Un faux ami fait parfois un bon blindtest. Même si "Brutalism", titre du premier album des anglais d'IDLES, évoque un grand pain dans nos faces de hipsters décatis, c'est en réalité un mouvement architectural. Peu importe. Avant un second album annoncé pour septembre, on a soumis Joe Talbot, leur bouillant leader, à un blindtest coups et blessures.

NEW ORDER – Ultraviolence

Joe Talbot : Attends…Je reconnais le chanteur. C’est pas New Order ? J’ai quasiment jamais écouté ce groupe. Même si un de mes morceaux favoris de tous les temps est d’eux. Mais je ne me souviens plus du titre.

GONZAI : La violence a-t-elle eu une influence particulière dans ton approche de la musique ?

Joe Talbot : La violence…Exprimer ma violence. C’est une des choses qui m’a le plus plu quand j’ai commencé à écrire de la musique. Ca m’a pris plus de 6 ans pour maîtriser le processus d’écriture. Avant de parler couramment un langage artistique, il faut beaucoup bosser. Sur scène, mais aussi sur le papier. La violence est venue très aisément. Plus jeune, j’étais un homme très coléreux, très énervé et revanchard. Quand j’ai commencé à écrire, je voulais absolument que la violence soit là. Mais qu’elle rassemble, pas qu’elle divise ou exclue. Cette violence devait être cathartique, et encourager l’autre. Je n’ai jamais voulu être un chanteur qui hurle des insanités dans un long monologue. Ma violence, c’est une discussion, une expérience collective. Ma musique, c’est la violence de la vie, mais partagée.

Parle-moi un peu de la pochette de « Brutalism ».

Joe Talbot : On a commencé à travailler sur l’album au moment où ma mère est morte. Bien sûr, ça ne pouvait être que le thème de « Brutalism ». Cette pochette devait être une forme de tombeau pour l’album. Un embaumement funéraire. Dans le studio, on a fabriqué quelque chose très rapidement avec mon père. Une structure qui est supposée évoquée le mouvement « brutaliste ». Une sorte de mausolée pour ma mère. J’ai ajouté sur le mur une photo d’elle que j’adorais. Et c’est finalement plus devenu un mémorial qu’une pochette d’album.

« On voulait être comme Kanye West, faire un gros fuck you au monde entier. Rien à foutre de ce que vous pouvez penser, on va faire notre truc. »

KANYE WEST – New Slaves

C’est New slaves, non ? « Yeezus » a été fondamental dans la création de « Brutalism », dans la manière d’aborder la composition des morceaux. Le guitariste rythmique et moi, on est complètement dingue de la musique de Kanye. Il faut dire que j’ai grandi en écoutant du hip-hop. C’est resté mon unique passion jusqu’à l’âge de 19 ans. Mon père, qui adore aussi le hip-hop, a fini par me dire que je passais à côté de plein de choses en restant uniquement sur ce genre de musique. Un soir, il m’a fait écouter « Astral Weeks » de Van Morrisson. Ca m’a retourné le cerveau. 

J’ai envie de te dire : Et « Yeezus » dans tout ça?

Joe Talbot : C’est un monolithe venu de nulle part. Il a été hyper inspirant pour deux raisons. Musicalement parlant, il me fait halluciner. Sa structure, les blocs sonores qu’il contient… Il y a tout dedans. Folie, sentiments totalement purs, décadence, violence. Nous aussi, on voulait des blocs sonores sur « Brutalism ». Et surtout, surtout, ne pas sonner british. On voulait être comme Kanye, faire un gros « Fuck you » au monde entier. Rien à foutre de ce que vous pouvez penser, on va faire notre truc. Comme lui, on a écrit très rapidement les paroles de l’album. En deux semaines à peine. Laissons tout sortir et voyons ce que ça donne. « Yeezus » a modifié ma façon d’écrire et notre manière d’enregistrer de la musique.

L’esclavage, c’est la violence suprême?

