La réédition récente du troisième album solo du « Moz », qui occupe une place à part dans sa discographie, rappelle que le crooner britannique n’a pas enregistré que des douceurs, et que ses influences premières plongent dans le glam et le punk-rock. A l’heure où il annonce un nouvel album dont on n’attend évidemment pas grand chose, revenons un instant sur son grand œuvre électrique de 1992, fomenté avec une bande de durs à cuir (noir) en pleine période grunge, et nourri par un attachement féroce à sa condition de porte-Union Jack.

Morrissey-morrissey-17771322-500-715Putain de révisionniste. C’est qu’à force, on finirait par croire que Morrissey n’assume pas totalement ses œuvres, au point de réécrire en partie son histoire pour mieux toucher, peut-être, ceux qui n’auraient pas eu la chance de la vivre en direct. Et ça a commencé un peu n’importe comment lorsque l’ex-homme de tête des Smiths, désireux de rééditer dans les formes les grandes pages de sa carrière solo, s’est piqué de s’attaquer directement à « Southpaw Grammar » (1995), disque relativement mineur placé au beau milieu de sa discographie. C’était en 2009, et sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, Morrissey ressortait ce disque en modifiant sa pochette et son tracklisting, bouleversant l’ordre des morceaux, en ajoutant d’autres, pour au final en donner une version qui n’avait plus grand chose à voir avec l’originale. Puis, dans un élan tout aussi hasardeux, il se pencha sur « Bona Drag » (1990), fameuse compilation de ses premiers singles : pochette recolorisée avec nouvelle typo gothique, pistes additionnelles sans intérêt notoire… Dès lors, notre homme repris les choses dans l’ordre mais non sans dommages : « Viva Hate » (1988) et surtout « Kill Uncle » (1991), totalement revisité sur le même mode que précédemment (tracklisting foireux, pochette surprise, vous commencez à comprendre). Bon : Steven Patrick, tes albums dits de la « première période » (celle dont nous parlons ici, la seule qui vaille) sont suffisamment importants pour que tu ne t’offres pas le luxe de les défigurer. Quant à tes chansons, d’une manière générale, sache qu’elles ne t’appartiennent plus : elles sont à moi, elles sont à nous, elles sont au peuple.

Pause : à ceux qui auraient du mal à comprendre, à ce stade de la lecture, les raisons de la colère, de l’exaltation pour si peu, sachez que le sujet a toujours exigé que l’on aborde les choses légères avec gravité – et inversement, en restant droit, entier, intraitable avec toute forme de médiocrité. En ce sens, et contrairement à ce que l’on pourrait croire à première vue, Morrissey est totalement « Gonzaï ». Fin de la parenthèse.

Or donc, c’est dans ce contexte un poil tendu que l’on accueillait la réédition, il y a quelques semaines, de son troisième album solo, « Your Arsenal ». Un album très particulier dans sa discographie, sans doute le seul à le montrer sous un jour acceptable aux yeux de ses divers détracteurs (ils sont nombreux). Avant de plonger dans celui-ci, commençons par la bonne nouvelle : « Your Arsenal » (1992) ressort tel quel, sans trucages ni artifices tels que ceux énoncés précédemment, simplement avec un bon remastering, et avec en vrai cadeau bonus une captation DVD d’un concert donné en Californie, quelques mois avant sa sortie officielle. La prestation n’est pas exceptionnelle en soi, mais a le mérite de montrer Morrissey (fraichement entouré de son nouveau groupe) faire ce qu’il sait faire de mieux : enchainer un nombre impressionnant de classiques en arpentant la scène de long en large, constamment en recherche d’un contact tactile avec ses fans, ceux-là même qui lui donneront sa dose d’amour ou bien de gloire (c’est du pareil au même). Morrissey est en effet un cas unique dans l’Histoire de la pop : ce n’est ni Ziggy Stardust (la superstar extraterrestre) ni John Lennon (le working class hero qui parle au nom du peuple), c’est une créature qui se place quelque part à mi-chemin, une icône ambiguë mais proche des gens, dont elle se charge de laver l’honneur à coup de sentences définitives. Les petites gens, les déclassés, les marginaux savent donc pertinemment tout ce qu’ils doivent à leur divine idole. Et ils le lui rendent au centuple.

