Of Montreal en onze albums, c'est onze constats identiques : Kevin Barnes côtoie le génie lorsqu'il a le moral dans les socquettes. Barnes, c'est un peu Bruce Willis dans Die Hard : il est extrêmement productif quand tout s'écroule autour de lui. Sa muse héroïne, c'est le Xanax. Du moins, c'était. Car à l'écoute de « Paralytic Stalks », il semblerait que Kevin se porte mieux. Devant l'ampleur de l'interrogation, Gonzaï a décidé de réaliser une interview. Juste pour savoir comment ça va.

Mais avant d’aller au fond du sujet, j’aimerais m’interrompre avec bien peu de courtoisie. (Depuis le temps que je me connais, il serait étonnant que je fasse encore preuve de politesse à mon égard. Vous noterez que l’un des premiers stigmates de l’infidélité est un retour de la politesse de l’adultérant envers l’adultéré, il n’y a donc logiquement aucune raison que je sois poli envers moi-même puisque je ne me trompe jamais. Ou très rarement.) L’interview – du moins ses extraits – qui va suivre n’est qu’un reflet aussi pâle que la lune des propos qui ont été tenus originellement. Je n’ai aucune raison de protéger Kevin Barnes, je n’ai reçu aucun pot-de-vin – et en tout état de cause, les labels me mangent dans la main – et ce papier n’a pas été écrit d’une plume arrachée à la toque d’un Village People.

Non.

Cet entretien réalisé par téléphone a été enregistré via mon phonogramme hi-fi sur une cassette jadis utilisée par ma plus jeune sœur (Dolores De La Motte Picquet-Grenelle) où figuraient ses tentatives de devenir la prochaine Lara Fabian. Si toute notre famille la soutient, il ne reste de ma conversation avec Kevin qu’une litanie lointaine et fantomatique absolument intranscriptible. Pas sémillant pour un sou, Kev n’en demeure pas moins charitable. Mis au fait de ma mésaventure technique, il s’est chargé d’écrire les réponses, en éludant soigneusement toute phrase trop spontanée, embarrassante, ou avec un contenu non pas dénué de saveur mais manquant de croustillant. Les plus sujets aux gingivites d’entre nous apprécieront.

Démarrer une interview en demandant à Kevin Barnes comment il va, ça n’est pas une formule de politesse, c’est une question à part entière.

Dans la commune d’Of Montreal, il y a un sommet nommé « Hissing Fauna, are you the destroyer ? ». Chef d’œuvre bouleversant par son traitement de la douleur avec naïveté et fantaisie, comme un enfant s’amusant avec son moignon encore à vif. Bouleversant. Si « Hissing Fauna » tenait sur deux jambes – le passage des drogues aux antidépresseurs, et les problèmes de ménage – trois albums plus tard, « Paralytic Stalks » se retrouve amputé. « J’ai arrêté les antidépresseurs » me confie Barnes au téléphone. Une réponse sincère et douloureuse – que n’importe quelle chaîne hertzienne (ou du bouquet TNT) s’empresserait de mettre en musique avec la B.O. de Requiem For A Dream – expliquant (en partie) pourquoi le blues fluo de « Hissing Fauna » n’est plus le porte-voix de ses tripes. Avec « Paralytic Stalks », Barnes choisit d’accoucher sans péridurale.

Si les deux albums ont le même noyau, quelque chose de complétement différent a germé. Si l’absence de son psychiatre des remerciements de l’album joue un rôle notoire, Kevin tiendra à nuancer les raisons de son évolution sans flatter l’industrie pharmaceutique. « Je pense qu’à l’époque de « Hissing Fauna », j’essayais de créer une musique enjouée pour m’alléger l’esprit. Concernant « Paralityc Stalks », je voulais un album qui reflète mon état d’esprit, mes sentiments du moment. Je voulais juste faire écho dans ma musique à ce que j’étais en train de traverser émotionnellement, psychiquement et spirituellement. Il y a énormément de douleur et d’anxiété dans « Paralytic Stalks » parce que c’est l’état d’esprit dans lequel je suis en ce moment. Hélas ». Moi, quand tu me dis ça, j’ai envie de te masser les épaules. Je me permets une séquence souvenir où figure une très belle interview de Patrick Sébastien – personnage beaucoup plus ambigu et, à l’échelle des nuances, bien plus subtil qu’on ne l’imagine – pour Télé 7 Jours, où il confiait avoir composé son hymne La Fiesta tandis qu’il était au fond du gouffre. Et toi ? « Je voulais faire un disque très personnel et sans sentimentalisme. J’avais en tête un album sévère et sans compromis, parce que le démon en moi hurlait pour qu’on le libère. » Son démon intérieur, cette bestiole rongeant Barnes dans toute son âme et que sa femme Nina alimente grassement depuis « Hissing Fauna ». Ils ne consulteront pas pour autant un conseiller conjugal. Kevin étant un garçon particulièrement porté sur la catharsis, ces petits tracas sont essentiels à son art. Bien qu’il affirme le contraire : « L’amour et sa cruauté m’ont inspiré énormément, mais ça n’est plus nécessairement la force conduisant tous mes titres. » Et pourtant, lorsque l’on entend Kevin hurler « oh Nina, I Become so hateful » sur Yes, Renew The Plaintiff, il est légitime d’admettre que même si Nina n’est plus un V12, elle reste un élément moteur de la création de monsieur.

