C’était au moment de payer l’addition : l’idée d’un bouquin sur les morts incongrues au cinéma a été évoquée avec ses éditeurs. Lelo Jimmy Batista n’avait pas du tout l’intention de s’y coller, mais ses interlocuteurs ont dit banco. Il n’a pas dit non. On dit merci.

Quand c’est bien écrit, on peut lire n’importe quoi. Heureusement, Lelo Jimmy Batista n’a pas rédigé un nouveau bottin. Tués par la mort (le dictionnaire des morts incongrues au cinéma) porte parfaitement son nom. C’est même un peu plus que ça : ce livre est aussi drôle que sérieux. Sérieux, parce que l’auteur a bossé son sujet, mais sans faire le malin. Je croyais VRAIMENT m’y connaître en série B et autres Zderies ; j’étais loin, très loin du compte. Drôle ? La dernière fois que j’ai autant ri grâce à un truc en papier relié solidement, je ne portais pas de lunettes.

Tués par la mort: Amazon.fr: Batista, Lelo Jimmy: LivresCharlie Watts, nazis et Julien Lepers

Autre raison de trouver ce dictionnaire formidable : s’il en respecte la forme, il s’autorise de nombreuses digressions et autres informations sur des morts bien réelles au moins aussi incroyables et/ou glauques que celles filmées par les génies du septième art et les forçats de la VHS qui cohabitent ici au même étage. Le bon goût, il le dit dans le livre, Lelo Jimmy Batista le garde à distance.

Les illustrations de Freak City sont comme la basse : on les croit accessoires, puis on se rend compte que si elles n’étaient pas là, Tués par la mort ne serait pas tout à fait le même. Une histoire de rythme, sans doute.

ILLUSTRATION FREAK CITY, EXTRAIT DE TUÉS PAR LA MORT – LE DICTIONNAIRE DES MORTS INCONGRUES AU CINÉMA © (LELO JIMMY BATISTA, HACHETTE HEROES, 2019)

 

ILLUSTRATION FREAK CITY, EXTRAIT DE TUÉS PAR LA MORT – LE DICTIONNAIRE DES MORTS INCONGRUES AU CINÉMA © (LELO JIMMY BATISTA, HACHETTE HEROES, 2019)

 

J’ai longtemps hésité à en citer des extraits, pour préserver le plaisir du lecteur… Juste trois extraits :

« Les enfants apprennent dès leur plus jeune âge qu’il ne faut pas courir avec des ciseaux. Personnellement, je les encourage à essayer. »

« Il y a quelques années, alors que j’étais en quête de vérité, j’ai déjeuné avec un nazi. Pour récupérer un lance-flammes. »

À propos de Street Trash : « Invraisemblable doigt d’honneur adressé au bon goût et dernier film authentiquement taré et irresponsable produit sur Terre avant que la civilisation ne bascule dans l’ère de la dérision sympa et du tout-référence… »

Autres indices : Lelo Jimmy Batista n’aime pas les trottinettes, raconte aussi bien les pitchs improbables que les relations entre Charlie Watts et Mick Jagger, invoque Julien Lepers, cite des cinéastes japonais dont on n’arrive même pas à prononcer le nom, même après les avoir lus trois fois, a oublié la mort par boule de bowling d’un homme de main de la mafia russe dans Daredevil (c’est normal, je sais, il ne parle pas de séries, mais c’est quand même dommage, elle est sacrément dégueulasse), n’a pas son pareil pour parler de feu d’artifice, rappelle que John Landis n’est pas connu uniquement pour avoir réalisé Les Blues Brothers et le clip de Thriller.

Puisqu’il faut bien dire un peu de mal : les notes en bas de page sont écrites bien TROP PETITES. Fond bleu ou rouge sous texte en blanc : tout fout le camp.

Je ne sais pas si ceux qui n’ont pas grandi avec un vidéoclub en bas de chez eux, fantasmé des heures sur des jaquettes de films avant de choisir entre celle avec une police dégoulinante et l’autre avec une actrice moins habillée que Lou Doillon déguisée en elfe sur Instagram qui profite de l’épidémie de Coronavirus pour sonder le vide qui l’habite, bu des litres d’hémoglobine par les yeux, lancé un dé pour prendre la direction de la page 192 ou craint de mourir à la vue d’une araignée s’useront les yeux sur Tués par la mort avec autant de plaisir que moi, mais ne craignons pas la répétition : quand c’est bien écrit, on peut lire n’importe quoi.

PS : Je m’excuse sincèrement de faire la retape d’un bouquin formidable en temps de confinement et de librairies fermées, mais par pitié : ne l’achetez pas sur Amazon. L’interview de l’auteur, elle, est à lire ci-dessous.

(C) Astrid Karoual

 

Comment est-ce humainement possible d’avoir vu autant de films ?

Je t’avoue que je me le demande aussi. Même si j’ai toujours adoré le cinéma, je n’ai absolument pas le profil du geek, je ne suis pas tellement cinéphile et il est rare que j’enchaîne plus de deux films en une journée. D’un autre côté, j’ai 43 ans et j’ai grandi dans les années 80 et 90 où on s’ennuyait beaucoup plus facilement qu’aujourd’hui et où les virées au vidéoclub laissaient des traces plus profondes qu’une soirée Netflix. Toujours est-il que j’ai vu absolument tous les films cités dans Tués par la mort ce qui, dans certains cas, ne révèle pas franchement de la sinécure.

