Les albums de come back étant pour les rockeurs d’hier l’équivalent de la pension de fin de vie pour les mutilés de guerre, le retour des papies intello-punk avec un nouveau disque ('Citizen Zombie") à paraitre n’a finalement rien d’étonnant. A un âge où tant d’autres militent pour la retraite accélérée, Mark Stewart et sa bande de sexagénaires enterrent définitivement l’adage punk et semblent retrouver dans la vieillesse une seconde vie. Très en verve, et avant leur concert du 20 juin au Social Club, le leader de The Pop Group m’a expliqué au téléphone pourquoi son no future avait finalement un avenir.

mark-stewart-1Après les rééditions parues fin 2014, The Pop Group revient donc en 2015 avec un nouvel album nommé « Citizen Zombie ». De ce côté de la Manche, la nouvelle a fait le même bruit qu’un pétard mouillé dans une flaque d’eau du Gibus sans sueur. Remarquez, ça se comprend. En France, The Pop Group reste en dépit de son statut culte au pays de la reine Elizabeth le Poulidor de la scène punk, à peine reconnu par les vieux blousons fripés qui à l’âge de votre grand-père vous emmerdent encore, larme à l’œil et doigt tremblotant sur la couture, avec le premier concert des Pistols au Chalet du Lac. Bon, c’était tout de même il y a plus de 40 ans. Et puis aux dernières nouvelles, aucun des membres de The Pop Group n’ayant passé l’arme à gauche, les raisons de s’y intéresser sont somme toute peu nombreuses ; autant aller s’encanailler à une énième expo dédiée à Sid Vicious, cet empoté clouté.

Revenu de loin pour aller on ne sait pas trop où, les membres originaux de The Pop Group ont donc décidé de décrasser la chaise roulante pour faire reluire leurs égo. Très bien, et près tout, pourquoi pas ? Car sur le papier, The Pop Group a tout du groupe culte : une réputation sulfureuse de groupe fouteur de merde, trois disques parus à deux ans d’intervalle entre 1979 et 1980, quelque morceaux ‘’engagés’’ puis une dissolution subite du groupe qui lui confère aujourd’hui une aura somme toute méritée. Inclassable à l’époque, oscillant entre punk et dub, free jazz et rock déconstructiviste, la bande a traversé les années 80 comme Ayrton Senna son dernier virage : très rapidement. Finalement plus proche d’un James Chance no wave que d’un Joe Strummer no future. Et puis, et puis… et puis plus rien.

Avec tous ces ‘’no no’’, on finirait presque par oublier que ledit Stewart a aussi sorti des disques solos, dont ce « Politics of Envy » (2012) complètement passé par la fenêtre en dépit de guests prestigieux (Bobby Gillespie de Primal Scream, Daddy G de Massive Attack) ; peut-être pour la seule et bonne raison que le disque sonne comme du zouk tapé sur des bocaux de petits pois, et que même le morceau Vanity Kills avec Kenneth Anger au theremin (!!) reste terriblement anecdotique. Sans dire qu’il faille ouvrir le droit d’inventaire sur ce groupe pas vraiment pop et difficile à réécouter d’une traite 35 ans après sa séparation, il y a tout de même quelques questions à poser sur ce genre musical qui se voulait tabula rasa, mais qui n’a hélas pas échappé à la tentation du revival. Parce que non, pas plus que le PiL de Johnny Rotten ou The Saints de Chris Bailey, eux non plus n’a pas réussi à résister à l’appel des sirènes. Alors qu’on apprend que leur résurrection est du à l’intervention de Matt Groening et que je suis connement assis sur des escaliers pour tenter de décrypter son accent mi cockney mi lord, Sir Stewart reussit avec cette diplomatie diablement anglaise à éluder toutes mes questions sur le prochain disque. « Ca fera l’objet d’une autre interview, là on se parle pour causer des rééditions ». Un punk qui refuse de parler du futur, voilà un beau pied de nez à une histoire où finalement, tout n’est question que de stratégies commerciales. Car comme le chantait The Pop Group, nous sommes tous des prostitués…

Hello Mark. Quelle est la raison de ce retour inopiné ?

