 5 sésames et j’ai dû promettre un live report pour en avoir un. Bref, j’ai piétiné toute conscience professionnelle pour pouvoir assister à ce concert. Pour l’instant, je poireaute. Personne n’est là pour accueillir les VIP en carton-pâte. Scandale d’État. En vérité, rien de problématique puisqu’il est à peine 19h40 et que les Strokes ne sont prévus sur scène qu’à 21h. Après Hinds, qui fait leur première partie sur cette date parisienne.

Mon épargne rencontrant quelques difficultés temporaires, je songe pendant un instant à aller fourguer mon invitation sur le boulevard à un touriste fortuné. Mais non, là curiosité est trop forte. Et ma conscience professionnelle finalement résistante. En plus, j’ai eu le droit à un bracelet pour accéder à l’Aftershow. C’est sûr, je pourrais monnayer ce bout de plastique noir contre un billet de 100 balles. Mais le rock’n’roll a ses limites. Et je ne le ferai évidemment pas. Alors, je me mets en mode Franprix. Et je fais la queue. Derrière des fans. Parce que le rock’n’roll en 2020, c’est aussi ça, faire la queue. L’occasion d’entendre quelques punchlines autour de moi. « Les fans de la première heure, ils aiment pas les nouveaux trucs ». Voilà, la sentence d’un hipster barbu – pléonasme – à bonnet vient de tomber. Il s’adresse à une blonde, magnifiquement sapée période 1987 qui surenchérit d’un somptueux « Putain, c’est le même merch’ qu’à Londres l’année deernièèère!! Je suis dégoûtée !!! ». Elle semble atterrée par les tee-shirts a 35 euros et les casquettes à 30 euros. On la comprend. « On y est! » ajoute une autre en s’agrippant au zinc du bar de l’Olympia.

Je le sens, les gens sont heureux d’être là. Joie étrange, mélange de plaisir sincère et de cranerie snob du « J’y étais. Pas toi ? » que certains sortiront sans doute à leurs amis dès demain. Le sentiment peut-être aussi d’être privilégiés vu la demande délirante sur les billets pour ce concert. Délirante, car j’ai déjà vu les Strokes à 3 ou 4 reprises depuis leurs débuts et à chaque fois, j’ai été déçu. Bien moins bons que The Voidz ou Albert Hammond Jr. en solo sur scène, les new-yorkais n’ont jamais su y amener l’étincelle chic et choc (kiss my désuet) qui habite leurs albums. Pas grave, tout le monde ici semble loin de ces considérations, et l’excitation, si elle semble un poil factice, n’en est pas moins réelle.

« Gilou confond encore les Strokes et les Cure, il est trop con  »

Au bar, la tradition perdure, puisque le demi de Kronenbourg est à 8 euros, vaseline non comprise. A peine le temps de commander et d’entendre à ma droite un « Gilou confond encore les Strokes et les Cure, il est trop con  » que je pénètre la salle. Hinds est déjà à l’œuvre. Hinds, où des simili-Strokes au féminin. L’énergie est là, mais les morceaux pas vraiment. Adieu refrains catchy, ponts démoniaques et couplets entêtants. Le public n’attend que Juliaaaaan et sa bande de chenapans pour enfin s’encanailler, finissant à répondre mollement par une chanteuse désabusée qui lâche un « Alors, comment ça se passe? Je sais qu’on n’est pas les Strokes mais vous pouvez danser ». Peine perdue. Hinds en profite pour annoncer son deuxième album pour avril. Je ne suis pas allé vérifier depuis si la sortie a été décalée pour cause de virus mondiale, vous irez vérifier par vous-même. La foule n’est pas vraiment en délire. A tel point que le groupe supplie d’un très rock’nroll « Faites un peu de bruit, mon cousin est là ce soir ! ». Suit une reprise du Clash, Chinese bomb. Meilleur morceau du set. Ce qui est toujours un peu gênant.

Bon…direction les toilettes avant d’entendre Saint Julian et ses apôtres. Hinds termine sous des bravos timides et une voix enregistrée adresse au public un magnifique « Mesdames et messieurs, l’Olympia vous offre 20 minutes d’entracte ». A cet instant, si quelqu’un avait encore un doute, ce quelqu’un comprend qu’on n’est plus à Mont-de-Marsan en 1977, ni même à Reading en 1992. Et encore moins à….mais au fait, quand est-ce que tout ça a commencé à merder? Un tour sur mon smartphone pour me donner un peu de contenance. Sur Twitter quelques âmes égarées cherchent encore une place de dernière minute. Peine perdue, personne ici n’a un instant songé à vendre sa place à une brebis égare, fut-elle pétée de thune. On compatit en regardant les prix proposés. Pas le temps de tergiverser, le temps qui nous était imparti est écoulé et les Strokes ne vont plus tarder.

Le public est aussi blanc que celui de Nine Inch Nails mais sensiblement plus jeune. Au balcon de l’Olympia, quelques dizaines de happy few donnent l’impression d’être comme coupés du concert. Devant moi un gars porte une casquette des Milwaukee Bucks. Tellement plus cool que les New York Knicks. Le débat reste par contre valable entre Violentes femmes et les Ramones. Les Strokes et le cool, éternelle histoire d’amour-haine tant ces New-yorkais (trop?) bien nés et bien élevés ont toujours joué avec le feu et la hype. Derrière moi un type porte un tee-shirt Aphex Twin. On est en 2020, le coronavirus n’est pas encore arrivé ici, mais c’est déjà le bordel.

