Nous sommes d'accord : la musique est une forme d'art incroyable, répliquant de manière singulière l'harmonie chaotique des sphères et la danse des atomes. Passons sur cela. Intéressons-nous à l'animal humain. Je n'arrête de le répéter : ce putain de singe a généré au XIXe le roman, au XXe le cinéma et au XXIe le jeu vidéo. Ensuite on me dit que les jeux vidéo sont nuls. Oui. À un siècle de distance, tout se chevauche : Muybridge, les Lumière et la projection, le cinéma comme attraction de foire, boxe et cul. Puis Griffith qui invente une grammaire et Murnau qui transcende le média pour en faire un art avec "L'aurore".

Et bien voilà : l’aurore des jeux vidéo est enfin arrivée. Un jeu nommé To the moon, scénarisé, réalisé en un an et demi sur un moteur pourri nommé RPG Maker par un jeune gars de 25 ans seul dans sa chambre, Kan Gao, Chinois du Canada semble-t-il. Au départ cela semble étrange : un jeu qui ressemble aux vieux RPGs SNES bâtis sur des sprites à l’ère du tout 3D Skyrim. De plus ce n’est même pas un jeu, tout au plus une fiction vaguement interactive à laquelle pourrait jouer votre grand-mère qui confond Fallout et une brosse à dents électrique ; les éléments de gameplay se réduisant à vaguement cliquer sur des éléments du décor pour faire avancer l’histoire au travers de cutscenes. Cutscenes qui, je le rappelle, au lieu de miser sur de la CGI 3D extravagante, s’expriment au moyen de sprites 2D issus d’un quelconque clone de Secret of mana programmé en une après-midi sur RPG Maker par un gamin de 14 ans secrètement amoureux de Buffy contre les vampires.

Il se trouve que via ce biais ultra-casual (votre girlfriend ou votre mère pourrait le finir sans même savoir ce qu’est un bouton « Start » ou Windows 7), Kao Gan délivre quelque chose d’extraordinaire, une révolution, un landmark.

Certes, Kan Gao est certainement un storyteller hors-pair qui aurait pu faire fortune à Hollywood. Il a choisi de faire cela dans sa chambre, écrivant, dirigeant et composant la musique de ce chef-d’œuvre sublime. Qui se finit en quatre heures maximum. Qui coûte 10 euros. Dont je ne dévoilerai pas le moindre fil de l’intrigue, car je vous laisserai vous faire percuter, certainement une des œuvres les plus puissantes que j’aie jamais rencontré, quelque chose qui change la vie de tous. Le monde des critiques de jeux vidéo est à genoux : un gars défonce Skyrim avec aucun moyen, le médium ne sera plus jamais le même.

Kao Gan = Murnau, avec trois francs six sous, et tout est dit.
Achetez-le et pleurez.

http://freebirdgames.com/to_the_moon/

PS: J’avoue que j’ai écrit cet article pour pouvoir débattre avec d’autres de ce jeu, de son intrigue, absolument énorme, vos commentaires une fois que vous l’aurez fini sont les bienvenus.

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19 commentaires

  1. Mais non, c’est tout naze .. le seule façon pour un jeu vid’ de devenir intéressant c’est de devenir du cinéma – ce dont ce jeu est la parfaite illustration: en renonçant à être un jeu, on se rapproche du statut d’oeuvre et le monde de la critique du jeu se pignole parce qu’elle attend cet avènement qui pourra la sauver du vide. Mais cette bande annonce est absolument irregardable, on dirait un script de Gondry shooté par Besson. C’est pas parce qu’on tire pas sur des bébêtes que c’est un progrès. An Indie Adventure Game … on dirait du mauvais Sundance … Si l’avenir du jeu vid’ c’est d’atteindre la connerie miévreuse du pire ciné « indé », autant bloquer sur The Wire ou même sur Platane.

  2. Silent Hill 2, c’était déjà « L’Aurore », d’ailleurs il y a un lac dans les deux.

    Je te conseille autrement Starcraft 2, qui est une sorte de jeu de Go coréen ultra violent pour l’égo, où le farming est banni, et qui est attend son Bobby Fisher, d’ici peu de temps.

  3. « Silent Hill 2 » était excellent mais son aspect survival horror l’empêchait pour moi de se hisser vraiment hors du joug des codes de l’attraction de foire du « Pong » original.
    Il ne m’a pas semblé à l’époque aborder des territoires aussi vierges pour le médium que ne le fait radicalement « To the moon » aujourd’hui.
    En tout cas, ça ne m’avait pas percuté à ce point même si à l’évidence, dans le genre, « SH 2 » est exceptionnel.

