Quand ils ferment leurs gueules, c’est qu’ils dessinent et ça fait encore plus de boucan. Est-ce pour ça que personne n’avait donné la parole aux dessinateurs ? Ou parce que plus personne n’écoute rien ? Dans Traits engagés, Fabienne Desseux en a rencontré 14. A notre tour, on lui a tendu un micro.

Décembre 2020. La neige n’arrive pas plus que le déconfinement, par contre il nous est bien tombé un truc sur la gueule : les réquisitoires des attentats de Charlie Hebdo. Perpétuité, 20 ans de réclusion, peine de sûreté de 7 ans… On se croirait à Nuremberg. Pourtant, plus personne ne regarde  les croquis d’audience de François Boucq ni ce procès. Pourquoi ? Parce qu’au fond, les dessinateurs de presse n’intéressent personne – seuls compte le spectre des maudites caricatures d’un prophète excusé pour malaise. Pourtant, Reiser, Cavanna ou Chaval, c’était pas de la bière tiède ! Mais en France, on ne parle pas d’eux. Enfin, pas tant qu’ils ne font pas 150 000 retweets dont la moitié rédigés EN LETTRES MAJUSCULES assortis de §§§ à la fin de phrases crachées par des rageux. Alors comment peut on faire autant hurler malgré un tel silence ? C’est ce que s’est évertuée à comprendre Fabienne Desseux dans Traits engagés, livre-enquête collectant les propos de 14 dessinateurs de presse.

L’ex-journaliste de PQR a rencontré ceux qui défilent sur nos réseaux tous les jours mais jamais à la télé : Aurel, Babouse, Berth, Camille Besse, Faujour, Xavier Gorce, Goubelle, Jiho, Kak, Nawak, Pancho, Soulcié et Urbs racontent leurs débuts, leur quotidien, le génocide de leurs confrères avant que tout le monde soit « Charlie », le calvaire des réseaux sociaux et l’abandon poltron du dessin de presse par le New York Times. Traits engagés mérite d’être lu in extenso et est le meilleur cadeau de Noël pour votre père qui regrette Wolinski et votre cousine qui partage tout ce qui attaque le gouvernement avec un sempiternel « JPP » en lieu et place de toute synapse. Mais comme vous n’avez pas le temps de lire, on a essayé de lui faire résumer l’essentiel. Le tout entrecoupé de questions cons. Parce que bon, on est Charlie, mais on est surtout Gonzaï.

Photo : Fiona Le Tinevez

Commençons par le début : on dit caricaturiste, satiriste… ? Une fois pour toute, as-tu une définition du dessinateur de presse ?

Un caricaturiste n’est pas dans l’optique d’être publié en presse déjà. Le dessin de presse est un assemblage savoureux. Il y a un côté « puzzle » que Jiho évoque dans le bouquin : quand tu n’as pas la référence du dessin (l’Histoire, l’actu, la culture ou autre), il te manque une pièce pour comprendre le tout. Des fois, ils peuvent aussi remettre en cause tes convictions : tu lis, tu n’es pas d’accord mais, paf ! il met le doigt sur un truc. Gorce fait ça très bien. C’est tout ça, le dessin de presse.

Quelqu’un dans le bouquin dit que le dessin de presse, c’est trois critères inséparables : L’humour, l’Art et le journaliste…

(coupant) …et le fainéant ! C’est d’Aurel. Et oui, c’est ça. Attention, on a tous la sensation qu’un dessinateur fait ça sur un coin de table, bing ! c’est sorti d’un coup. Mais non, c’est difficile, c’est du boulot et de la réflexion. Il a fallu tourner autour de l’idée des plombes pour trouver le truc qui va te rebondir dans la gueule.

Le déclic pour faire parler les dessinateurs, tu l’as eu en voyant un mec harceler Rodolphe Urbs sur Facebook. C’était quoi ton but en faisant cette enquête ?

Cela me faisait chier de me rendre compte, fin 2018, qu’on menaçait encore des dessinateurs. Ce que je voulais, c’était leur donner la parole, tranquillement. Un truc comme « Charlie », ça bouleverse ; avoir un temps long, ça permet de sortir de tout ce qui cristallise les émotions. Après, pour moi, on peut ne pas aimer le gars ou le dessin, mais… on-ne-me-nace-pas-les-gens, merde !

