Avec vingt-quatre albums au compteur et un vingt-cinquième en préparation, les papys du Rock font de la résistance. Chez Gonzaï, on s’en bat les steaks de la cuisson de leur prochain skeud. Nos augures prophétisent qu’il sera pas saignant, de toute façon. A l’inverse de certaines de leurs vieilleries qui, bien qu’impeccables, n’ont pourtant pas trop connu les feux de la rampe. Si tu auscultes ces gemmes occultes des Stones, tu diras d’elles : « j’aime, tu m’étonnes, mais que ne sont-elles devenues cultes ? ». Un truc dans le genre, faut pas te sentir obligé d’encourager mes délires d’assonances à la con. Bon alors, jeune inculte, on l’attaque, la traque de ces fuckin’ tracks ?

Il paraît que les Stones préparent un nouvel album studio. Qu’est-ce qu’on en a à secouer, honnêtement ? Tout le monde sait que ce sera une grosse merde et que peu oseront l’avouer. « Blue & Lonesome » est un assemblage bricolé à la truelle de reprises d’antiques Chicago blues et les ravis de la crèche sont tombés en pâmoison à sa sortie. La boucle était bouclée, nos « têtes de vieux sur des corps de jeunes » revenant à leurs premières amours. Eh ouais, personne ne s’est risqué à dire que les Stones étaient redevenus un simple groupe de balloche. C’eût été une bien triste fin en vérité, mais une fin, enfin. Car, soyons sérieux cinq minutes, ces mecs sont rincés depuis, mettons, « Some Girls » et encore, je suis gentil je trouve. Alors, offrons-nous les vagues du coucher de soleil en régalant nos esgourdes de quelques titres flamboyants des Stones. Des qui ne squattent pas les setlists de la bande aux « Glimmer Twins ». Des pépites cachées.

Tu connais par cœur la voix de Jagger, et tu sais les prouesses dont elle le rend capable. Inutile par conséquent que j’en fasse des tonnes sur le sujet. Je me contenterai de dire que le crapaud boutonneux et réservé des débuts, qui ne chantait par ailleurs pas toujours très juste (si si, je t’assure), a su faire de ses défauts des qualités pour se métamorphoser, dès 68, en Apollon du Rock. Il l’est longtemps resté, transcendant les morceaux des Stones, jusqu’à ce qu’il ne nous assomme de ses falsettos aigrelets et urticants. Je l’ai tant aimé, avant qu’il ne devienne « Sa Majesté Brenda »… Bref, je parlerai pas trop de son organe hors du commun (sic) dans les exégèses zélées qui vont suivre. Pas la peine car, crois-en ma parole, il miaule et rugit divinement bien sur tous les titres dont je vais te causer… Chat sauvage et tigre du Bengale. Dieu cruel de l’Ancien Testament et Lucifer porteur de lumière.

Stray Cat Blues – « Beggars Banquet » [1968]

Chacun s’accorde à dire que « Beggars Banquet » est le premier véritable chef d’œuvre des Stones. Il y a bien eu « Aftermath » avant, mais Under My Thumb mis à part, les morceaux de ce vieux skeud n’ont pas été épargnés par les rides. Le feu-follet Jumpin’ Jack Flash, qui n’est pas au menu du banquet des mendigots, lui a néanmoins servi de rampe de lancement. Tu connais bien sûr aussi Sympathy For The Devil, envoûtant vaudou pour blancs-becs, et Street Fighting Man, indigeste pâtée pour chien. Mais connais-tu leur infréquentable voisin de sillons, ce Stray Cat Blues sentant furieusement le soufre ?

 

Résultat de recherche d'images pour "rolling stones Let It Loose"Le Jag’ nous y raconte comment, pêchant au trémail, il attrape dans ses filets une groupie fugueuse de quinze piges et lui fait sa fête. La gamine, qui n’a pas froid aux yeux, lui confesse qu’elle a une copine encore plus délurée qu’elle. Il s’en pourlèche les babines (y a du boulot car notre homme est lippu), et suggère instamment que l’autre pisseuse se joigne à eux. Enfonçant le clou, il souligne qu’il n’y a pas là matière à être pendu, la chose n’étant pas passible de la peine de mort. Pas de quoi fouetter une chatte errante, en somme. Tu imagines un groupe de premier plan sortant un truc pareil aujourd’hui ? Te formalise pas sœurette, c’est de la provoc tout ça. Jagger, qui aime jouer des rôles, endosse ici les frusques d’un pervers et modernise au passage le mythe du satyre butinant de la nymphette. Tu es calmée, petite sœur ? Le moment est alors sans doute mal choisi pour t’affranchir de l’anecdote suivante : sur la version live de « Get Yer Ya Ya’s Out! », la mineure détournée n’a que treize ans. Ouais, carrément. Ah, et puis, après ça j’arrête, si tu te rencardes sur l’« Affaire Mandy Smith », tu verras que ce queutard de Bill Wyman a vécu ça en vrai bien des années plus tard…

