Raccrocher les éperons. En 1973, le western n’a plus vraiment la cote. Un genre mort, tari d’avoir été mille fois puisé pour sortir autant de navets à la gloire d’un pays fédéral aux

Raccrocher les éperons. En 1973, le western n’a plus vraiment la cote. Un genre mort, tari d’avoir été mille fois puisé pour sortir autant de navets à la gloire d’un pays fédéral aux effluves désormais nauséabondes : à dix jours d’intervalle cette année-là, on arrête d’un côté Gordon Liddy pour avoir installé des tables d’écoute dans l’immeuble du Watergate, tandis que de l’autre on inaugure en grandes pompes le World Trade Center. Lui-même promis à une dégringolade.

L’année s’est ouverte sur le retrait des troupes U.S. du Viêt-Nam, elle se terminera sur la guerre du Kippour et un choc pétrolier. Pas vraiment l’époque pour un rôle de justicier de la paix (armée) comme Henry Fonda en a incarné toute sa carrière, de La poursuite infernale de John Ford aux Twelve angry men de Sidney Lumet. A soixante-dix balais, il vient d’enfiler un costard mal taillé de deux saisons dans le rôle rigolo-comiques de Chad Smith, simple flic de L.A. réglant surtout des pépins de famille. Soap. Sans bulle qui éclate, juste la mousse…

Sur les écrans de 73, on applaudit L’arnaque, Papillon, et Dernier tango à Paris, quand on ne tremble pas dans le noir de L’Exorciste. Le capo maffieux de l’année passée Al Pacino reçoit un award pour son rôle de flic nettoyeur de ripoux dans Serpico (toujours de Lumet, décidément obsédé du lave-plus-blanc social). Quelque part, Martin Scorsese tourne Mean Streets dont la bande-son rock’n’roll embrayera sur la célébration d’un âge d’or déjà fané qu’est American Graffiti, encore à l’affiche. Trois raisons d’attendre vivement Taxi Driver.

Mais c’est l’été qui sera le plus meurtrier. Le 31 Août de cette même année, John Ford meurt. Justement lui. Monsieur Western, ni plus ni moins.

Ce pessimiste devenu alcoolique (ou l’inverse) tournait en vieillissant des films bien plus fatalistes à l’égard des Etats-Unis (l’amer L’homme qui tua Liberty Valance), préférant se tourner vers l’Irlande de ses racines. Au printemps, Nixon lui avait desservi rien de moins que la Médaille Présidentielle de la Liberté, mais on le sait, les proches de Dick-le-tricheur ont des fins de carrière douloureuses. Preuve en est, sa grande copine John E. Hoover a cassé sa pipe l’année précédente.

Ne reste alors que le « spaghetti ». Des réalisateurs ritals même pas nés dans le Bronx mais dans quelque trou boueux de l’Emilie-Romagne ou de la banlieue de Rome et qui vont planter leurs caméras dans le désert espagnol de l’Almeria, tellement plus proche que le sable du Nevada et les mesas du Nouveau-Mexique. Les ricains l’ont en horreur, ce genre qui bafoue la légendaire conquête de l’ouest et les valeurs américaines. Et encore, si au début cela faisait grincer des dents, depuis 1970 on peut sourire sans craindre de renverser son pop-corn en voyant autant de fours se moquer de pécores cradingues se balançant des pralines comme des Laurel et Hardy en bretelles et boots. « Vous allez voir qu’il va tomber dans l’abreuvoir – Tiens ! tu vois j’m’étais pas trompé ! ».

Mario Girotti, un vénitien ayant hérité des yeux bleus de sa mère teutonne, démarre une jolie carrière de seconde zone dans les années soixante et rencontre sur le tournage bancal d’un film de cowboys, avec duel truqué et enquêteur de compagnie d’assurance (sic), un gros bonhomme barbu dont il devient inséparable. Suivent une flopée de buddie movies de série B à cheval pour lesquels l’ancêtre d’un service marketing le renomme Terence Hill et son duettiste Bud Spencer. Le plus célèbre d’entre eux (peut être dû à de nombreuses suites-gaudriolles) : On l’appelle Trinita. Celui qui voit naître ce personnage récurrent de cowboy paresseux et cradingue. Celui par lequel le re(cu)père Sergio Leone.

Pour ce dernier, l’affaire est entendue, il faut donner un ultime coup de chapeau à ce genre mourrant, en voie de ringardisation, et ce sera ce film-là. Titre retenu ? Mon nom est Personne. Double réponse à « Trinita » bien sûr et à la trilogie de l’ « homme sans nom » qui rendit célèbre Clint Eastwood : A Fistful Of Dollars en 1964, For A Few Dollars More l’année suivante, et The Good, the Bad, and the Ugly en 66.

La caméra passe dans les mains l’assistant historique de Leone, Tonino Valerii mais on y met le budget ; 117 minutes au compteur, et certains plans seront cette fois vraiment tournés en Amérique (Nouveau-Mexique, Nouvelle-Orléans, Colorado).

Et puis pour enfoncer les ventes de quelques dollars de plus, on clamera quand même que tout est du grand Sergio…

L’histoire ? Au départ, un règlement de compte (hé, on est dans le wild west tout de même…) sur fond de blanchiment d’argent sale. Tout cela servant rapidement de terrain de jeu à un jeune pistolero se faisant appeler Personne, décidé à faire entrer Jack Beauregard, son idole, dans les livres d’Histoire. Sa méthode ? Lui faire affronter seul tout la Horde Sauvage, un gang de cent cinquante bikers chargeant à dos d’Appaloosa. Et de le flinguer après.