Joe Talbot : Evidemment. Aujourd’hui, aussi, nous sommes des esclaves, mais d’une autre manière évidemment. On vit une époque bizarre, je crois. Nous sommes bombardés d’informations, aucune civilisation n’a été aussi ouverte qu’à notre ère. En théorie. Parce qu’en réalité, de nombreux gens très pauvres passent leurs nuits à regarder à la télé des gens riches et paresseux qu’ils idéalisent. C’est une époque violente. Tu loues un appart quatre fois sa valeur. Tu as accès à tout, tu es bombardé d’infos, de pornographie. La patience a disparu. On veut tout tout de suite. Même de l’autre. Tout le monde critique, donne son avis. Les gens ont un portable mais ils pensent avoir l’univers dans leurs mains. Ils se prennent pour Dieu.

GANG OF FOUR – Damaged good

Joe Talbot : C’est Gang of Four, non ? Sur « Entertainment » je crois. Damaged good !

Ils ont compté dans ta jeunesse ?

Joe Talbot : Non. Jusqu’à 19 ans, je n’écoutais que du hip-hop. J’ai vu Gang of Four en concert, pour un festival à Londres. Pour le beat, je me demandais s’ils utilisaient un micro-ondes ou une batte de base-ball. Ce soir là, j’ai pris une énorme claque. Quand un nouveau genre démarre, il n’y a pas encore de règles. Les pionniers sont souvent des gens plus naïfs mais aussi plus inventifs que les suiveurs qui font du « à la manière de ». Chez Idles, on a beaucoup écouté Gang of Four. Nos attaques de guitare devaient sonner un peu comme eux. Je voulais aussi que notre section rythmique soit une putain de batte de baseball.

 Idles va bien au-delà du post-punk, non?

Joe Talbot : Bien sûr. Dans Idles, il y a du punk, du post-punk, du grime, du rock, du hip-hop. Plein de choses.

Certains groupes de pop sont plus violents que des mecs qui hurlent « Fuck you » 10 fois par morceau.

SCISSOR SISTERS – Sex and violence

Joe Talbot : Le morceau est cool mais je ne connais pas. Scissor Sisters ? Ca ne me dit rien. Il y a pas mal de façons de voir la violence. L’énergie. Des groupes comme Sleaford Mods, Cabbage, Life, Idles…Il existe aussi une violence plus poétique. Comme celle de Nick Cave ou de Bill Calahan. Et enfin tu as vraiment des sons très violents. Comme Swans, Boris, Sunn O)))…Des groupes terrifiants. La violence n’est efficace que si c’est ton but. Elle doit être réelle. Pour moi, la violence mentale, c’est des conneries. T’as pas besoin non plus d’être punk pour être subversif. Je parlais récemment de sensibilité pop et de songwriting avec un pote. Ca peut aussi être une forme de violence universelle, parce que c’est accessible pour tous et par tous. Certains groupes de pop sont plus violents que des mecs qui hurlent « Fuck you » 10 fois par morceau.

IDLES – Divide and conquer

Joe Talbot : Je reconnais. C’est le meilleur groupe du monde.

Ce morceau ressemble à une marche militaire.

Joe Talbot : L’armée ne me fascine pas du tout. Ce morceau, c’est une métaphore de notre système national de santé. Pendant longtemps, le gouvernement cachait ce qui n’allait pas. Désormais, il n’en a plus rien à foutre. Il te fait un gros doigt et assume le fait que tout aille mal. Allez, morceau suivant!