Les Strokes arriveront sur scène à 21h, m’a prévenu l’attachée de presse. Encore 10 minutes et ils seront là. « Ah je suis comme un dingue! ». Le mec de deux mètres qui vient de se poser pile devant moi semble excité comme Rocco au mois de mai 2019. Moi nettement moins puisqu’à part son dos, je ne vois plus rien. Serré comme des bestiaux au We Love Green, le public commence à s’impatienter. Oui, à cette époque, on avait encore ce luxe de jouer les impatients et les mécontents. Alors le rock ok, mais à l’heure s’il vous plait. Et servi dans des conditions idéales. Sans doute satisfait de notre degré de sudation collective, le groupe débarque enfin. Première remarque : il ne fait pas ses 20 ans.

“Je laisse tomber ma bouteille de coca – vide – par terre. Ce sera mon geste le plus punk de la soirée”.

Surexcité, je laisse tomber ma bouteille de coca – vide – par terre. Ce sera mon geste le plus punk de la soirée. Je tente une percée au milieu de la foule pour écouter le concert en stéréo humaine, mais c’est peine perdue, la foule est trop dense et le peuple surexcité. C’est donc sur le côté de l’Olympia, plaqué au mur comme un vulgaire danseur de disco, que je vais profiter de ce show. C’est parti! Un éclair jaune sur un ampli attire mon regard. Les Strokes ont toujours eu le sens de l’esthétique, part importante de leur succès. Ce soir, il fait la part belle à son répertoire historique. Someday, Automatic stop, Heart in a cage, The Modern age, Ize of the world, Hard to explain, New York city cops, The adults are talking, You only live once, Killing lies, One way trigger, Bad Decisions, Last nite. Soit 55 minutes tout compris avant un rappel en forme de triptyque : Juicebox, Whatever happened, Reptilia.

Soit en tout et pour tout 5 titres du premier album « Is this it » (2001), 3 de « Room on Fire » (2003) , 5 de « First impressions of earth » (2006), 0 d’ « Angles » (2011), 1 de « Comedown machine » (2013), et 2 de « The NewAbnormal » (2020). Implicitement, le groupe nous fait comprendre que ses classiques sont derrière lui. Sept ans qu’on n’a pas sorti d’album mais on fait une tournée de teasing. Pourquoi pas ?

Sur scène, Julian arbore une nouvelle coupe de cheveux. Albert porte un tee-shirt des Clash dont la typo rappelle furieusement celle de la cover de « Francis Trouble », son dernier LP solo. Nikolai porte des lunettes de soleil. Fabrizio, une veste rose pâle. Et Nick, ben, c’est Nick quoi. Vingt ans que ces gars sont là, que l’équipe tient tant bien que mal, portant comme elle peut l’étiquette de sauveurs du rock attribué trop hâtivement au groupe en 2001. Ce soir, le light show est minimaliste, Julian parle très peu entre les morceaux, se fout un peu de la gueule du public parisien, de la Seine, vanne les autres membres du groupe. On sent une petite tension sur scène. Le leader semble sous substances. Rien de neuf dans l’univers du groupe. Les Strokes sont-ils heureux d’être là ? Nul ne saurait le dire. Mais je ne l’ai jamais vu aussi bon, aussi compact même si les musiciens ne se parlent pas, ne se regardent pas. Je sens/je sais aujourd’hui que je ne suis pas prêt de les revoir. Ni de remettre le pied dans une salle de concert. Hard to explain, tout ça. Nous sommes le 10 avril. « The New Abnormal » est sorti cette nuit. C’est produit par Rick Rubin. Je le découvre en terminant ce papier. Il y a sur Eternal Summer cette phrase qui donne envie : « Life is such a funny journey ». Mais je ne pense plus qu’à ce concert. A ce moment où le batteur a jeté ses baguettes sous les sifflets après moins d’une heure de concert, à ce rappel expédié. A ce nain et ce mec en fauteuil roulant croisés à la sortie de l’Olympia et heureux d’avoir assisté à ça. Strange days, assurément.

10 commentaires

  1. Les Stones ont muté, ils s’appellent Blues Brothers band
    Le Rock à guitare, il y a bien longtemps qu’il ne fait plus peur à personne. A part en France et en Iran peut être
    Les Strokes, Daft Punks même combats Bullshiteux
    Big Up pour la stérilisation du cerveau de l’homo Urban.

    Casablanca un génie, je vais vomir
    Les synthés ont gagné, les machines règne sur la musique Pop ou Underground, si ce mot à encore un sens.
    Ne comptez pas sur la critiques culturelles actuelles pour vous parler de ce qui agite de nos jours les bas fonds de la culture occidentale.

    1. “Ne comptez pas sur la critiques culturelles actuelles pour vous parler de ce qui agite de nos jours les bas fonds de la culture occidentale.”
      Alors vas-y toi. Nous sommes curieux de ce que tu as à nous apprendre en matière de bas-fonds de culture occidentale…

    2. “Les synthés ont gagné, les machines règne sur la musique Pop ou Underground”

      Dans le 60′ quand Bob Dylan est monté pour la première fois sur scène avec une guitare électrique les folkeux lui on craché à la gueule.

      Bon confinement

  2. Début 90, l’Olympia n’était même pas plein pour la venue de The Fall quelques semaines après la sortie d’Extricate. Y’a même pas eu de marché noir, c’est vrai que c’est important.
    Le concert fut mémorable, la clique de Manchester était encore plus mal habillé que des gilets jaunes, ils débutèrent par un Telephone Thing de plus d’un quart d’heure et achevèrent le concert sans rappel une heure et demie plus tard par une reprise de Lightnin’ Hopkins mélangée à du Burning Spear.
    Le public, KO debout, ne réclama rien d’autre. Pas un journaliste n’était présent : il avait fallu payer sa place (aucune accréditation n’avait été donnée par Mark E. Smith).
    C’était il y a trente ans.

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