Stray Cat Blues n’est pas un blues, oh que non. La musique est au diapason des paroles : lubrique, vicelarde et salingue. Tandis que les notes de piano, menaçantes, font écho à l’obscénité du propos, les guitares brûlantes, hurlantes, fouettardes et félines de « Keef The Riff » crachent, feulent, mordent et griffent le dos, comme la fillette que Mick prétend culbuter en toute impunité. A la fin des ébats, quand la tension retombe après le coït, elles refusent de se taire, aspergeant l’auditeur de leurs éjaculations tardives. La nuit est chaude et lunaire, Séléné illuminant l’air ténébreux de sa couronne d’or. Pendant que tu écoutes ce brûlot, toutes les chattes de gouttière du quartier grattent à ta porte, le poil hérissé, et elles ne sont pas contentes. Va maintenant expliquer à ces fieffées greffières que toi tu faisais rien de mal. Le Garage ayant fait son temps, cet ovni abrasif des Stones, complètement à contre-courant de l’inspiration hippie de 68, annonçait le Punk avec près de dix ans d’avance. Bon, allez, assez jacassé, on envoie Pervers Pépère et ses compères…

Monkey Man – « Let It Bleed » [1969]

« Let It Bleed », putain. Je peux pas être objectif à propos de cette satanée rondelle au blaze menstruel. Tout me plaît dedans, les Stones ayant en plus eu le bon goût de ne pas y inclure le lourdingue Honky Tonk Women, avec son ridicule beat de cloche à vache introductif. Rends-toi compte, mec : Gimme Shelter, Midnight Rambler, You Got The Silver, You Can’t Always Get What You Want… Elles roulaient à quoi, nos Pierres d’alors ? Si t’es pas trop naze, tu dois toi aussi la bien connaitre et vénérer, la sanglante galette. Mais as-tu bien mordu la chair de Monkey Man ? As-tu bien goûté son jus acide d’orange sanguine ?

D’aucuns prétendent que le texte de Monkey Man est sibyllin. D’autres, qui se sont un peu plus creusé le rassoudok, que Jagger verse dans l’autodérision, voire l’autocritique. Et d’une, les premiers disent n’importe quoi, et de deux, les seconds se plantent. Mick se fout de la gueule de ceux qui se foutent de la gueule de son groupe. Il est bien un « homme-singe », ses gesticulations simiesques sur scène en attestent. Le Jagger Jive, mashup entre ceux de James Brown et Tina Turner, à la fois viril et efféminé donc, a fait florès et influencé moult chanteurs de Rock en herbe. Ça situe le niveau de ceux qui appelaient ça « des singeries ». Mick s’en amuse, comme il s’amuse d’autres travers reprochés à son gang et à son entourage : vie dissolue, sexe, drogue et satanisme à tous les étages. C’est vrai qu’à l’époque, hormis les Stones et leurs proches, engeance hédoniste et dépravée, les pétillantes stars du showbiz menaient des existences d’ascètes. Sinon, selon la version « officielle », Monkey Man serait un hommage au peintre italien Mario Schifano, qui a aussi réalisé des films, dont « Umano, non Umano », produit par Anita Pallenberg et dans lequel Jagger et Richards montrent leur bobine. Personnellement, à part la pizza froide dont il est question dans les lyrics, je vois pas le rapport. Mais libre à toi de discerner une filiation capillotractée entre le titre de la pelloche et celui de la chanson et, par suite, de croire à ces conneries…

Résultat de recherche d'images pour "rolling stones Monkey Man"En général, sur leurs morceaux rock, les Stones aiment bien rentrer direct dans le vif du sujet, et dans le lard de l’auditeur par la même occasion. La construction de Monkey Man est chiadée, tordue et pleine de surprises. Sur l’intro, tandis que la basse bourdonne, les notes du vibraphone sont comme des papillons, « fleurs sans tige qui voltigent ». Bill Wyman est le pourvoyeur de ce singulier essaim d’insectes. Le tambourin et la guitare rythmique, d’abord discrète, viennent saluer la nuée, et il se dégage de l’ensemble une sourde et étrange mélancolie. Mais, et c’est la grande force du truc, un je-ne-sais-quoi te souffle que le ton ne va pas tarder à se durcir. Les papillons sont des créatures éphémères. Et de fait, quand Keith attaque à la tronçonneuse son riff du tonnerre de Zeus, soutenu par Charlie Watts à l’estourbissage des fûts, t’es scotché tout en te disant que tu l’avais intuitivement appréhendé.