« Les drogues aussi sont importantes. Elles font parties de nos vies comme l’alcool ou le cancer. Voilà des trucs dont tu ne peux pas te débarrasser. »

BEASTIE BOYS – Fight for your right (to party)

Joe Talbot : (Immédiatement) Beastie Boys ! C’est très important de s’aimer, de s’apprécier. De profiter. Les drogues aussi sont importantes. Elles font parties de nos vies comme l’alcool ou le cancer. Voilà des trucs dont tu ne peux pas te débarrasser. Je crois que les gens de ma génération sont les premiers à s’être très vite rendus compte que la vie est très, très courte. Dans les 80’s c’était bosse, bosse, bosse, joue, joue, joue, bosse, bosse, bosse…Ensuite un nouveau monde est arrivé avec la culture rave, l’ecstasy, etc. La musique est redevenue à ce moment là une histoire de communauté. Aujourd’hui ce que j’aime, c’est le groupe. Il y a deux ans, la fête était finie pour moi. Ma mère était une alcoolique qui aura travaillé toute sa vie. Elle a beaucoup trop travaillé. Pour rien. Alors qu’on aurait du lui apprendre à s’asseoir à une table et profiter de ses amis, de la musique. Ca devrait être obligatoire.

Tu vis une période particulière, celle d’un premier album qui est bien accueilli. Un moment rare qui par définition ne se produira qu’une seule fois.

Joe Talbot : C’est un sentiment incroyable. Presque de la magie. Pouvoir jouer de la musique tous les jours, c’est aussi jouissif que de baiser tous les jours.

Es-tu prêt pour Glastonbury s’ils décident de vous programmer ?

Joe Talbot : Je suis prêt bien sûr. Prêt depuis au moins 8 ans. La dernière fois que j’y suis allé c’était il y a trois ans. J’étais dans un sale état et je me suis fait viré. On m’a foutu dans un fourgon de police et renvoyé chez moi en train. Je voudrais y revenir dans d’autres conditions. Scène principale, tête d’affiche, un vendredi soir. J’en veux pas plus.

Les mecs de Idles lors d’une soirée pyjama

IGGY POP – Pain and suffering

Joe Talbot : (Il écoute longuement) Je n’ai jamais entendu ce morceau de ma vie. Jamais. Est-ce que c’est les Misfits? La voix est vraiment démente. Ca sonne aussi un peu comme Iggy Pop, non?

Normal. C’est Iggy Pop. C’est un extrait de « Zombie Birdhouse ».

Joe Talbot : Vraiment? J’adore “The idiot”, c’est un putain d’album. Et bien sûr The Stooges. “Raw power”, c’est incroyable. Quand t’écoutes ou que tu dis ça aujourd’hui, ça paraît évident. Mais si tu replaces ça dans le contexte de l’époque, c’est ahurissant ce que les Stooges ont fait. Les paroles, le courage,…Ce mec a tout. Il a bossé dur pour avoir autant d’énergie, pour faire passer autant de volts dans ces morceaux.

Penses-tu que la drogue a aidé Iggy pop à créer tout ça?

Joe Talbot : J’en sais rien mais il est toujours là après tout ça. Un peu comme un unique survivant après une guerre nucléaire. Certaines personnes ne meurent jamais. Iggy fait partie de ces gens là. Si tu as déjà regardé un concert de lui quand il était jeune, tu as compris ce que veut dire être violent sur scène. C’est quand même lui le premier qui a marché sur la foule bordel. Rien que pour ça, tu mérites l’éternité. La nudité du corps, la violence sexuelle, ce gars était un aimant. Un vrai génie.

PIXIES – The sad punk

Joe Talbot : Je connais ce morceau. C’est pas les Dead Kennedys?

Non. C’est les Pixies.

Quoi ??? Mais c’est sur quel album ?

“Trompe le monde”. C’est sorti en 91.

Joe Talbot : J’avais ce disque pourtant. Et j’ai reconnu le morceau. Mais pas le groupe ahahah. Les Pixies, c’est pourtant un des meilleurs groupes que j’ai vus sur scène. La voix de Frank Black est phénoménale. C’est un monstre, ce gars. La plupart des fans vénèrent « Doolitle », mais je préfère « Surfer Rosa » de très loin. « Doolittle », c’est un peu leur « Nevermind ». C’est leur meilleur album. Mais mon préféré, c’est « In Utero ». Donc je vote « Surfer Rosa ». Pour les morceaux bien sûr, mais aussi pour ces changements incessants entre bruit et silence qui en font vraiment un album à part dans leur discographie. On ne le dit pas assez, mais c’était un groupe sacrément intelligent.