Vous avez dû en revoir pour vérifier des détails ?

En entier, très peu. Mais j’ai dû revoir toutes les scènes abordées sans exception, ce qui a pris pas mal de temps, même si n’a pas été très difficile vu qu’à quelques rares exceptions près, absolument tout est accessible très facilement sur le net.

Vous pouvez m’en dire un peu plus sur votre admiration/fascination pour Nicolas Cage ?

C’est un acteur que j’ai toujours adoré. Sailor & Lula est un de mes films préférés. Arizona Junior a eu un impact énorme sur moi à sa sortie également. Birdy est un des tout premiers films que j’ai vus au cinéma. Mais ça n’allait pas plus loin que ça. Jusqu’à Bad Lieutenant : escale à la Nouvelle Orléans de Werner Herzog en 2009 – un film complètement « autre », à la fois génial et nullissime, profond et idiot, coup d’éclat et nanar, et tout le film était porté par Nicolas Cage qui livrait, lui aussi, une performance anarchique et contradictoire, tantôt réaliste, toute en retenue et la seconde d’après complètement excessive et nonsensique. De là, mon intérêt à évolué, je me suis demandé « qu’est-ce que ce type essaye de faire, à quoi il joue ? » Et au fil des années, d’un film à l’autre, j’ai réalisé qu’au-delà de son travail d’acteur qui est phénoménal et suit une évolution assez cohérente, qui va en gros du traumatisme à l’exubérance, Cage incarne, à mes yeux en tout cas, la version superlative d’une espèce en voie de disparition : le personnage public complexe, plein de nuances, de contradictions, d’imperfections. Quelqu’un de très flamboyant, qui joue de sa célébrité, mais qui en même temps nourrit une véritable passion pour son métier et se permet d’expérimenter, d’y aller à fond, quitte à parfois se planter et se ridiculiser – à une époque où tout le monde pèse ses mots et ses actions, refait ses selfies vingt fois pour être bien sûr de publier son meilleur profil, gère soigneusement sa réputation, son image, fait en sorte d’envoyer des signaux vertueux réguliers et tant pis s’il n’en pense pas un mot. En fait, Cage incarne pour moi le véritable être humain : passionné, sans filtre, capable de planter, évoluant « au cœur des contradictions, là où se trouve la chaleur, là où se trouve l’énergie », comme disait Sam Shepard. C’est un des deux seuls personnages publics qui me fascine véritablement – l’autre étant Jim Carrey qui a fait, lui, un chemin inverse, de l’exubérance au traumatisme en découvrant que le concept d’identité pouvait être complètement démonté. J’ai l’impression que lui et Cage vivent des chaos différents mais dans des dimensions assez proches au final.

Ça vous a pris combien de temps pour rédiger une somme pareille ?

La rédaction n’a pas pris énormément de temps, quatre mois en tout, en mai-juin 2018 et mai-juin 2019, en alternant des journées où j’écrivais du matin au soir et d’autres où je ne grattais pas une ligne. Mais j’ai eu le projet en tâche de fond pendant près de deux ans, de décembre 2017 au rendu des textes en juillet 2019 – je prenais des notes sans arrêt, quand un truc me revenait en tête, que je lisais quelque chose d’intéressant ou que je regardais un film. En parallèle, j’ai dû guider un peu Freak City pour certaines illustrations. Et je devais garder autant que possible un œil sur la maquette, la mise en page et les éléments de communication – c’est sans doute ce qui m’a bouffé le plus de temps au final vu que l’éditeur a parfois eu des idées pas très heureuses à ce niveau.

ILLUSTRATION FREAK CITY, EXTRAIT DE TUÉS PAR LA MORT – LE DICTIONNAIRE DES MORTS INCONGRUES AU CINÉMA © (LELO JIMMY BATISTA, HACHETTE HEROES, 2019)

 

Un regret, a posteriori ?

Non, et sûrement pas au niveau des films, vu qu’il était clair dès le début que je devrais faire des choix et sacrifier des entrées ou des exemples – même si ça m’a beaucoup coûté de devoir écarter Desperate Living de John Waters qui est un de mes films préférés et dans lequel figurent une mort par talon aiguille et une autre par pâtée pour chien absolument magnifiques, mais ça posait des problèmes dans l’agencement du texte.

Mettez la question que vous voulez ici et la réponse qui va avec : pourquoi est-ce que le livre s’ouvre sur la mention « je prie que l’on veuille bien considérer ce livre comme une sorte de liquidation » ?

Pour trois raisons. D’abord parce qu’il y a énormément de morts, c’est évident. Ensuite, à cause de L’Anglais décrit dans le château fermé d’André Pieyre de Mandiargues, un roman paru en 1979 qui s’ouvre sur une mention quasi-identique et à laquelle je voulais faire un clin d’œil parce que c’est un livre à la fois abominable, immoral, totalement libre et très drôle. Et enfin parce que Tués par la mort était aussi pour moi un solde de tous comptes, une façon de me délester de tout ce bagage de films bis obscurs tordus ou méconnus vus au long des années. C’était une façon de dire « OK, tout ce merdier est déballé une bonne fois pour toutes, maintenant passons à autre chose ».

Tués par la mort, Hachette éditions, 19,95 €.

5 commentaires

  1. Je l’ai acheté en tombant sur la couv’ pensant qu’il ne s’agissait que des acteurs morts pendant un tournage… mais la déception n’a duré qu’un rot, l’écriture étant, comme les sujets, mortelle!

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