©Astrid Staes

Grand fan de Kraftwerk, Drexciya et Dopplereffekt, Michel Amato remet en cet an de grâce 2022 le costume de l’homme aux synthés derrière la vocaliste Miss Kittin. De quoi prendre un peu d’avance dans le papier qui suit avant de revenir à l’essentiel : la sortie imminente du bien nommé « The Third Album ».

Nous sommes en juin 2040 dans la périphérie lyonnaise, un vieil homme avec un t-shirt Underground Resistance délavé se penche sur un tas de vieux Moog éclatés et de KorgMS20 éventrés, dans une décharge publique dédiée aux synthétiseurs et autres machines sonores du vingtième siècle gavées d’éléments électroniques aujourd’hui devenues obsolètes.

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En voyant ces vénérables claviers analogiques, ventres béants, dégueuler tristement des tonnes de câbles et de composants électroniques oxydés par les intempéries, Amato 451, l’homme à la mèche grise, se souvient de sa jeunesse de vedette techno, bien avant le funeste « blackout » électrique mondial qui plongea, fin 2039, une partie de l’Europe dans l’obscurité la plus totale à la suite d’une puissante cyberattaque de la Chine sur les infrastructures étatiques des nations européennes. Attendant la nuit noire pour éviter les hordes de pillards sous crack venus des grandes villes ensauvagées et moyenâgeuses, matricule Amato 451 muni d’une lampe frontale au lithium récupère quelques pièces de rechange, et les fout dans sa besace estampillée Zone Records afin de tenter de réparer ses propres machines, tous ces merveilleux synthétiseurs qu’il espère bien pouvoir rebrancher un jour quand nous aurons à nouveau des centrales nucléaires qui fonctionnent correctement et du carburant pour faire rouler tous ces véhicules électriques en panne, faute d’énergie disponible, depuis que la Chine et la Russie ont déclenché l’apocalypse cybernétique sur le vieux monde pour s’emparer des ressources énergétiques dont ont besoin leurs populations.

Depuis un an, l’Europe de l’Ouest est plongée dans une guerre énergétique sans précédent, les ordinateurs personnels et ceux des entreprises non essentielles ont été réquisitionnés par les autorités pour pouvoir permettre aux États déchus et aux gouvernements d’occident de continuer à fonctionner correctement avec des groupes électrogènes stratégiques et une réduction drastique des ressources électriques renouvelables.
Des villes entières ont fait sécession ou sont tenues par des barons de la drogue ou des petits califats. L’Europe vit une crise sans précédent, et en France le commun des mortels n’a plus ni eau courante, ni chauffage, ni électricité. Bien entendu les magasins, les usines, les transports aériens, les divertissements, les concerts, les discothèques, tout ça n’existe plus depuis la pandémie de la Covid19 qui a sévi sur Terre entre 2020 et 2025 et l’invasion de Kiev par l’armée russe, à l’époque où un krach boursier sans précédent, et le terrible variant Omega, ont fini par désorganiser profondément l’économie mondiale et détruire les services hospitaliers de nos pays modernes.

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Après la pandémie apocalyptique beaucoup de gens étaient repartis vivre à la campagne avec leurs progénitures, avec dans l’idée de subsister de façon plus écologique et durable, mais depuis le big blackout la plupart de ces familles qui essayaient de survivre en province avec des potagers, des poules et des puits, sont rentrées dans une pauvreté et une détresse innommables. Depuis la cyber-attaque chinoise, la plupart des grandes métropoles de l’hexagone sont devenues des cloaques géants, des jungles de béton parsemées d’êtres hagards et de délinquants sans foi ni loi. Paris et devenue une zone de guerre civile ou l’armée tente de contenir les guérillas factieuses des caïds de cités dont la brutalité a fait fuir les deux tiers de la population de Paname vers des provinces auparavant méprisées par les bobos de la capitale. Après la pandémie, on a alors assisté à une période de troubles sociaux impressionnants qui ont fini par mettre à terre les divers gouvernements qui ont succédé aux deux de Macron (oui car spoiler, il a regagné en 2022) . La situation mondiale s’est depuis tendue à la suite de multiples catastrophes climatiques et le manque de matières premières a fait exploser l’inflation mondiale à des niveaux gigantesques. La population mondiale est entrée dans une période de troubles majeurs que seule une guerre nucléaire avec la Chine saurait régler. Mais les États-Unis d’Amérique empêtrés dans leur propre guerre civile avec les factions sécessionnistes de Quanon et d’Ivanka Trump ont abandonné l’Europe à son triste sort. Depuis 2039, les gouvernements occidentaux sont quasiment tous dirigés par des gouvernements extrémistes et leurs armées de mercenaires sanguinaires. The Hacker, comme on le nommait avant le grand clash mondial, a même changé de pseudo pour qu’on ne le confonde pas avec les sino-criminels qui ont contribué à détruire nos systèmes informatiques de production électrique.

