Le champion de l’électro-Clayderman persévère dans la ritournelle passéiste, tous compteurs bloqués entre 1971 et 1985, avec un titre d’album emprunté à un tube de Stone et Charden : L’Aventura. Où les titres des chansons sont tout autant datés, entre variété familiale à la Fugain (« Ma calypso », « Ambiance Rio », « L’amour carnaval ») et livre pour enfant à la Emilie Jolie (« Comment revoir Oursinet ? », « L’enfant vert »).

Toujours pas Stentor, Tellier chante une nouvelle fois comme étouffé sous un oreiller, noyé dans un marécage de réverb’, enrichissant son répertoire personnel d’une série de démarques de musiques de pubs 80’s, entre réclame pour la FRAM et spot pour Renault 11 à la Robert Palmer.

De sa voix sous-mixée émergent quelques paroles à peine audibles, sans doute parce qu’accessoires, car chez Tellier le texte n’a aucune importance ; c’est une compilation de mots piochés dans des exemplaires poussiéreux de Podium dont ne nous parviennent plus à l’oreille que des bribes : « soleil », « lune », « rêve », « vent », « vie », « beau »… Sébastien doit certainement passer ses journées à écouter radio Nostalgie sous un tunnel.

Une nostalgie qui ronge, de toute évidence, ce garçon velu qui va jusqu’à évoquer dans L’adulte le dessin animé de sa prime jeunesse, Les mystérieuses cités d’or, soit les aventures de trois enfants dans un Nouveau Monde hostile à l’époque des conquistadors. Sur une bossa nova Nescafé, Tellier chante : « Comme elles sont loin les belles cités d’or et leurs amis ». C’est le cocon de l’enfance que pleure le petit Sébastien, et ses heures passées accroupi devant le tube cathodique, en attendant que Maman lui prépare des bâtonnets de poisson panés. « C’était ma vie », poursuit-il. Bouleversant.

L’artiste persévère dans ce registre avec Ricky l’adolescent ; un thème déjà abordé dans L’amour et la violence où il chevrotait de la glotte sur des spirales synthétiques bangalterisées. Tellier évoque-t-il dans cette chanson la série Ricky ou la belle vie, qui mettait en scène un petit aryen américain joufflu et plein aux as, dont la salle de jeu étaient meublée de bornes d’arcade ? Pas sûr. Car le Ricky de Tellier est un « adolescent qui a du mal à parler ». Il est ici question d’un monstre (l’âge adulte ? Papa ? Maman ? les camarades de classe ? le monsieur en imperméable gris à la sortie de l’école ?) que le narrateur affirme combattre jusqu’à vouloir « lui tirer dans la bite », dramatisant comme s’il racontait Pierre et le loup avec la voix de Vincent Price. Le chanteur n’a probablement toujours pas digéré ses années collège (mais qui les a digérées ?) et l’on s’interroge sur les brimades qu’il aurait pu y subir. Couilles au poteau ? Bite au cirage ? On imagine le pire.

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Au milieu de ce catalogue pour synchros à destination de pubs Numericable ou de films érotiques italiens à la Joe d’Amato, Tellier ose la longueur avec Comment revoir Oursinet ?, d’une durée de 14 minutes et 12 secondes, qui se veut le morceau de bravoure de « L’Aventura ». Où l’on part à la recherche d’Oursinet, le doudou du petit Sébastien, dans la forêt d’émeraude, là où la flore est plus phosphorescente que sur la planète Pandora. Au détour d’une chute d’eau, on croise Laurent Voulzy, la langue clouée dans l’écorce d’un figuier étrangleur, le dos constellé de fléchettes au curare. Héroïque, il trouve la force de nous indiquer la bonne route en désignant l’ouest du bout de l’index, avant de succomber à ses blessures. On poursuit notre chemin à la machette, la peau suintante par tous les pores, tandis que la voix du Tellier céleste nous parvient, diffuse, par-delà la canopée : « Comment revoir Oursinet ? Mon copain tout de fils. Comment revoir Oursinet ? Mon copain immobile. Comment revoir Oursinet ? Si gentil et si fragile. Comment revoir Oursinet ? La vie sans toi c’est difficile. » On shoote dans une boite de Pepito bleu coincé entre deux racines d’Euterpe oleracea. Voulzy avait dit vrai. Mais, alors que nous croyions toucher au but, le vent se lève, la forêt s’anime, les arbres ploient vers nous, leurs lianes nous enlacent, nous étouffent. « Oursinet ? T’existes plus, c’est ça ? Oursinet ! Je t’aime encore ! ». Soudain, une lumière aveuglante chasse les ténèbres. C’est alors qu’apparaît dans un halo irréel, souverain comme Gandalf le Blanc, Barry White vêtu d’un simple pagne. De ses bras puissants, il nous arrache aux griffes des végétaux pour nous emmener loin de ce cauchemar musical. Nous reprenons conscience à l’orée de la forêt, sains et saufs. Barry nous chuchote, de sa voix profonde et suave : « Oublie Oursinet. Il vit tout au fond de cette jungle dans l’antre du Colonel Kurtz. Vous êtes tous morts pour lui. » Puis il marmonne, avant de disparaître dans la végétation : « L’horreur… L’horreur… 

