Selon la légende, le producteur aurait inventé le krautrock et accouché des meilleurs œuvres de Brian Eno, Can, Kraftwerk, Neu!, Devo, Eurythmics, D.A.F. et… des Rita Mitsouko. Pourtant, contrairement aux George Martin, Martin Hannett et autres Phil Spector, ce “Konrad in arms” demeure presque un inconnu vingt-six ans après sa mort. Où t’étais-tu donc planqué, Conny ? La réponse à lire ci-dessous est extraite du Gonzaï n°4 (octobre 2013).

Tout commence en 1940 à Hütschenhausen, dans le Palatinat rhénan, morne région du sud-ouest de l’Allemagne nazie où naît Konrad Plank. A partir de là, tout va très vite. Il débute en tant qu’ingénieur du son à la radio dans un pays ravagé par la défaite, il rencontre Duke Ellington et Marlene Dietrich, obtient un poste d’assistant auprès de Karlheinz Stockhausen et Mauricio Kagel, monte une agence de promotion – Rainbow Productions – pour soutenir l’émergence de la scène de Cologne et de Düsseldorf, et enfin construit un studio qui deviendra rapidement le point de ralliement de tous les musiciens importants de la contrée. Alors, pourquoi ne connaissez-vous pas Conny Plank? Certainement parce qu’il était allemand et qu’en 1970, c’était à peu près aussi glamour qu’Angela Merkel en bikini.
Issu d’une génération d’artistes rencontrant de grandes difficultés à s’exporter face à l’hégémonie anglo-saxonne, Conny devra, comme d’autres, commencer par manger son pain noir, comme s’il devait se faire pardonner des atrocités de la Seconde Guerre mondiale et reconstruire une version funky de l’identité germanique à lui tout seul. On exclura l’hypothèse du rôle toxique des journalistes anglais, pour se pencher tout simplement sur la personnalité du producteur, car Conny Plank était du genre humble et n’aimait pas s’exposer. Les interviews, ce n’était pas vraiment son truc. D’ailleurs, il n’en accordait quasiment pas. Quant aux règles du show-business, il s’en méfie comme de la peste. En témoigne sa rencontre, arrangée par Eno, avec Bono de U2 pour produire l’album “The Joshua Tree”. Sans surprise, Conny trouve le Dublinois insupportable “Je ne veux pas travailler avec ce chanteur !” dira-t-il par la suite. Eno, lui, aura moins de scrupules…

Le mur de Plank

Entier, plutôt solide dans ses choix artistiques, Conny ne collabore donc qu’avec des gens qu’il apprécie, essentiellement sur des projets qui comportent un potentiel d’expérimentation et d’amusement. “La folie est une chose sacrée”, déclare-t-il au magazine Musician en 1987. Et Eno, encore, de souligner que Conny Plank était du genre opiniâtre, qu’il ne gardait pas sa langue sous la console de mixage, qu’il voulait être surpris en écoutant des choses inédites. Une attitude à l’opposé des autres producteurs, qui cherchent à copier ce qu’ils ont entendu la veille en boîte de nuit. Au début de sa carrière, Conny arrive tout de même à convaincre la branche anglaise du label RCA de signer Organisation, une formation de babas de l’espace qui pratiquent un truc indigeste, aux confins du rock psychédélique et de la musique contemporaine, emmenée par un duo du nom de Ralf Hütter et Florian Schneider, futurs fondateurs de Kraftwerk. Derrière son apparence de Viking mal dégrossi, Plank a du flair.
Dans les notes de pochette de “Who’s that Man”, compilation hommage parue cette année chez Grönland Records, Annie Lennox de Eurythmics confirme la capacité du producteur à saisir la nouveauté dans l’air : “C’était un homme puissant, physiquement et spirituellement, il évoquait souvent le frisson du potentiel des sons électroniques.” Quant à Gabi Delgado et Robert Görl, de D.A.F., ils évoquent la générosité et le désintéressement de Conny dans le livre de Jürgen Teipel Dilapide ta jeunesse, du temps où le duo vivait sans le sou et comme des clochards, à la rue. Enthousiasmé par les idées des deux gamins, le producteur mettra son grand studio à leur disposition gratuitement. Il produira les trois meilleurs albums du groupe.

Mon sorcier bien-aimé

À l’instar de Lee Scratch Perry, dont les méthodes chamaniques ont été souvent sublimées (souffler de la ganja sur des bandes enregistrées, les ensevelir dans un coin du jardin pour décanter le tout), Conny Plank conçoit le studio comme un instrument de musique. “Voire comme un instrument électronique à part entière”, nous confirme Daniel Bressanutti, compositeur de Front 242, à la fois pionnier de l’électronique et influence revendiquée par les gars de la techno de Detroit. “Il est indéniable qu’il a apporté quelque chose, même s’il est difficile de définir quoi exactement. Quand on prend la liste des disques marquants de l’époque, du ‘Autobahn’ de Kraftwerk aux disques de Neu!, Harmonia ou Ash Ra Tempel, ça n’est plus du hasard : il est presque impossible d’être autant au bon endroit au bon moment!

Nul besoin de s’assujettir aux exigences de la technologie; il suffit de la pousser dans ses derniers retranchements. Ainsi, Conny décide de modifier son équipement. Il bricole de petits joysticks sur sa table de mixage pour assurer des effets panoramiques incroyables, se sert aussi de boucles répétitives qu’il déclenche à la volée à partir des potentiomètres de la table, et pousse le vice jusqu’à faire installer une caméra au-dessus de sa console pour mémoriser tous ses réglages, à cette époque préhistorique où les presets n’ont pas encore été inventés. Conny Plank est, en quelque sorte, l’ancêtre du sampler combiné à un gourou usant de la technologie pour un résultat profondément humain. Qui est vraiment Conny Plank ? Une man-machine avant l’heure.