En 1992, lorsque sort ce disque, la fulgurante carrière des Smiths est déjà loin derrière. C’est qu’en cinq ans, il s’est passé des tonnes de choses en Angleterre : le courant indie s’est entiché de sonorités plus noisy (le shoegaze de My Bloody Valentine ou Ride), l’arrivée de l’acid-house a tout emporté sur son passage (dans les clubs comme dans les charts), et au milieu de tout ça, les gamins se sont débarrassés de leurs dernières œillères pour se retrouver dans la tornade « Madchester »… née dans la ville historique des Smiths.
Désormais en solo, par la force des choses mais surtout celle de Johnny Marr, Morrissey n’a plus vraiment le même statut. Aux yeux du grand public, il n’incarne plus un idéal : privé de son entité collective qui en faisait un porte-voix pour les sans-grade, il fait juste ce qu’il peut pour exister. C’est d’autant plus un comble qu’il incarnait les Smiths à lui tout seul : l’esthétique rétro et minimaliste, les chansons qui semblent directement s’adresser à tout un chacun, la portée politique de leur message, aucun doute là-dessus, c’était lui. Désormais, Morrissey doit apprendre à assumer seul, en son nom propre, toutes ses prises de position, y compris les plus téméraires. Pour son premier solo, « Viva Hate », il va trouver refuge auprès de Stephen Street, producteur historique de son défunt groupe. Mais celui-ci ne tarde pas à faire ses valises au cours des sessions de « Bona Drag », à la suite du bref retour en studio de la section rythmique originelle des Smiths (la paire Joyce/Rourke). Qui sera elle-même remplacée pour le disque suivant, « Kill Uncle »… En somme : si Morrissey n’a jamais aussi bien chanté que lors de ces années-là, il a du mal à mettre la main sur les bonnes personnes, celles qui lui donneront enfin le sentiment de retrouver cet esprit de groupe si chèrement perdu. Le déclic arrive pourtant avec Marc Nevin (ex-Fairground Attraction) qui lui pond quelques titres et, surtout, l’emmène trainer dans des soirées rockab’ de Camden, où il va faire la connaissance de quatre petites frappes aux allures de teddy boys : Boz Boorer (guitare), Alain Whyte (guitare), Spencer Cobrin (batterie) et Gary Day (basse et contrebasse). Morrissey a dans l’idée d’enregistrer un disque résolument électrique. Ils sont parfaits.

Morrissey 2014 Remaster - YOUR ARSENAL (1992)  LP Vinyl Record Album 2
Une très belle photo, présente dans cette réédition, figure Morrissey en train de prendre la pose avec son nouveau line-up. Il est au centre, naturellement, mais il est surtout en retrait, laissant le soin à l’objectif de se focaliser sur ses quatre hommes de bras. Manifestement, ce ne sont pas des tendres. Ils sont bourrus, jeunes, prolos juré craché (c’est écrit sur leurs têtes), ils n’ont sans doute pas inventé la poudre mais ce n’est pas très grave – puisqu’ils la feront parler. Ce cliché qui exhale la zone et la virilité, c’est Morrissey qui dit : « Voici mon gang, ce sont mes frères, je les ai choisis et j’en suis fier. Ils me ressemblent, ils nous ressemblent, et nous partons soudés pour reconquérir cette Angleterre que nous avons tant aimée, mais qui s’est malheureusement perdue en route. » Ce sera le thème central de « Your Arsenal », nommé en référence au célèbre club de football, comme une invitation à se réapproprier les fondements de la culture « lad », populaire, orgueilleuse, paumée mais vibrant à l’unisson. Il sera donc question ici d’une Angleterre qui s’américanise jusque dans son langage, d’une dignité à retrouver, et d’une jeunesse qui se perd dans le hooliganisme, la came ou l’extrême-droite – The National Front Disco, single ambigu qui vaudra à l’intéressé, trop souvent drapé dans l’Union Jack lors de ses concerts, les foudres de la presse déclenchant une polémique totalement bas du front (si l’on peut dire) autour de ses supposés penchants extrémistes.
Qui de plus con qu’un Anglais pour voir en Morrissey, l’homme qui met un point d’honneur à toujours se placer du côté des plus faibles, un nationaliste borné aux idées mal placées ? La subversion, que seuls des hommes intelligents comme le « Moz » peuvent manier avec dextérité, ne saurait être accessible au premier crétin qui s’en réclame. Cela demande de la nuance. Or lorsque l’on fait le choix de défendre la veuve et son orphelin, la bienséance indique de ne point leur demander si ils ont bien leur carte de séjour… Caduque est donc la polémique. « Your Arsenal » est un disque qui chérit une Angleterre défunte, liquidée en partie par des années de thatchérisme, une Angleterre d’avant la crise, d’antan, proche de celle décrite par Ray Davies lorsqu’il pondit « The Kinks are the Village Green Preservation Society » (1968). Ce n’est pas un disque qui condamne, c’est un disque qui glorifie – la Nation, ses traditions, ses héros du quotidien. En ce sens, il n’annonce rien de moins que l’arrivée de la « britpop », dont Blur fourbira le premier mètre-étalon un an plus tard (le fantastique « Modern life is rubbish »).