La voix de Jagger et le piano de Nicky Hopkins se joignent à la bacchanale, et finissent de creuser le sillon d’une tuerie au groove irrésistible, quasiment funky. Mick et sa clique déroulent ainsi peinards, en terrain conquis, mais ce n’est pas fini. Ils ont en effet mitonné une parenthèse instrumentale de derrière les fagots, dont tu me diras des nouvelles. La slide guitar d’abord ricane, et te fait grimper aux arbres, histoire de déconner un peu avec les chimpanzés. Mario Schifano, ahah, c’te blague. Cette ascension n’est qu’une étape car ensuite, c’est direction les étoiles, et t’es pas vraiment étonné, vu que t’as plus ou moins senti le tapis volant que la musique faisait lentement glisser sous tes pieds. Et t’as toujours des fourmis dans les jambes, même si la slide, encore un brin moqueuse, se fait aussi lascive, alanguie par les notes perlées du piano, qui saupoudrent de lucioles les montagnes russes nocturnes de ton enfance. Sur le final, on retourne dans le dur, et c’est ébouriffant, tant Jagger est déchaîné. La slide se gondole un dernier coup : le chanteur va faire le singe. Et c’est parti, il hurle comme Cheetah et tu l’imagines assez bien accompagnant ses cris de la gestuelle idoine. Une fois dissipés les échos de cette folie, la jungle peu à peu s’apaise ; les oiseaux affolés ayant fui leur perchoir, on perçoit de loin en loin de légers bruissements dans les feuillages. Si t’as cinq minutes un de ces quatre, prête une oreille, voire les deux, à Tu Vas Me Manquer de Téléphone, et tu constateras que les Aubertignac s’étaient bien imprégnés de Monkey Man. Pour l’heure, délectons-nous des éclats variés de cette merveille chromée. « Oh Tarzie, go man go »…

Moonlight Mile – « Sticky Fingers » [1971]

« Sticky Fingers », troisième chef d’œuvre consécutif des Stones, transpire la dope par tous les pores. Je sais pas pourquoi tu ferais un truc pareil, mais si renifles la braguette de la fameuse pochette d’Andy Warhol, ça te fera l’effet d’un rail de coke. La défonce s’invite de façon explicite ou allusive dans les titres des chansons, leurs paroles, les bonnets des soutifs de ta daronne. Pour Brown Sugar et Sister Morphine, je pense que t’as pas besoin d’un dessin. Pour Wild Horses et Dead Flowers, va sur « Genuis », cherche et tu trouveras. Mais quid de Moonlight Mile, qui clôt l’album ? Quand Jagger chante « With a head full of snow », il pense à quoi au juste ? A de la blanche, à de la neige, ou à sa Blanche Neige ? C’est pas pour critiquer, mais des zarbitudes en forme de divines surprises vraiment stupéfiantes et vraiment réussies, dans la discographie des Stones, y en a pas bézef ; Moonlight Mile, pierre précieuse tombée de la lune, est de cette trempe rare.

Résultat de recherche d'images pour "rolling stones Moonlight Mile"Il est venu, « l’hiver osseux, le maigre hiver expiatoire, où les gens sont plus malchanceux que les âmes en purgatoire. » Un train sillonne de nuit de grandes étendues neigeuses. A son bord, un homme trouve qu’Aristote charriait quand il disait que « Le commencement est beaucoup plus que la moitié de l’objectif. » Car elle est interminable, la route qui le ramène vers sa bien-aimée et qu’il trace sous d’étranges cieux. Est-ce son propre reflet qu’il voit sur la vitre embuée et grêlée de flocons de son compartiment, ou le visage fantasmée de celle qui l’attend ? Il est peut-être un peu foncedé, finalement, « la tête pleine de neige », et les narines également. Il regarde la lune qui brille tout là-haut, et sait que sa dulcinée peut la voir aussi. Elle est le lien qui les unit, par-delà les longs miles qui les séparent. Et puis, un temps ébloui par tant de poésie, le mec se dit in fine : « merde, j’suis con, je vais l’appeler sur son portable »…