Il y a donc 14 auteurs là-dedans. C’est énorme. Comment tu les as choisis ?

Je voulais un panel large mais de gens dont on connaît les dessins, pour découvrir qui est derrière. Ça a donc commencé avec Urbs, puis Nawak – qui n’est pas presse mais avec 150 000 abonnés, il représente quelque chose. Je voulais aussi des gens clivants, comme Gorce. Mon éditeur m’a suggéré Kak qui bosse à L’Opinion, un journal catalogué à droite, cela change… Ensuite, il y a eu des difficultés : les nanas, par exemple, ça manque. Et puis je voulais des gens qui sont en France, donc qui ne sont pas censés risquer la tôle pour leurs dessins (contrairement à Willis from Tunis) ou vivre en danger.

Allez, une question conne pour s’aérer : Cartooning for Peace ou Siné Hebdo ?

Pfff… (il roule des yeux) Ils ont leur place tous les deux. Cartooning for Peace [asso de défense la liberté de la presse dans le monde], c’est les Bisounours, mais il y a un aspect pédagogique pas inutile. Y’a du militantisme de chaque côté mais sur des sujets radicalement différents.  Et puis eh, va amener Siné dans un collège, toi…

Siné Hebdo est souvent plus trash que Charlie et, bizarrement, personne n’en parle…

…Et les mecs morts au Bataclan n’étaient PAS des dessinateurs de presse. Et les 167 000 personnes mortes depuis 40 ans sous les balles des islamistes n’étaient PAS des dessinateurs de presse. Merde ! Charlie a pris une place qu’ils ne demandaient pas, les mecs ne sont pas des « fantassins de la démocratie » comme on leur colle dans le dos. Ils veulent juste faire leur boulot et se marrer.

C’est un job salement précaire. Urbs raconte qu’au lieu d’envoyer trois dessins chaque matin à Sud Ouest pour qu’ils en choisissent un, il en fait… cinq.

Mais tous font ça ! Et puis ils « calibrent » aussi. C’est Faujour qui l’explique : il envoie un dessin qui le fait moyennement marrer, un qui le fait marrer et un qui envoie vraaaaiment du bois. Car il sait qu’on va lui prendre le moyen… Mais des fois, eh, ça passe. C’est une pression quotidienne. Sans compter qu’à la fin tu te fais tomber dessus dès qu’un dessin ne plaît pas à Pierre, Paul ou Jacques.

Les fameux « shitstorms »… Ils vivent ça comment, ces menaces, ces marées d’insultes ?

Ça dépend. Nawak encaisse avec beaucoup de difficultés alors que Gorce, ça l’amuse ! Mais c’est les réseaux sociaux, ça. Des fois des mecs changent de profils souvent pour te harceler des mois, comme Urbs l’a vécu. Y’a un risque de faire virer aussi. Il y a eu ces mecs qui gueulaient au Monde à propos de Gorce « Alors, vous le payez encore celui-là ?« . La rédaction aurait pu le virer rien que pour éviter ces shitstorms. En général, les auteurs prennent plus ou moins de recul. Et puis, au jour le jour, leur seule crainte c’est de trouver un bon dessin. 

Ils sont sous-considérés, comme toute la presse finalement.

Le dessinateur de presse, c’est un nid à emmerde pour un média. La censure est plus économique que politique, aujourd’hui. Tu peux pas froisser un annonceur, pas prendre le risque de perdre des lecteurs… Alors on fait une info plus lisse, on prend moins de risques. On les aime bien mais, ils devraient dessiner autrement, autre chose… Mais, je suis Charlie, hein. Bon. Résultat, ils ne vivent pas de ça, ils font un autre boulot à côté pour bouffer.

« Les journaux font ce qu’ils ont à faire, c’est le citoyen lambda le problème ».

Bon allez, une question con : tout le monde a pleuré sur Charlie Hebdo mais ce qui manque en France, ce serait pas L’assiette au beurre ?