kill-uncle-5154b9c977515A l’été 1991, pour que ses ouailles commencent à se faire la main, Morrissey les emmène tourner outre-Atlantique afin de défendre « Kill Uncle » sur scène. Une belle épreuve du feu, tant les chansons de cet album s’avèrent assez paisibles dans l’ensemble (certaines sont des monuments d’évanescence), et qui confortera le patron sur un point : ce groupe peut tout jouer, ballades, pop songs de facture classique, et bien sûr, des trucs plus glam ou plus rockab’ – des trucs qui rockent fort. Un premier témoignage de cette tournée prend la forme d’un Ep enregistré dans une station de radio à Los Angeles (« Morrissey at KROQ »). Les Américains réserveront bientôt un accueil digne de ce nom à « Your Arsenal », alors que celui-ci sera descendu dans son pays d’origine, en partie pour les raisons évoquées plus haut. Quel paradoxe : Morrissey vient triompher aux Etats-Unis avec un petit précis d’anglicité qui ne les épargne pas, et ce au moment même où le grunge est au zénith… Quel est donc le secret de ce disque qui résume, en trente-neuf petites minutes, toute l’ambivalence de son géniteur ? Serait-ce sa fibre patriotique, qui revêt comme chacun sait une importance tout aussi capitale au pays de l’Uncle Sam ? Son caractère délibérément rétro, alors que l’on commence à parler d’un essoufflement du rock contemporain – et bientôt de son suicide un triste jour d’avril 1994 ? A moins, peut-être, que l’on ait vu dans cette résurgence du glam « canal historique » (Roxy Music, David Bowie, T-Rex) le retour d’un certain panache en ces instants où le rock indé américain la joue low profile, lo-fi… loser ? La pochette de « Your Arsenal » est très forte : elle érige Morrissey en sex-symbol à banane – on dirait presque Elvis qui viendrait de se faire dépouiller par les Cramps. Et c’est exactement comme ça que commence l’album, avec deux titres que l’on prend en pleine poire : descentes de guitares corrosives, batterie frénétique et massive, et au-dessus de tout ça, la voix de Morrissey, impériale, assurée, celle du crooner qui a acquis une dimension quasi-christique. Mick Ronson, des Spiders From Mars de qui vous savez, est à la production. Ce disque-là sera pour les étoiles.

A l’époque, « Your Arsenal » fait l’effet d’une libération.

Pas seulement pour Morrissey, requinqué comme jamais par l’unité et la puissance de frappe de son nouveau groupe, mais aussi et surtout pour ses fans, qui tiennent enfin le premier monolithe de leur idole, éminemment électrique mais pas seulement, cohérent sur la longueur et dans la prise de son, un disque pour remettre les choses là où elles devraient l’être, dans les cours de lycée, les soirées étudiantes, partout où la jeunesse pouvait débattre de l’utilité du personnage. Car aux yeux de pas mal, ceux qui écoutaient Morrissey étaient au choix des garçons trop sensibles (autrement dit : des tapettes) ou des filles au romantisme exacerbé (autrement dit : des cageots). Les « vrais mecs », eux, écoutaient du reggae (« Fume mon frère ! »), de la techno de hangar (« Trop cool la montée ! »), du grunge-heavy-fusion (« Tu le kiffes mon gros riff ? »), et les bombes anatomiques avaient pour elles le R’n’B (« J’adore mon nouveau maillot ! ») ou la variété de merde (« Et si on se faisait une soirée filles au Macumba ? »). L’espace d’un instant, supposées tapettes, supposés cageots et autres supposés tocards eurent donc l’occasion de brandir ce disque puissant, noble, qui donnait enfin à son auteur une dimension « masculine » jusque-là très discutée. La grande question : ce personnage ambigu, frivole, maniéré, n’était-il pas… gay ?