Je suis sans doute un brin chelou, mais je perçois dans la musique aux accents nippons de Moonlight Mile les lointains échos de celle du Korn Ring Finger de Captain Beefheart. Les deux m’évoquent la beauté triste des grands espaces, celle des Hautes-Plaines aux sols habillés de féerie par les pluies cristallines, ou celle du désert de Mojave balayé par les vents qui font virevolter les tumbleweeds, ces touffes vagabondes d’herbe folle. Mais si le morceau de corned-beef puise sa saveur dans la délicatesse de sa viande maigre, le clair de lune brille autant dans la pureté de l’épure que dans la luxuriance. Moonlight Mile s’épanouit dans cette alternance, atteignant des sommets fiévreux quand la voix de Jagger, la lead guitar de Mick Taylor et les arrangements de cordes sensibles dessinent les escaliers scintillants qui mènent des terres glaciales au firmament. C’est l’embryon d’une ballade, chopé à la guitare par Keith Richards et sobrement baptisé « Japanese Thing », qui est à l’origine de Moonlight Mile. Mick Taylor s’est entiché de ce petit bout de machin en devenir et, réalisant un véritable travail d’orfèvre, en a fait le bijou irisé comme nacre que voilà. Jagger l’a secondé en grattant les paroles et en faisant grelin-grelin à la guitare acoustique. Keith n’était même pas présent lors des sessions d’enregistrement et c’est pourtant la mention « Jagger/Richards » qui figure sur les crédits du titre. Des trucs raides comme ça, où Taylor l’a eu amère, il y en a eu d’autres. Pas étonnant que, lassé d’être pris pour un dindon, l’ange blond se soit cassé.

Let It Loose – « Exile On Main St. » [1972]

Très prolifiques entre jams bordéliques et orgies romaines, les Stones pondent une somme, unique double album de leur longue carrière, mais quel. Avec lui, ils atteignent leur plafond de verre et ne livreront jamais plus de skeud d’un tel calibre. « Exile On Main St. » est leur dernier véritable chef-d’œuvre, et c’est aussi leur testament précoce ; ils y revisitent toutes les facettes de la musique qui les a faits Rois : Rock ‘n’ Roll enlevé, fou et haché, Blues du Delta et d’ailleurs, Soul gorgée d’ombre et de lumière, Gospel chatoyant ou désossé et Country folk rouée mais veloutée. Faisant dans l’analogie anachronique, on pourrait dire qu’ils tiennent là leur « London Calling ». Un tantinet plus difficile d’accès que ses prédécesseurs, parce que brut, rêche, rugueux, rocailleux et sans fioritures ni concession, sans vrai hit non plus, « Exile… » a été qualifié de daube à sa sortie. C’est que cette pièce d’anthologie, sorte de concept-album sans concept (si ce n’est celui de faire entrer dans ta caboche que le Rock n’est pas la Pop), s’appréhende d’abord comme un tout, telle une constellation. Puis, tu te mets à connaître ses étoiles, et à les aimer individuellement, certaines plus que d’autres, forcément. Let It Loose, gospel vibrant, épais et soyeux, est mon joyau de la couronne.

Résultat de recherche d'images pour "rolling stones 1972"Si tu furettes un chouïa à droite à gauche, tu constateras que c’est coton de savoir qui de Jagger ou Richards a écrit le texte de Let It Loose. Et ça te confortera aussi dans l’idée que c’est décidément une manie chez les paroliers du Rock que d’affirmer sans rire ne plus piger ce qu’ils ont voulu dire quand ils ont griffonné ceci ou cela. Les premiers vers de Let It Loose sont pourtant sans équivoque : « Who’s that woman on your arm / All dressed up to do you harm / And I’m hip to what she’ll do / Give her just about a month or two ». Un mec qui ignore presque tout de la meuf avec laquelle il s’affiche depuis peu, n’est par contre pas dupe du fait que c’est une belle garce qui va le faire souffrir. « Let it loose » peut signifier « laisse tomber », ou « laisse glisser ». Ainsi, dans un cas, le type tèj’ la drôlesse, alors que dans l’autre, il continue de la baiser. C’est peut-être nawak, mes salades, mais puisque les gars Mick et Keith s’en carrent le proze du propos, on va en faire tout autant. De toute façon, la grande force de Let It Loose, c’est sa musique.

Henri Calet a écrit : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Faut pas trop me secouer quand je bois Let It Loose au goulot.