Le truc c’est que… écoute je sais pas trop comment expliquer ça mais The Pop Group a implosé on est malgré tous resté potes. A l’époque on était tous plongés dans l’expérimentation, la prise de risque, chaque membre jouait déjà à droite à gauche, Bruce [le batteur] avait déjà rejoint les Slits, John [le guitariste] était avec le groupe Maximum Joy, et pour te dire moi même j’ai composé ma première chanson le jour de la séparation de The Pop Group ! Bref on se rendait pas compte que le groupe était en train de mourir quand il est mort. Et à chaque fois qu’on revenait à Bristol pour rendre visite à nos familles, nos amis, on se revoyait, bien évidemment, en se promettant que si on finissait par remettre le pied à l’étrier, on ferait ça proprement. Bref, tout ça pour dire que voilà quelques années [en 2010] j’ai fini par recevoir un coup de fil du type en charge de l’organisation du festival All Tomorrow’s Parties [un festival dont la particularité est que chaque année un invité d’honneur décide de la programmation, NDR], pour me dire que Matt Groening [le père des Simpsons entre autres choses] avait écrit une sorte de ‘’wishlist’’ des groupes qu’il aurait aimé voir se reformer, parmi lesquels Iggy & The Stooges et The Pop Group. Donc Iggy s’est tout de suite mis au turbin ; quant à nous ça nous a pris un peu plus de temps, car dès qu’on a appris la nouvelle il nous a semblé évident qu’on ne pouvait débarquer là dedans uniquement avec de vieilles chansons, on ne voulait pas être un ‘’heritage band’’ de plus. Donc on a commencé à plancher sur un nouveau disque. Et je peux pas t’en dire plus pour le moment.

“Au début des années 80 on était persuadé que Margaret Thatcher était l’incarnation du Diable mais on se trompait : le véritable enfer c’est maintenant !”

Pardon de vous demander ça mais vous avez toujours les couilles greffées au niveau du larynx ? Je vous demande ça parce qu’à l’époque vous aviez l’air sacrément énervés tout de même, j’oserais presque dire que vous étiez ‘’engagé’’ politiquement.

Toujours engagé politiquement mon pote ! Et plus qu’engagé, je dirais enragé… Je ne peux pas parler au nom du groupe, mais en tant que chanteur de The Pop Group je crois que j’ai jamais été aussi engagé ; ne serait-ce que parce que la frontière entre la politique et la vie quotidienne est inexistante, tout ça c’est la même chose pour moi. Aujourd’hui c’est le même bordel que lorsqu’on a arrêté voilà 30 ans. Mon objectif aujourd’hui : « opening the curtains » [« ouvrir les rideaux », littéralement], parce qu’on est revenu au Moyen Age. Déjà dans les 70’s les gens vivaient avec l’illusion de la liberté ou de la démocratie, mais actuellement l’idée même que cela soit encore possible est complètement baisé. On est tous devenus des putains esclaves digitaux produisant que dalle ou presque pour des seigneurs qui vivent dans leurs châteaux. En Angleterre on vient d’autoriser les ‘’zero hour contract’’, autant dire que bosser pour rien est désormais possible. Au début des années 80 on était persuadé que Margaret Thatcher était l’incarnation du Diable mais je me rends compte qu’on se trompait : le véritable enfer on est en train de le traverser, maintenant les gens veulent vraiment que le sang coule !

Okay donc le ‘’no futur’’ chanté par les punks, c’est vraiment maintenant ?