10308248_10152857460403219_5352124117535945487_nA peine remis de ce drame mystique, Tellier enchaine sur L’amour carnaval, une brève ballade acoustique chantée par un robot fabriqué à partir de pièces détachées de Mylène Farmer et de Michel Fugain, où « carnaval » rime avec « tropical », et c’est à peu près tout. Clichés sonores et textuels sur Ambiance Rio, une funk de musicomètre où un saxophone crevé vient se greffer sur un épuisant enchevêtrement de notes et de rythmes.

Enfin, dans L’enfant vert, Tellier évoque l’Amazonie avec exaltation, pour décliner tous les lieux communs possibles autour du Brésil – pays qui lui a inspiré ce nouvel album – en chantant : « Le Brésil, la samba, ça c’est mon enfance », « On vit comme on danse ». La sortie de ce disque a-t-elle un rapport avec la prochaine Coupe du monde de football ? La coïncidence calendaire laisse peu de doute, à deux semaines du début de la compétition. Peut-être une façon de s’associer à l’événement, un peu en clandé, espérant que les journalistes fassent le reste en proposant « L’Aventura » dans leurs playlists ou leur pages shopping « spécial Brâââzil ». Oui, vraiment, on a hâte de découvrir la Qatar 2022 à travers les yeux de Tellier : « Le Qatar, la niqab, ça s’est mon enfance, on vit comme on achète, dans un maul géant climatisé »

Allez Sébastien, c’est bon, t’as gagné. Rendez-vous à la gare routière de Gallieni, tout est arrangé : le bus de tournée Star 80 va venir te chercher, et tu pourras disparaître de nos écrans radar en compagnie de Cookie Dingler, Caroline Loeb et Léopold Nord, pour filer à 90 km/h sur nos belles routes de France, en écoutant Nostalgie enfin à l’air libre.

Sébastien Tellier // L’aventura // Record Makers

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12 commentaires

  1. Ah ah les salauds.:) Le pire c’est que ça fait un peu envie. Et puis bon, après Fuzati qui namedroppe Téléchat, Tellier qui se plonge dans Les Cités d’Or, y a un flux de conscience quelquepart…

  2. très beau papier. Je note à peine 2 coquilles : « la sortie de ce disque a-t-il… » au lieu de « a-t-elle ». Puis « tu pourras disparaître des nos écrans radar », au lieu de « de nos écrans radar ». Vous vous améliorez.

  3. Soyons honnêtes, la fin du disque et les deux derniers morceaux, dont « Ambiance Rio », sont tout de même respectable, voire un peu plus même.

  4. « Sur une bossa nova Nescafé, Tellier chante : comme elles sont loin les belles cités d’or » : voilà qui résume le propos. Il faut en finir avec le prétendu génie, qui perd en talent ce qu’il gagne en enfantillages, en cheveux ce qu’il gagne en barbe. Quelqu’un relèvera-t-il le parallèle avec Katerine ? « Magnum » et « L’Aventura » : même combat. Deux artistes brillants à l’origine, dont les fulgurances se dissolvent petit à petit dans le n’importe quoi. Dans le genre, « My God is blue » et son Alliance Bleue se posaient là : pour faire oublier cet échec cuisant, il fallait au moins pondre deux albums coup sur coup. Pas de bol : deux mauvais disques… Tellier vieillit et veut sa place au soleil. Il commet la faute irréparable : se frotter au Brésil, terre promise des plus grands compositeurs pop, et ce juste avant la Coupe du Monde (ben tiens, si ça peut servir la promotion de son disque…). C’est inélégant. Passons-nous donc de ses services pour sonoriser l’été qui arrive, et retournons écouter Jobim, Marcos Valle, Jorge Ben, Sergio Mendes, Os Mutantes, Edu Lobo… ça a quand même plus de gueule.

  5. On sent bien le mec qui n’aime pas Sébastien Tellier. A partir de la, pas étonnant que la critique tombe dans le n’importe quoi, avec la mauvaise foi qui va avec.
    Bon bref, ce n’est pas bien grave, si les critiques servaient à quelques chose, on le saurait depuis le temps.
    Moi j’ai aimé les 1ers albums, pas trop My god is blue, le concert lié était assez pénible, mais cette Aventura je l’aime bien.

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