La pochette d’« Exile… », stonienne en diable, est un patchwork foutraque de petites photos en noir et blanc collées-serrées d’artistes de music-hall, de freaks, et des membres du groupe. Mon exil sur la rue principale fut un rite initiatique, proche du dépucelage. Je sais pas pourquoi, mais quand Let It Loose tournait sur le Teppaz, je scrutais plus en détail l’écrin monochrome d’ « Exile… ». Tandis que la musique battait mon pavillon, les images impressionnaient ma rétine. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, quand j’écoute ce gospel païen, les vignettes d’un monde perdu reviennent à ma mémoire. Sur l’une des tofs de la jaquette, on peut voir un Jagger goguenard déglutissant une gorgée de soda, canette à la main. Derrière lui, sur une affiche publicitaire, une bouche qui tire la langue rappelle celle du fameux logo des Stones. Sous l’effet des vibrations de Let It Loose, le simple fait de regarder ce cliché me faisait chavirer d’un sentiment étrange et pénétrant. La nostalgie, Camarade. Le « Mick La Lippe » de papier que je matais avait vieilli dans la vraie vie, sa jeunesse s’enfuyait, et la mienne allait faire de même. Les lèvres gourmandes peu à peu se dépulpent et les rires cachés dans les sourires lentement se tarissent. Mais tu sais, ça peut être délicieux, la nostalgie. Quand les chœurs de Let It Loose – feat. le regretté Dr John, figure-toi – montent au ciel pour tutoyer les anges, tu sais plus si tu chiales parce que c’est beau ou parce que c’est sublime. Tu sèches tes perles lacrymales à la con et tu en redemandes, en te disant que le Jagger beau comme un Dieu de 72 le restera éternellement. Et puis, il paraît que l’adulte est un être gorgé d’enfance. Du coup, ça fait pas trop chier de vieillir. N’empêche qu’Henri Calet a écrit : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Et qu’il faut pas trop me secouer quand je bois Let It Loose au goulot…

Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker) – « Goats Head Soup » [1973]

Je dirai pas de mal de « Goats Head Soup », cible facile, qui a au moins eu le mérite de succéder à « Exile… » sans avoir l’air trop con, si tu veux mon avis. Y a même des trucs très valables dessus. Y a des merdes aussi, tu dis ? Si Can You Hear The Music est dans ton collimateur, je crois qu’on est fait pour s’entendre. Mais compte pas sur moi pour chier sur Angie : la photo sur le single, improbable télescopage entre le portrait de Mae West de Dali et une couverture d’Hara Kiri, était trop poilante. Je l’ai pas acheté c’t’album, façon, juste écouté chez des acolytes. J’avais par contre un 45 tours, avec un Jag en marlou glam sur la pochette, Star Star en Face A, et tu as intuité quoi en Face B. Star Star est un rock à la Chuck Berry assez jouissif mais plutôt téléphoné, où l’arrogant Jagger glaviote dans la soupe de tête de bouc en égratignant les groupies. A l’époque, on écoutait pas trop les Faces B, réputées plus faibles que leur recto. Moi j’ai pris la peine de la retourner, la chtite rondelle, moi qui ne suis pas capitaine, et j’ai vu ma peine bien récompensée… Sur le verso de la chtit’ rondelle, sur son verso caché, moi j’ai trouvé une sombre perle et moi je l’ai gardée.

Résultat de recherche d'images pour "rolling stones Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker)"Le texte de Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker), véhémente diatribe de Jagger contre les condés de la Grosse Pomme, s’articule autour de deux faits divers survenus au début des années 70. Les cops de NYC coursent dans un parc un tout jeune mec, que l’on devine aisément noir. Usant et abusant de leur calibre « .44 Magnum », ils commettent une bavure en l’expédiant ad patres sans autre forme de procès. Les « bourreaux des cœurs » du titre sont des bourreaux tout court, justiciers aveugles prompts à faire cesser les battements cardiaques de ceux qui ont une gueule qui ne leur revient pas. Quand ils n’ont pas la gâchette facile, les flics de New York, indifférents à la misère qui gangrène leur ville, se rendent coupables de non-assistance à personne en danger. Une gamine de dix printemps à peine, livrée à elle-même et déjà junkie jusqu’aux yeux, se fait des shoots dans la rue. La petite fleur fanée finit par succomber à une overdose, gisant dans la crasse d’une ruelle borgne. Comme la police de Big Apple n’a rien fait pour lui venir en aide, Jagger l’accuse d’être le bras armé qui a planté l’aiguille assassine directement dans le cœur de la fillette. « Haaarbrèkeuz widyou fowtyfow »…