Mais c’est quoi ces questions ? Pff… Je crois pas que l’on manque d’UN journal. Les journaux font ce qu’ils ont à faire, c’est le citoyen lambda le problème. Il va manquer de plus en plus de titres, parce qu’avoir une véritable ligne éditorial indépendante, c’est compliqué. Pense au New York Times. Les gens ont pris l’habitude de la gratuité, alors on manquera toujours de journaux mais économiquement, c’est plus possible.

Ce que je veux dire, c’est que L’Assiette était bien plus trash voire indéfendable que Charlie : ils s’attaquaient aux juifs juste pour ricaner…

Tu verrais… je suis tombée l’autre jour sur une planche de Wolinksi qui montre un viol. C’est plus possible ça, c’est un contexte. Sans contexte, aucun dessin ne passe. Mais globalement, les gens s’en foutent ; ils ne veulent plus cliquer, lire, comprendre…

Dans le fond, on parle beaucoup des caricatures mais pas des caricaturiste. Tu ne crois pas juste que les Français n’en ont rien à taper ? 

Ha si. Même un bad buzz, c’est pas 67 millions de mécontents, c’est une poignée de hargneux qui s’énervent. Certains dessins seraient publiés ailleurs que dans Charlie, les dessinateurs n’auraient pas ces soucis.

« Y’a toujours un blessé de service, quelqu’un qui a été touché. Le dessin de presse n’est PAS tout public. Il est censé être… dans la presse. »

Pourquoi ça fait autant de remous selon toi : les gens ne savent plus lire un dessin ? Ou les réseaux sociaux rendent cons ?

C’est compliqué. Tu es unique en ton genre, alors tout ce qui TE touche va TE choquer. Y’a toujours un blessé de service, quelqu’un qui va réagir parce qu’il a été touché, parce qu’il a son histoire, sa religion, son éducation. Le problème n’est pas d’être choqué mais en voyant cette publication, de décider de s’en mêler. Un truc qui ne m’intéresse pas, je passe mon chemin.

Intéressant, ça. Le soucis vient de ce que les réseaux sociaux éparpillent les dessins là où ils n’étaient pas attendus ?

Le dessin de presse n’est PAS tout public. Il est censé être… dans la presse. Il est publié dans un journal qui a sa ligne, ses lecteurs, ses codes, une certaine façon d’aborder le monde. Il est pas censé arriver chez Marie-Thérèse des Batignolles.

Next question conne : pourquoi Plantu c’est de la merde ?

Rhoooo. Je suis pas là pour descendre les dessinateurs de presse. Tu ne sais même pas si j’aime tous ceux qui sont dans mon livre… Bon, Plantu c’est une institution. Effectivement, on ne comprend pas toujours ce qu’il dessine ; c’est le problème d’utiliser des symboles.

Il aurait pu être dans ton livre ?

Ca devait. Ça ne s’est pas fait ; on s’est vu mais il n’avait plus le temps pour un entretien et moi je ne voulais pas travailler autrement. C’est devenu un running gag, le milieu n’est pas tendre envers Plantu, mais pas que. Ils s’envoient des Scuds les uns sur les autres…

Un dessin de presse, c’est forcément méchant et vulgaire ?

Le dessin de presse, c’est UNE case. Il faut que ça soit compris de suite. Pour être immédiat, on utilise la caricature, donc tu peux pas éviter les stéréotypes. Tu dessines une nana ? Elle aura des seins. Le dessin nous ramène à nos excès, il se moque et peut faire mal ; mais ces excès, ce sont les nôtres. Et puis plutôt que des stéréotypes, les symboles ne sont pas clairs : on peut comprendre une chose et son contraire là…

Et vulgaire ?

Hum, qu’est-ce que tu trouves vulgaire ? Et moi ?

« Enculé » à toutes les sauces. Des dessins de bite. Du gore, des bites coupées…

Tiens, j’aime bien ce dessin de Berth sur les Femens : « Que faire après un cancer du sein ? » Réponse : « Un mi-temps chez les Femen ». C’est vulgaire ou pas ? Parce que moi, ça me fait rire.

Traits engagés, Les dessinateurs de presse parlent de leur métier – Fabienne Desseux (Iconovox) 23€ / 255 pages

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5 commentaires

  1. je vœux parler au responsable le magma sessions sortait le, le didier a l’air cho! & arrêtez la stagiaire aux ongles rouges & mains potelees de triturer le punk français,

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