  4. Sinon Coco, je trouve d’une pertinence rare ta manière d’avancer de façon définitive tes conclusions théoriques concernant un jeu au travers de sa bande-annonce et de sa critique sur Gamespot sans même y avoir joué.
    Je trouve ça super cool, vraiment, c’est bien death metal et gabber, mais comprends tout de même que de ton avis, je m’en carre un peu l’oignon avec une spatule en bois.

  5. Je ne me rappelle pas avoir croisé plus de 4 ou 5 monstres dans SH2, dont l’un était Pyramid Head, si bien que chacune de ces apparitions étaient comme une fête au milieu de ces contrées désertiques (à savoir la psyché de James). Restait un jeu d’exploration claustrophobique, et ce même au milieu d’un lac, car cerné par le brouillard : le croisement entre une psychanalyse viennoise et un roman gothique anglais. Le jeu déroulait une narration au sein de l’inconscient de James (je rappelle que Silent Hill, c’est une psychanalyse, on n’ y croise que ses propres fantômes), dont le joueur était lui même un véritable acteur, modifiant les fins selon ses actions.

    En tout cas, James (un autre, Henry) avait écrit il y a bien longtemps « Du roman considéré comme l’un des beaux arts », ce qui n’était pas bien évident à l’époque, où il analysait le génie de Balzac et Maupassant ; et bien reste à venir « Du jeu vidéo considéré comme l’un des beaux arts », ce qui va être écrit très vite. Beaucoup de production dans le domaine en ce moment.

    Je distingue trois éléments dans le jeu vidéo : le sport, le narratif et la volonté de puissance virtuelle. Le roman ne fait que le narratif. La puissance du jeu vidéo, c’est de pouvoir faire d’un jeu de sport (SC2) un art, c’est à dire un médium qui dit la vérité. Même si c’est foutrement pénible comme jeu.

  6. Nous sommes tous les deux d’accord Florian mais ce qui m’intrigue est de savoir ce que tu as pensé de « To the moon ».
    D’ailleurs je trouve ça cool de reprendre des conversations que nous avons interrompu naguère, quand je suis parti dans mon délire pour de vrai.
    Tu devrais écrire pour Gonzaï, Thomas, je te présente Florian aka Docteur Benway.

  7. Le blog de Florian (excellent, un peu trop énervé contre l’antisémitisme même s’il a raison car la valeur d’une société se juge à l’aulne de son antisémitisme et de l’état de ses prisons). Tu n’est d’ailleurs même pas juif il me semble, Florian. Bon j’ai linké son article sur Aladdin vu qu’il me concerne directement. Je ne trouve pas que tu as forcément raison mais en fait si.
    http://spoiler-magazine.blogspot.com/2011/08/we-were-strong-so-we-got-lost-aladdin.html
    Thomas, demande-lui d’écrire sur Gonzai, ce sera ton geste le plus pertinent de cette nouvelle année.

  8. Je n’ai pas joué à « To The moon », mais je vois qu’ils font une démo que l’on peut jouer une heure. Excellent.
    Concernant l’antisémitisme, c’est simplement que je découvrais sur le tard que celui ci avait gangréné la gauche (plus ou moins (cf les verts)) non parlementaire. Mais je te rassure, ça ne me choque presque plus. D’ailleurs maintenant mon seul objectif c’est de me maintenir en ligue argent à SC2. Modeste, mais déjà éreintant (concernant la question de la substantialité du juif, je te réfère à la question « qu’est ce qu’un arbre » de Wittgenstein. ce qui dépasse le cadre de « To The Moon », peut être).

    Aladdin c’est bien. Les derniers morceaux de Paris aussi. Après dans l’article c’est toujours ce que j’ai plus ou moins dit. Mais je n’ai pas la solution. C’est sûr que chacun rêve d’une sorte de succès crétin à la Happy Mondays. Quand je lis que Henry James était plus ou moins méprisé de son vivant, je m’ouvre une autre bière.

  9. C’est vrai que cette pataphysique de chronique aladdinesque est bien écrite. A la votre, je retourne à mon chocolat chaud; la porte est ouverte.

  10. Pas encore de section jeu vidéo dans Gonzaï ?

    Le jeu vidéo deviendra un art lorsqu’il y aura suffisamment de personnes pour délirer dessus de manière convaincante. Comme la cinéphilie, ou comme le jour où le Velvet Underground a été pris au sérieux.

  11. Pas de section jeu vidéo pour l’instant, hélas, car personne – hormis Herr Ker – n’a pour l’instant manifesté assez d’intérêt pour telle rubrique. Mais si vous sentez d’attaque….

  12. C’est une bonne idée. Je dois reconnaitre que Spoiler magazine est en perte de vitesse, avec son rythme de croisière de un visiteur par jour sur l’article Sasha Grey. Un mail particulier ?

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