L’intro est accrocheuse, puissante et fracassante, et si un jeune songwriter rosbif savait aujourd’hui en extraire la sève, la substantifique moelle, il sauverait le Rock de son pays où les patates dansent comme des gens, à moins que ce ne soit l’inverse. Les wah-wah de la lead guitar et du piano électrique répondent aux aboiements des milichiens, Jagger s’avance en montrant les crocs, et la zique investit dans son sillage la jungle de concrete et d’asphalte. Le ton s’adoucit sur les couplets, quand Mick chante la mouise que d’autres taggent sur les façades, et redevient enragé sur le refrain, quand le garçon sauvage, Peau-Rouge criard du « Bateau Ivre », prend pour cible et invective violemment les cowboys des villes, loin d’être urbains à son goût. Lorsque le refrain est joué pour la deuxième fois, les cuivres amis (une section saxophones-trompette aux petits oignons) commencent à souffler dans les voiles de l’embarcation pirate ballottée sur L’Hudson. Entre deux bordées, il est d’usage dans la flibuste de cracher son meilleur jus le nez en l’air, face aux embruns. Et puis, il y a les chœurs, mis à l’honneur dans le titre du morceau (un peu con pour une protest song), ces « Doo Doo Doo Doo Doo » qui font plus fort que les « Wooo Wooo » de Sympathy For The Devil en étant, disons, moins tribaux et plus mélodieux. Le pont offre son traditionnel solo de gratte, sobre et sans enluminures, si bien que tu te perds en conjectures, te demandant si c’est pas Keith Richards qui s’y colle, et non Mick Taylor. Sur le final, tout s’embrase… le pavillon Jolly Roger de la coquille de noix, le béton, le bitume. Ne restent plus que quelques murs fumants tenant vaguement debout. Sur l’un d’eux, on peut lire l’extrait d’un graffiti, à travers les flammes qui dansent : « Shooting of Clifford Glover »…

Beast Of Burden – « Some Girls » [1978]

1978. Tandis que le Disco fait transpirer sur les dance-floors les Travolta de Prisunic, le Punk fait pogoter les rebelles sans cause qui redécouvrent le « Rock Électrique ». Et ça fait un bout que la couronne des Stones vacille. La fusion Disco-Punk ayant déjà été brevetée par Blondie, les « Glimmer Twins » optent pour un album contenant un tube disco et quelques blues-rock punkoïdes. « Hey, Brenda, on pourra glisser une ou deux ballades aussi ?», s’est enquis Keith auprès de Mick, qui s’est contenté de hausser les épaules ; décidément, ce pauvre Keith ne connaissait plus qu’un seul point cardinal, et c’était l’Ouest. Mais ballades il y aura, dont même une country à la musique toute pérave mais au texte touchant. Pour le hit disco, les Stones ont su faire. Sur Miss You, bluette inoffensive dans ses propos, Jagger est en grande forme et les guitares des Frères Pétard Keef et Ronnie, faussement indolentes, tissent de la belle ouvrage. Du Disco voyou de haut vol, en somme, si ça existe. Pour le Punk, par contre, on repassera. Bourriner ce que t’as toujours fait en l’agrémentant de lyrics où l’ironie grinçante le dispute au masochisme coincé et au sexisme, voire au racisme (« Black girls just wanna get fucked all night / I just don’t have that much jam»), ça te donne pas un « Street Hassle ». Et si tu veux te marrer, fais tourner Lies, un titre pondu par Mick et Ron quand Keith zonait loin des studios. Tu vois les effets que produirait sur tes Doc Martens un étron pogotant à tes pieds ? T’as saisi l’essence du morceau et, partant, l’idée que ces mectons se faisaient du Rock keupon. Mais Beast Of Burden, une de ces fameuses ballades du disque, concourt méchamment à sauver ce dernier en raflant crânement la mise. Et c’est, eh ouais, l’ultime morceau vraiment bandant des Stones. Putain, c’te trique mon pote.

Résultat de recherche d'images pour "Beast Of Burden stones 1978"Je sais que t’es un type perspicace. Ainsi n’as-tu pas manqué de noter, depuis la chanson précédente, que je prenais quelques libertés avec ma ligne directrice. Méconnues … (Hearbreaker) et Beast Of Burden, mais de qui me moqué-je ? De personne en fait, le truc, c’est que j’ai lu ou qu’on m’a dit un jour qu’il fallait savoir sortir du cadre. Depuis, je le fais tout le temps, et tu devrais t’y mettre, ça aère les neurones. Pour être honnête, y a pas grand-chose à dire des paroles de Beast Of Burden. Jagger joue les jolis cœurs mais, en vrai, il a surtout envie de baiser. La gémellité entre cette trame famélique et celle de Can’t You Hear Me Knocking est d’ailleurs frappante. Il est en revanche intéressant de se pencher sur les origines du titre du morceau. Il a été trouvé par Richards, qui a également soumis une ébauche de texte à Jagger, afin que celui-ci puisse broder dessus. Et imagine-toi que l’humain accablé de travail auquel songeait Keith quand l’expression « bête de somme » lui est venue à l’esprit, c’était ce bon vieux Mick. Pendant des années, ce dernier avait en effet dû mener seul la barque stonienne, naviguant souvent à vue, alors que son alter ego dérivait en eaux troubles. Et Keith le taiseux, à travers ses maigres mots, lui disait merci.