Deux icônes face à face, taillé dans la pellicule. Janus, mais en négatif. Deux écoles, celle de 39 et la Chevauchée fantastique, et celle des sixities et les Dollars… Le vieux Fonda renfile les éperons mais aussi de petites lunettes, et le jeune loup Hill sa chemise tachée de gras et son stetson trouée. Deux paires d’yeux clairs qui captent l’attention, deux regards forcément en arrière, braqués sur une époque (le mot même revient constamment dans leurs répliques). L’un est dramatique, parle du temps qui passe ou qui reste, comptant les amis qui meurent one by one. L’autre distribue des torgnoles, un air de mauvais coup éclairant en permanence ses longues dents blanches de wannabe. L’un attend un bateau pour quitter l’Amérique et gagner l’Europe, doigt tendu du cinéaste macaroni en réponses aux sarcasmes des initiateurs du genre. L’autre attend la gloire promise et met son doigt dans le cul des bourgeois raseurs.

Car c’est là le sel du film. Valerii s’applique à faire un grand film, plans cinémascopes et répliques balles sifflantes, adaptant le script d’Ernesto Gastaldi qui accumule les clichés du genre : un train d’or, le frère assassiné, le duel… de son côté, Leone parsème de références comme une traînée de poudre d’or dans la poussière mexicaine. Un cimetière indien qui compte une croix frappée du nom de Sam Peckinpah, celui là même qui appliqua un regard révisionniste au western à travers un film ultra-violent nommé… The Wild Bunch. La fameuse horde destinée à Beauregard dans My Name Is Nobody… Un clin d’œil plus qu’appuyé par Personne, récitant la biographique liste des trépassés tombés par Beauregard comme un fan en chaleur. Les mines d’or qui ne crachent plus de pépite mais tournent à l’argent sale, comme une grosse industrie encostardée qui fait encore semblant. Et cette musique d’Ennio Morricone qui singe la Chevauchée des walkyries pour le thème de la horde, ou My Way pour Beauregard, alors même qu’à la sortie de ce hit en 69, le crooner parlait de prendre sa retraite.

On pourrait croire à un feu d’artifice final, toute une industrie de « chevaux et de cordes » comme la décrivait Grover Lewis, qui ferme ses portes dans l’allégresse. Faire briller la légende comme un miroir de bordel, en remémorant le bon temps.

Mais Leone fait siffler les mots dans la bouche de Fonda : « Le bon vieux temps, il n’a jamais existé ! »

Le film sort en Juin 1973. Un an tout juste après le sulfureux succès de Deep-Throat qui retrouve ces jours-ci une certaine publicité dans les titres de la presse de Washington. Un ex-conseiller juridique de la présidence évoque devant le barreau des histoires de valises pleines de billets pour payer des plombiers et des exilés Cubain. L’année suivante sort Chinatown qui adapte le scandale de la Guerre des Eaux de Californie, puis viendront The Three Days of the Condor qui règle ses comptes avec la CIA. Beauregard disait : « Même la violence a changé » et en effet, les porteurs de flingues au cinéma auront désormais tendance à le faire en ville plutôt que dans les plaines, retournant la violence sociale contre elle-même ; Charles Bronson incarnant mieux qui quiconque ce retournement de veste (en cuir) dans Un justicier dans la ville et ses quatre (!) suites. Hill & Spencer suivirent cette route devenant tour à tour des matelots, des motards, et des Super-Flics. Henry Fonda ne fit plus jamais de western. Curieusement, Leone si. Un spaghetti avec Terence Hill, Charlebois et Miou-Miou…

Nixon démissionna en Août 1974. Une semaine plus tard, Sam Peckinpah sortit l’un des meilleurs western avec Bring Me the Head of Alfredo Garcia qui hélas passera inaperçu. Parce qu’à partir de 1973, le western n’a plus vraiment la cote.

17 commentaires

  1. je crois que c’est encore aujourd’hui le seul film que je sauverais d’un incendie pour l’emmener surune ile deserte.
    et j’ai acheté la bo en vinyle il y a une semaine. ô joie.

  2. fantastique gringo
    encore une autre version de l’évangile selon tuco !

    bravo pour cet article, l’inquisition des véritables western est en route

  3. Ca fait 20 ans qu’on « sauve » le spaghetti, qu’on le ré-encense, qu’on sacrifie à sa veulerie foireuse. Les mêmes citent Audiard à chaque fin de repas/soirée. J’en ai ma claque des anars de droite. Les dandys finissent toujours collabos et la presse postmoderne/mortem est là pour le prouver.

  4. ouais t’as raison rené, tu devrais reprendre ton abonnement à l’huma et en plus ne regarder que les séquences de one plus one où les stones n’apparaissent pas, histoire de bien te faire chier.
    et c’est bien connu, les gens de gauche eux ne collaborent jamais avec des régimes atroces

  5. Je ne suis fan que de films avec un bon scénario(et je suis très difficile je zappe très vite si je vois que c’est bidon) et pour moi mon nom est personne tient la route même avec terence hill qui pour moi encore n’a fait que des navets ,alors si t’es un critique de la culture moi je suis philistin et heureux de l’être ! Continue à regarder scoubidou et arrêtes de perdre ton temps ou change de métier!

  6. Cher Gud,

    Je viens de relire votre commentaire en me demandant s’il n’avait pas été auto-généré par un bot de google.
    Si ce n’est pas le cas, sachez qu’il n’a aucune cohérence et que votre avis sur le « métier » de « critique de la culture » (vous avez trouvé ça dans une fiche APE de Pole Emploi ou quoi ?) atteint sensiblement celui de ma boulangère qui s’y connait en batards, elle est très difficile et zappe très vite dans il n’est pas bien cuit.

    Accessoirement, votre avis de (sy)philistin, je m’en cogne.
    Bien cordialement,
    H.

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