“Je suis le médium entre les musiciens, les sons et la bande magnétique.”

Producteur des producteurs

Les compétences de Conny dépassaient parfois le cadre d’un studio d’enregistrement. Son jeu favori? Emmener un artiste pour une balade en voiture en lui faisant croire qu’il écoute la radio, alors qu’il s’agit de la session qu’il vient tout juste de terminer et que Conny, farceur, retransmet via un émetteur qu’il a caché sur sa table. “C’est sans doute le plus grand producteur de notre époque”, dit de lui John Foxx, premier chanteur d’Ultravox, qui a connu Conny lors de l’enregistrement de “Systems of Romance” en 1978. “Son seul équivalent serait George Martin, le producteur des Beatles. Je sais que Conny appréciait son travail innovant sur le morceau Tomorrow Never Knows, car c’est précisément le moment où les idées d’avant-garde de John Cage et Karlheinz Stockhausen ont pénétré la pop anglaise. Curieusement, l’esprit de tout ça n’a pas été vraiment reconnu en Angleterre, à la place nous nous sommes vautrés dans le prog rock en laissant tout l’aspect aventureux aux Allemands… Conny a osé les musiques les plus audacieuses du moment. Il a enregistré les artistes du futur : Can, Kraftwerk, Michael Rother, La Düsseldorf, Cluster,
Moebius et Roedelius, Eno…”

Comme capter les sons du futur condamne à la postérité, Plank passera la majeure partie des années 80 enfermé dans son studio; à la fois loin des regards et des projecteurs, avec pour seule offrande au temps présent de rares photos d’archives où le chevelu pose avec son fils entre deux séances, ou roule une clope aux côtés de Dieter Moebius. Pour un tel homme, c’est bien peu. Le mystère qui entoure notre homme aux mains d’argent, c’est Pete Hope, figure légendaire de Sheffield avec The Box (et son duo avec Richard H. Kirk de Cabaret Voltaire), qui le dissipe en donnant cette définition précise du “son Plank” : “Je n’avais jamais entendu une chose pareille : Conny a créé un feeling et un espace sonore unique au monde. On retrouve ce son dans les années 90 avec l’avènement du trip-hop et le travail de Tricky, Massive Attack et Portishead. Le truc de Conny Plank, c’est ce que j’appelle le ‘rust and smoke’, la rouille et la fumée, c’est-à-dire créer une atmosphère dans un morceau qui soit vaguement claustrophobe et imprévisible.” Un peucomme se prendre un tsunami dans la face quand on est coincé dans un ascenseur. “Conny fonctionnait dans le même état d’esprit que les grands producteurs comme Tony Visconti, ajoute Stuart Argabright, membre du groupe Ike Yard (signature du label Factory US), il chérissait l’idée que  l’enregistrement représentait la partie la plus expérimentale de la réalisation d’un disque.” Maintenant que la pop music se conçoit dans des Brill Buildings de pacotille, de New York à Vesoul, et parfois même avec des budgets inférieurs au Smic, quel apprenti sorcier pourrait encore rivaliser avec Conny?

The end

Lui n’aura pas le temps de voir mourir les années 80. Il décède des suites d’un cancer en 1987, tirant à 47 balais le rideau sur une discographie paradoxalement monstrueuse. Pas connu pour être porté sur les lignes blanches sniffées sur un coin de table, le producteur des producteurs est parti dans la fumée certes, mais sans avoir le temps de rouiller. Pour expliquer cette disparition précoce, c’est le musicien Jono Podmore, de Metamono qui avance un pion : “Bien que j’aie été amené à travailler avec Jaki Liebezeit et Holger Czukay, je n’ai jamais rencontré Conny car il est mort peu de temps après que j’ai intégré la famille Can. En revanche, je me souviens d’une discussion avec Michael Karoli [guitariste de Can – NdlR] qui me disait qu’il trouvait le studio de Conny vraiment malsain à cause de la laine de verre qui traînait partout. Michael est un véritable hypocondriaque, mais je pense qu’il avait raison sur le fait que passer ses journées dans un tel environnement n’avait pas dû arranger la santé de Conny…” L’avènement du tout-digital et des normes de sécurité pas vraiment respectées auront donc eu sa peau. Les vingt années suivantes, le studio hanté continuera de fonctionner grâce au dévouement de son fils et de sa femme, avant que la maladie ne finisse par l’emporter elle aussi, en 2006. Et depuis? Le studio de Cologne a finalement fermé ses portes ; il a été rasé, et l’équipement fut revendu à des collectionneurs. Si l’héritage artistique du géant roux subsiste encore aujourd’hui, c’est dans ces albums beaux et bizarres dérivant dans l’espace telle la sonde Voyager. Quelques mois avant sa mort, le cosmonaute Plank avait prévenu : “Je suis le médium entre les musiciens, les sons et la bande magnétique. Je suis comme un conducteur ou un agent de la circulation.”

Un portrait publié pour la première dans Gonzaï n°4 (octobre 2013), et pour du Krautrock à haute dose, c’est dans Gonzaï n°29 (avril-mai 2019).

2 commentaires

  1. C’est marrant,
    voilà un gars avec un talent singulier que beaucoup d'”artistes”actuels ne possèdent pas.
    Et pas un commentaire, pas une remarque, aucunes chouineries venues du fin fond du web.

    Ou Gonzaï fait mal son job ou
    Florian Berger a un belle carrière qui s’annonce…

    Bon je vais finir de regarder Taratata spécial ” Kids United chantent Indochine” ça va me détendre.

Répondre à Finalcut Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Shares