On passe au prochain morceau?

Joe Talbot : Vas-y. J’espère que je ne vais pas encore me faire piéger et donner une réponse de merde. C’est pas si simple comme exercice. Essaye et tu verras !

SLEAFORD MODS – Tweet tweet tweet

Joe Talbot : J’adore la ligne de basse (il continue à écouter). Sleaford Mods!

Ce morceau s’appelle Tweet tweet tweet. Je pose donc la question : peut-on être punk quand on a un smartphone?

Joe Talbot : Ca dépend de ce qu’on met derrière le mot punk, non? Pour être subversif dans ce monde, il faut peut-être essayer de le comprendre. Profondément. Pas en surface. Pour identifier les choses à combattre, puis pour les combattre. Si tu ignores la technologie, la culture qui s’y rattache, et que tu restes sur la définition 70’s d’un punk, je crois que tu es sous speed. Tu deviens un cendrier, un bloc de merde. Quelqu’un qui rejette un monde auquel il ne s’est même pas intéressé. Je déteste vraiment la technologie, mais j’ai un smartphone. Ce qui nous différencie toi et moi, c’est peut-être la façon dont on va l’utiliser. On a joué avec Sleaford Mods à Bristol il y a quelques mois. Groupe énorme. Il y a de bons groupes dans cette ville. Spector, par exemple. Ou The St Pierre Snake Invasion, Heavy Lungs…Il n’y a pas de scène de Bristol. Ou plutôt, si. Elle existe mais aucun groupe ne se ressemble. Tout le monde célèbre sa différence, expérimente son propre langage. Son genre. C’est pas du tout une scène comme on pouvait trouver dans les 80’s. Ou comme celle du trip-hop dans les 90’s. On peut critiquer ce mouvement mais le fait est qu’à un moment donné, quelques groupes de Bristol ont inventé quelque chose. Quelque chose de bon. Et on se rend bien compte aujourd’hui à quel point c’est difficile d’inventer de nouveaux styles musicaux. Allez, morceau suivant.

BIG AUDIO DYNAMITE – I turned out a punk

Joe Talbot : (Immédiatement) C’est The Clash, non? Ah non, Big Audio Dynamite ! J’ai déjà vu ce groupe en concert une fois. Juste avant Radiohead. Je connais très mal B.A.D. En concert, j’avais pas particulièrement aimé. C’était comme si le groupe essayait de redonner vie à quelque chose de mort depuis un moment. Je suis dingue des Clash, mais j’ai pas suivi le reste.

TRICKY – Gangster chronicle

Joe Talbot : (Le casque sur la tête, il écoute longuement…). Je ne vois pas. Il y a un sample de Massive Attack là-dedans, non?

C’est un morceau de Tricky mais il ne chante quasiment pas dessus. Plus jeune il était assez bagarreur. Toi aussi?

Joe Talbot : Bien sûr. Mais pas maintenant, rassure-toi. Tu vas rester libre, mec. C’est horrible de se battre, tu sais. Mais faut croire que ça coule dans les veines de certains mâles. T’as des problèmes, ça te monte à la tête, tu picoles, tu picoles…Et si t’as pas de moyen normal d’exprimer ta souffrance, ça va de pire en pire en pire. Je veux dire, je ne me bats plus. Mais j’ai eu des moments très chauds quand j’étais plus jeune. Vraiment très chauds. La plupart du temps parce que j’étais souvent bourré. La musique, c’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour canaliser toute cette violence qui était en moi. Tricky, c’est un grand. Je crois que ce que je préfère de lui, c’est ce qu’il a fait avec Pj Harvey. T’aurais dû me faire écouter Broken Homes pour terminer ce blindtest. Un de mes morceaux préférés de tous les temps.

“Joy as an act of resistance” sortira le 31 aout chez Partisan/PIAS.
https://www.idlesband.com/

3 commentaires

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