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Dans un excellent papier au long cours paru il y a quelques années, un journaliste français apportait à cette question, au détour d’une phrase, la plus pertinente et définitive des réponses : « probablement ». C’est que, loin de la fustiger, Morrissey n’a jamais cautionné la « culture gay », pas plus qu’elle ne se réclame de lui d’ailleurs : il est à côté. Son obsession à lui, c’est d’idéaliser le genre masculin dans son élément naturel – pas de le voir se dissoudre dans un communautarisme chamarré. On peut douter de lui lorsqu’il déclare qu’il est « humasexuel » (sous-entendu « asexué » : la bonne blague). En revanche, cela signifie clairement qu’il met un point d’honneur à s’adresser au genre humain dans son ensemble, quels que soient ses penchants sexuels, ses opinions politiques, son appartenance ethnique. Morrissey a été président du fan-club anglais des New York Dolls puis de celui des Cramps, a fondé le plus grand groupe pop anglais après les Beatles, sauvé des milliers d’adolescents du suicide, craché publiquement sur Margaret Thatcher, la Reine d’Angleterre et l’ensemble de la famille royale, refusé 75 millions de dollars pour une reformation des Smiths qui ne se fera JAMAIS, alors franchement, ce qu’il peut faire dans son pieu… who cares ?

A bien des égards, « Your Arsenal » est son « The Queen is Dead » solo.

D’abord, c’est son troisième, et on peut légitimement considérer que le suivant (le superbe « Vauxhall & I », dont la réédition est attendue dans les prochains mois) a la même facture « classique » que le fameux « Strangeways, Here We Come » des Smiths. Ensuite, c’est son album le plus frontal, immédiat, blindé de parties de guitares (électriques ou acoustiques) mémorables, dix titres partagés entre brûlots contestataires, ballades et pop-songs pensées pour les charts (sans doute la partie où il pêche le plus, pour le coup). Ainsi, You’re the one for me Fatty renvoie directement à Some girls are bigger than others Certain people I know  se pose comme une respiration laidback à la moitié du disque (comme Cemetry Gates avant lui) et l’énorme I know it’s gonna happen someday rappelle immanquablement I know it’s over dans sa façon de se poser comme un slow ultime, monumental. Ce sont d’ailleurs les balades, stratosphériques et arrangées avec une élégance folle, qui donnent à ce disque ses dernières lettres de noblesse : We’ll let you know et Seasick, yet still docked, assez minimalistes sur la forme, sont de ces chansons qui vous plongent dans un état second, une forme de mélancolie profonde baignée dans un halo de lumière, assez indicible. Partout ailleurs, ce sont les guitares, nerveuses, altières, qui occupent les avant-postes… Morrissey essaiera bien ensuite, avec « Southpaw Grammar » (bouclons la boucle), de pousser encore plus loin le bouchon dans ce registre rock, ce sera peine perdue, la magie s’étant évaporée en route. Aujourd’hui, la diva aux excentricités notoires (on l’a su exiger une Cadillac rose lors de l’une de ses apparitions en Espagne) s’évertue à enregistrer encore des albums, mais rien à faire : on ne dit pas les mêmes choses à cinquante ans qu’à trente. Enfin, pas quand on s’appelle Morrissey, dernier des romantiques et premier parmi les punks, dont il aura gardé la dimension définitivement insoumise, mais certainement pas la garde-robe.

Morrissey // Your Arsenal  // Réédition CD+DVD (Parlophone)

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8 commentaires

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  2. Plus sérieusement, j’ai lu des trucs sur le jeu de mots du titre, mais il l’a fait exprès ou pas ? J’imagine que oui, mais bon… :p

  3. Un bon album oui un chef d’oeuvre non, loin derrière Vauxhall and I son seul chef d’oeuvre solo et derrière le premier aussi.

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