Le remplacement d’un virtuose du manche tel que Mick Taylor par « l’honnête Ron Wood » a fait jacter et en a titillé plus d’un. Qu’est-ce qu’il s’est fait éreinter et dézinguer, le gratteux à la tronche de vieille sorcière. Richards s’était trouvé un camarade de jeu tout disposé à le suivre dans ses excès et le résultat, côté musique, allait pas être beau à voir. A la sortie de « Black and Blue », les détracteurs du nouveau casting ont dû se prendre pour le Titus étrusque qui avait prédit la mort prochaine de César aux Ides de Mars. Mais en vérité, Woodie n’était pour rien dans le désastre : les compos étaient mauvaises, point barre. A l’écoute de Beast…, on comprend que Keef et Ronnie ne sont pas copains comme cochons que quand il s’agit de s’enfiler des trucs dans les veines, les naseaux ou le cornet ; les deux larrons en foire font aussi la paire pour enfiler les perles sur des chapelets de sons impies à égrener pour la vie. Mick Taylor parti, Keith Richards trouve en effet en Ron Wood le partenaire idéal pour pratiquer à nouveau cet art du tissage qu’il avait autrefois mis au point avec Brian Jones. Dans le « weaving », il n’y a ni guitare rythmique, ni guitare solo, juste deux guitaristes qui mêlent les motifs qu’ils dessinent. Si les chats qui ont avalé un pinson savaient chanter, je suis sûr qu’ils le feraient à la manière de Keef ou Ronnie. Et s’ils savaient gratter autre chose que leur griffoir, tes murs ou ton canapé, ils joueraient de la guitare comme Keef et Ronnie, tout en fluidité. Sur Beast…, Richards et Wood, titanesques, font dans la haute couture et se livrent à une joute amicale de guitares indistinctes, jumelles. Ils procèdent par petites touches impressionnistes et on ne sait jamais qui fait quoi. Quand l’un monte allumer des loupiotes dans ta tête, l’autre descend réchauffer tes tripes. Ils mélangent puis démêlent leurs guirlandes de notes, les font tournoyer en l’air comme des lassos lumineux puis fouettent le sol avec, recommencent leur manège depuis le début mais dans un ordre différent, te filent le tournis. Ah, et puis, j’allais oublier, les autres membres du groupe font leur taf. Par exemple, Jagger chante. Ecoute (ou réécoute, okay, c’est bon), et tu me diras si tes poils se hérissent ou pas.

The Magnificent Seven

Dans un papelard qui commence à dater, je venais d’apprendre que j’avais un cancer et j’écrivais le truc qui suit.

Je pense à ma femme et j’entends Ederlezi, ce chant traditionnel tzigane adapté par Goran Bregović  pour Le Temps Des Gitans. Nous l’avons « fait jouer » pour notre mariage. Ma princesse aimait bien ce titre, mais je pense qu’elle souhaitait surtout qu’hommage soit rendu à mes origines, dont tu te fous. Passons, donc. J’entends aussi You Got The Silver. Les Stones de « Let It Bleed », encore. Keith et Anita, bis repetita. Ma chatte a des yeux aux couleurs pas possibles, bleus-gris et tachetés de jaune orangé. Mais j’imagine son regard perdu, apeuré, quand elle me verra sur mon lit d’hôpital, affranchie de la saloperie qui me ronge, voudrait ma peau, ne l’aura pas. Dans ses yeux, « l’argent », « l’or » et « les diamants de la mine » ne brilleront pas.

Je parlais donc finalement d’une autre chanson, et tu pourras découvrir laquelle en lisant l’article en question, ahah. Aujourd’hui, Le Crabe, récidiviste, en pince toujours pour moi, mais la vie continue. Ma femme fait ce qu’elle peut pour m’aider à traverser cette merde. Et Si Ederlezi n’est pas du tout raccord avec le sujet du présent papier, You Got The Silver l’est quand même un peu plus.