Ah ah ah. Ecoute moi je suis plutôt du genre positif comme mec, voire même du genre internationaliste. L’exemple d’Internet est assez frappant : même une femme au foyer de l’Arkansas peut se tenir au courant des faits divers à l’autre bout de la planète ; jamais la population mondiale n’a semblé aussi informée qu’aujourd’hui. Le problème c’est que ça n’empêche pas qu’il faille répéter les mêmes choses qu’avant ; les gens ont beau être plus informés, en fait ça ne change rien. En Angleterre encore, il y a un proverbe qui dit : « All that is required for evil to prevail is for good men to do nothing » [« La seule chose dont le Diable ait besoin pour réussir est que les hommes ne fassent rien »]. Le truc c’est qu’à force d’être étiqueté comme un ‘’groupe engagé’’, les journalistes finissent par nous poser uniquement des questions sérieuses, des questions chiantes, alors qu’on est plutôt drôles, même légers je dirais…

1401x788-The Pop Group 2 PC Chaira Meattelli and Dominic Lee

Ouais bah justement : avoir choisi « The Pop Group » comme nom pour votre groupe alors que votre musique était tout sauf pop, c’était juste un énorme foutage de gueule pour emmerder tout le monde, non ?

Ah ah ! Note bien que tu es le premier journaliste à le remarquer…

Allez, sérieusement…

Non, je te jure. A l’époque y’avait une armada d’étudiants post-modernes qui trainaient au New Musical Express, à théoriser des trucs sans queue ni tête… non vraiment le truc c’est qu’il y avait pas mal d’humour dans le mouvement punk, on se foutait de la gueule de la Reine, sans trop réaliser que c’était extrêmement arrogant, comme posture.

Le punk c’était bien plus que de la musique en Angleterre.

Bon allez, maintenant on peut se le dire : le punk c’était juste une erreur musicale non ?

[Je m’englue] Disons au moins qu’ils ne sont pas nombreux les groupes de cette époque a être encore audibles aujourd’hui.

popgroup1_710Well. Le punk c’était bien plus que de la musique en Angleterre. Pour en avoir parlé avec des amis de Leeds, Birmingham, même avec mon pote [Ian] Curtis de Joy Division ou avec les mecs de Primal Scream, je peux te dire que dans le moindre petit putain de bled paumé du trou du cul de l’Angleterre, on sentait la désespérance. Rien ne bougeait, fallait se taper le pub rock, le prog rock même !, et subitement tu vois le chaos débarquer avec des gamins signés sur de tout petits labels, comme Skydog en France, et là c’est l’anarchie ! Tu commences à lire Lautreamont, tu te cultives, tu fantasmes le Max Kansas City de Lou Reed, et puis là tu découvres une petite photo des Sex Pistols dans un magazine: surprise, ces gens te ressemblent ! Ca te vrille la tête, mec. Faut savoir qu’à Bristol à l’époque, y’avait trois punks, et pas plus ! Même les Clash au début, on voyait bien que les types savaient pas où foutre leurs doigts sur leurs guitares ; c’était l’accession à la musique pour tous, si eux pouvaient le faire, nous aussi ! C’est une idée politique qui traverse subitement le punk : l’accession à la propriété – intellectuelle, musicale – pour tous, c’est une certaine conception de la liberté, la capacité d’éviter le travail à l’usine. Dans le punk, il y avait ça : l’arrogance de la prise du pouvoir. Je te rejoins sur le fait que la musique était finalement assez conventionnelle, rien de plus que du garage rock, on avait l’impression d’entendre de vieux morceaux de Gene Vincent. Mais il y avait l’attitude. Avec The Pop Group, on a donc préféré jouer à fond la carte de l’expérimentation pour sortir de ce carcan. Faut dire que quand tu découvres le premier single de Television, Little Johnny Jewel, c’est un peu comme tomber sur l’invention du technicolor… A partir de là on pouvait faire du punk, du funk, ça pouvait s’appeler comme tu veux, les dés étaient jetés.

The Pop Group c’est donc rien de plus qu’un groupe de punk intelligent.

Mais on est juste punk bordel !

Bon et donc, ce nouvel album, tu peux le résumer en une seule phrase ?

Ah, euh, uh… Bon, disons que cette nouvelle mouture de The Pop Group est tellement dingue qu’elle dépasse de loin tout ce que j’aurais pu imaginer. Jouer avec tous ces caractériels réunis, c’est un peu comme une grenade qui t’exploserait dans la gueule !

The Pop Group // Réédition “We are time”, disque d’inédits “Cabinets of curiosities, nouvel album “Citizen Zombie” http://www.thepopgroup.net/

En concert au Social Club le 20 juin

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