Assis sur un vénérable Prophet 5 passablement démembré, le regard fixe et froid posé sur le cadavre cramé d’un vieux Yamaha DX7, Amato451 se souvient d’un monde révolu ou la fête était partagée par des millions de personnes chaque week-end, communiant sous ecstasy en discothèques ou en soirées rave, à une époque où l’insouciance énergétique, la puissance du son et des lumières et les effets psychotropes des drogues synthétiques faisaient danser massivement des milliers de jeunes accros à la dopamine. Dans un fatras de diodes et de fils électriques, Amato451 découvre un sac plastique avec un vieux numéro de Gonzaï froissé, il feuillette le magazine et tombe sur une chronique délavée d’un de ses derniers disques.

Quand l’homme aux synthés publia le dernier album de sa carrière avec Kittin 

Mars 2022. Treize ans après leur deuxième LP sobrement intitulé Two (2009), le fameux duo grenoblois composé par nos deux vétérans de la techno, Caroline Hervé et Michel Amato, revient avec un patronyme plus allégé et l’esprit aiguisé de ceux qui savent d’où ils viennent et où ils vont. La sortie de ce nouveau travail, sobrement intitulé Third Album, n’est plus une vraiment une surprise; il était prêt depuis des mois et les deux artistes attendaient vraisemblablement que la situation sanitaire soit moins problématique pour pouvoir défendre leur oeuvre sur scène.

Vingt-cinq ans après leur premier « Champagne ! E.P. » (International Deejays Gigolo Records – 1997), et le succès incroyable du premier album qui lança leur carrière de DJs à l’international en 2001, le couple electroclash atteint aujourd’hui un nouveau palier, nous offrant un album encore plus exigeant, plus noir et plus expérimental que les deux précédents, tout en respectant les codes et la formule qui a fait leur succès. L’excellent single Ostbahnhof et son clip en noir et blanc (vidéo qui aurait pu être tournée à Sheffield en 1979 après un concert de Cabaret Voltaire, Robert Rental et Throbbing Gristle) donne le ton : cold électronique aux relents industriels, synthés glaçants et rythmiques austères soutenues par une voix féminine distante et peu portée sur la déconnade. Je balance le disque dans mes enceintes et l’écoute me parait de plus en plus passionnante à mesure que j’avance sur les pistes. Chose rare sur un album électronique il n’y a ici aucune intention de faire du fonctionnel, mais le désir de travailler pour la postérité avec des titres qui restent dans les mémoires. Le morceau 1900 en introduction ravira les fans du duo car il réveille les vibes electropop de l’époque « Stock exchange » et rend hommage au bistrot grenoblois dans lequel Michel et sa bande de potes se mettent la race en semaine, le vrai QG de Zone records.

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Après Ostbahnhof arrive L’homme à la mode qui plaira aux fans du fantastique PPPO sur « Two », des bleeps et des sons qui me rappellent le premier album de LFO. Inspirée, Kittin balance ici son manifeste « Jamais à la mode, c’est ça la mode » dans un esprit Liaisons Dangereuses parfaitement assumé. S’ensuit La cave, aussi noir et indus qu’un projet synth obscur des pays de l’Est avec des effets psychotropes bien sentis. Malades est mon titre préféré de ce « Third album » avec la superbe Soyouz (final du disque chanté en russe) qui claque tout autant, boite à rythmes old school et fréquences sales se mêlent à des parasites synthétiques et des nappes subtiles qui feront le bonheur du public en live. Je tiens à signaler les chouettes paroles de Kittin sur ce titre-là en particulier !
Chers lecteurs, vous avez ici un très bon album de deux figures majeures de la vraie French Touch, celle qui s’est inscrit sur le temps long et pas sur deux ou trois unes de magazines, une œuvre à la fois fraiche et dans la lignée des deux précédentes. Conclusion : Kittin & Hacker, un retour parfait !

Retour en 2040, du haut de ses 68 piges Amato451 hésite à rejoindre sa vieille amie Kittin en Islande, seul pays d’Europe à avoir encore de l’électricité, là où ils avaient prévu d’enregistrer un album de reprises de Depeche Mode avec la diva Björk que les modifications transhumanistes et biogénétiques ont transformée en être bionique non binaire (comme dans son clip robotique All is Full of Love), dans l’idée de se préparer au retour d’une période plus apaisée et humaniste qui permettra de réintroduire dans la nature des abeilles, des papillons et des petits oiseaux. Après avoir relu la chronique ci-dessus rédigée par PPyR, un gonzo sociopathe, Amato451 décide de rejoindre en bateau le survivaliste Richard D. James dans sa ferme sécurisée de Cornouailles pour rendre un ultime hommage à tous ces pionniers électroniques emportés par la pandémie de 2020-2021, de Genesis P-Orridge à Gabi Delgado, de Florian Schneider à Richard H. Kirk. L’Islande, les abeilles, les papillons et les petits oiseaux attendront.

Miss Kittin and the Hacker // The Third Album // Sortie le 25 mars

Miss Kittin & The Hacker - Third Album 2x12" / Nobodys Bizzness NBLP003 - Vinyl

 

 

 

 

 

 

 

 

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