Cette septième merveille du monde est pour toi, Mon Amour. Pour toi et tes yeux aux couleurs pas possibles, bleus-gris et tachetés de jaune orangé, dans lesquels l’argent, l’or et les diamants bruts de la mine brillent pour toujours. Cette septième merveille du monde est pour toi, tes yeux et ce rire caché dans ton sourire.

48 commentaires

  1. …O?…On…Vous…. ecrasez des araignées, celles-ci vous devorerront après quand tout sera fini, sans vos critiques, chroniques artistes, disques, blogs, soupes, masturbations, copinages, embrouilles, chqs sans gros zero qui suit,

  2. Merci pour ce bel article, même si les fans connaissent ces morceaux , vu que l’écoute de ces disques ce faisait sur galette vinylique, ça fait toujours plaisir.
    La pochette de “Exil….” sur laquelle vous vous êtes épanchés est de Robert Franck,
    C’est à signaler parce qu’il fait partie de ces photographes à l’esprit punk et c’est pas si fréquent .
    Bien à vous

  3. Chouette liste. Chouette texte. Choix un poilounet convenu (car oui il y a des pépites aussi cachées que fabuleuses sur les albums post “classic”) mais bien défendu.
    Memo from Turner, quand même, aussi. 🙂

    1. Le nom des Rolling Stones vient d’un blues de Muddy Waters évoquant les pierres magiques de la tradition vaudoue que les Noirs Africains avalaient avant de monter enchaînés sur les bateaux d’esclaves en partance pour les Caraïbes et les Etats-Unis du Sud.

  4. Ton article fait aimer les morceaux et les morceaux font aimer ton article … une réussite ! En plus ( pour paraphraser Blondin) grâce à toi Mick Peyras et au compadre Michel Jagger je me sens encore plus ce que je suis : un singe en été ! ( tu remarqueras que je n’ai pas dit « ce que nous sommes tous », pour ne vexer personne ! ) Que dá gusto andar desnudos por estas selvas ! Salud

  5. Comme le dit la mouche, la critique est zézé mais la création plus difficile,
    c’est peut-être pour cela qu’il y a plus de critiques que d’auteurs

  6. J’ai découvert l’article par l’intermédiaire d’un ami et redécouvert les stones grâce à l’article.
    Bravo à l’auteur.
    Continuez et merci.

  7. J’ai appris beaucoup de choses. Franchement un superbe article, bien écrit, même si mes origines sont plus proches d’Ederlezi que Sticky Fingers.
    Très ému à la fin..
    Bravo et à bientôt l’artiste.

  8. Un très bon et long article qui déchire sa race ! La plume est vive et un poil acerbe mais très assurée comme habitée 😉 par toutes ces musiques de stones comme gemme 🥰 ! Bravo l’artiste et surtout ne pas lâche pas cette pointe qui te fait si bien poser les mots et l’émotion de ces vinyles vintage mais oh combien vivants !

      1. Toujours très émouvant de te redécouvrir un peu plus au travers d’articles toujours bien ecrits et très intéressants. J’attends le suivant avec impatience. Bises.

  9. Félicitations pour cet article au style original qui a permis de rappeler le répertoire a succès des Stones et révélé avec humour des titres moins connus
    Au vu des derniers concerts qui font la part belle à l’interprétation des titres de la période »let it bleed » et “sticky fingers », et de la longévité du groupe on peut se projeter dans l’avenir d’ici deux decenies:
    Mick Jagger lâchera prudamment les mains de son déambulateur mu par flyboard pour faire son jeu de scène aux fans octogénaires et nonagénaires qui atteints d’Alzeimer, découvriront Satisfaction
    leurs guitares électriques seront munies et alimentés par des panneaux photo voltaïque qui alimenteront également leur pacemaker et produiront quelques décharges électriques pour éviter l’endormissement prématuré en cours de concert

    les concerts seront télé-portés aux martiens colonisés qui battront la mesure de leur trompe buccale lippue et leur langue fluorescente

    Ah quels beaux concerts les Stones nous feront en 2040 ! et on continuera d’aimer !

    Pierre THOMAS

  10. Au départ ça sonne comme une de ces vieilles émissions des 80’s avec en off la voix railleuse de notre expert es rock Mr Manœuvre himself. Que béni, cette plume est quand même bien plus nourri et agile. Et hop je te balance le Manœuvre dans la “Sex Machine”.
    Bravo et comme le dit Valérie T., merci pour ce moment Mr Peyras

  11. Que des morceaux archi-connus dans cet article néanmoins sympathiques. Gonzai aime bien enfoncer les portes ouvertes on dirait. Et pourtant, il y en a des morceaux peu connus à mettre en avant chez les Stones…

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