Le Déclin de l’Empire Montréalais

Sommes-nous nostalgiques du temps d’Heimdalsgate Like a Promethean Curse et de son génie dopé au Xanax ? De l’opéra sur un prof de maths courant après l’amour ? D’un philosophe miniature ? De son coquelicot qui était en fait un « Efeblum » ? Des albums où chaque titre mentionne Dustin Hoffman ? Des productions au Stabylo et de Georgie Fruit, son double imaginaire qui lui fit découvrir le glam rock ? Oui et non. Non, parce que la discographie d’Of Montreal était une traversée où chaque coup de rame l’emmenait (et nous avec) dans une nouvelle direction. Et puis oui, car désormais Kevin Barnes longe la berge en faisant coucou à Nina depuis son pédalo. Hélas, le climat ne joue pas en faveur de cette frégate en solitaire. Il fait lourd, mais l’orage ne tonne qu’au loin. Lui qui était un as de l’éclat, de l’implosion, badinant avec le terrorisme pop, tout ça n’est plus qu’un pétard mouillé. La faute peut-être à ses influences nouvelles, le prog/art-rock, les Soft Machine période Dada dans l’harmonie dépareillée, ou King Crimson. Plus étonnant (et pas vraiment en fait), « The Age Of ADZ » de Sufjan Stevens, qui est « définitivement mon album préféré des dix dernières années » et qui « m’a poussé à essayer de composer quelque chose de très personnel, très richement orné et sauvage ». Deux vieux marginaux et un décorateur d’intérieur, voilà les nouvelles fréquentations de notre petit Kevin, victime lui aussi de la dépravation et de l’immoralité de l’école publique contemporaine.

« Paralytic Stalks » n’est pas un mauvais album, c’est une œuvre qui porte son nom : une traque immobile, une perquisition dans ses tripes, à la recherche du démon. Ce onzième album est un reflet de sa vie, mais le miroir semble encore trop rapetissant.

Of Montreal // Paralytic Stalks // Polyvinyl Records (La Baleine)
http://www.ofmontreal.net/ 

3 commentaires

  1. Article vraiment excellent à l’image de la phrase sur les deux vieux marginaux et le décorateur d’intérieur, super drôle. Entièrement d’accord avec toi sur l’évolution du groupe. C’est fini maintenant, tout le monde rempile. C’est con j’attendais chaque nouvel album d’Of Montreal avec impatience avant Skeletal Lamping, j’y crois plus tellement c’est gauffre sur gauffre ces temps-ci…

  2. je trouve ce dernier album très réussi comme Skeletal Lamping d’ailleurs. j’ai par contre du le réécouter plus de 15 fois avant de vraiment l’apprécier dans son ensemble et cela me parait la encore être une preuve de qualité. Of Montreal vient de nous livrer un chef d’œuvre, les âmes les plus intrépides seront apprécier (celles qui aiment les premiers Soft Machine et les premiers King Crimson en particulier, ça je vous le concède).

  3. Superbe article.
    Perso je porte toujours une affection particulière à ce groupe, pour plein de raisons (tous les disques jusqu’à Hissing Fauna, surtout celui du coquelicot, la création du label Elephant 6) mais je dois avouer que les 2 ou 3 derniers étaient minables.
    Je n’ai écouté celui-là qu’une seule fois et il m’a l’air bien complexe. Peut-être qu’une quinzaine d’écoutes seront vraiment nécessaires..

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