Au rayon artillerie lourde des Bricomarché de la britpop, on trouve facilement Miles Kane en tête de gondole. Il faut dire qu’en tirant à lui les couvertures de Rock&Folk et les louanges des Inrocks à chacun de ses projets (Rascals, Last Shadow Puppets et son récent album solo), il s’était assuré de passer l’année au chaud.  Aussi balourd que puisse être le labourage médiatique, une énigme persiste, une fesse collée à sa coolitude évidente et l’autre perchée sur sa préciosité de sculpteur pop. Dernière pièce du musée des arnaques faciles ou songwriter illusionniste de génie ? Qui pouvait croire que rencontrer l’énergumène allait éclairer nos lanternes ?

Miles Kane Come Closer GonzaïColour of the Trap, c’est typiquement l’album que j’avais prévu de ne pas écouter. Les rockers plus anglais encore que Thatcher se soignant le gazon, leurs boots de sept livres qui pèsent sept tonnes, la production qui t’écrase les pieds sans s’excuser… Non, j’en avais fini avec eux quand mon abonnement à Rock&Folk avait expiré, à peu près en même temps que mes années lycée, les filles qui vomissaient le samedi soir et les DM de maths qu’on s’échangeait par messagerie instantanée. Evidemment, il fallait changer la bande-son : nouveaux enjeux mineurs, autres soucis cruciaux. Désormais c’est du sérieux, c’est dès le jeudi qu’on rend son dîner. Et puis ces albums de pop en chemise à pois, on finit par les écouter comme on coche une grille de pari sportif, victoire-nul-défaite, c’est du nectar-passe la suivante-mais quel branlos. Même les bonnes chansons ne restent plus collées dans un coin de l’encéphale et s’évanouissent en silence dès qu’arrivent les premiers souffles du vent de la hype.

Evidemment, c’est plus compliqué que cela. Colors Of The Trap ne prétend pas décrocher la timbale du disque culte qu’on s’échangera sous l’imperméable à branlette d’ici l’apocalypse. Il contient comme prévu quelques beaux morceaux de bifteck et pas mal de garniture, parfois fameuse mais toujours réchauffée. Mais il est à peu près impossible d’y apposer son appréciation en bas de page. Le Citizen Kane est décidément bien compliqué : élève appliqué, on ne sait si ses errements en cours de sport sont dûs à de l’inattention ou de l’instabilité.

C’est pas ce mystère qui allait m’empêcher de roupiller en classe, mais comme ici personne ne s’est senti pousser d’ailerons à l’idée de rencontrer un type sympa qui fait du rock’n’roll sympa, j’acceptai sans grincher la mission qui consistait à lui poser des questions au rez-de-chaussée d’un hôtel pour nouveaux riches du 11e arrondissement.

Sache, cher lecteur que j’ai déjà dû perdre en évoquant la fin de mon adolescence, que je suis aussi piètre intervieweur que Miles Kane est mauvais communicant. Ainsi, n’aie pas peur de t’énerver devant un journaliste qui se laisse charmer par la bonhommie du sondé, insiste lourdement sur des questions qui n’amèneront pas de punchline inoubliable, et tente coûte que coûte de faire passer une idée bien personnelle. Il t’est aussi recommandé de pester contre le rocker qui récite ses leçons devant un énième jury : de l’adoration des Beatles à celle de Dutronc, surtout bien rappeler qu’on n’oublie pas d’être cool, mais pointu et obsédé par l’efficacité pop de 7 Rooms of Gloom des Four Tops. Tout cela fait beaucoup de motifs d’agacement, mais on est aussi là pour ça.

Miles Kane : T’as écouté mon album ?

Ouaip. J’aime bien la chanson Quicksand.

J’aime bien ton pantalon.

(Il est vrai que je porte un futal pied-de-poule du meilleur effet, mon inconscient n’aurait pu faire choix plus judicieux dans l’optique de se mettre dans la poche un Britton qui reprend de la bière à cinq heures)

Bon, tu es un jeune homme qui vient de Liverpool, qui joue de la musique hautement référencée pop sixties, et qui a commencé la guitare grâce à sa tante. Sérieux ?

Ma tante ? Elle m’a acheté ma première guitare, j’avais quelque chose comme 13 ans. Une guitare espagnole. Et ouais, tout a commencé de là. J’essayais de jouer Wonderwall

Ce que je veux dire, c’est que cette histoire ressemble beaucoup à celle de John Lennon.

Waow, je n’y avais jamais pensé. Mais c’est vrai, je ne mens pas là-dessus…

D’ailleurs, vu d’ici, Liverpool paraît être une immense kermesse à la gloire des Beatles, dont les groupes de rock sont un peu la fanfare. Est-ce qu’il y a du vrai là-dedans ?

Les Beatles sont le meilleur et plus grand groupe qu’il y ait jamais eu, ils jouent un grand rôle dans cette ville. Et c’est une de mes grandes influences, mais je ne le vois pas comme… ça fait juste partie du lieu…et de la vie…

Je sais qu’on te le demande souvent, mais j’ai l’impression que ta musique est un pur produit local. Bien sûr on voit l’influence du Mersey Beat, mais aussi des pop songs plus épiques comme celles d’Echo and the Bunnymen…

Ouais, j’adore Echo and the Bunnymen. Je reviens juste de Ouï FM où j’ai joué Nothing Lasts Forever. J’adore cette chanson, j’adore ce groupe.

Et donc, Liverpool tient un rôle majeur dans ton processus créatif ?

Ouais, j’imagine. Mais j’ai tellement d’influences tu sais, j’adore T-Rex, Lee Hazelwood…et Jacques Dutronc ! Il est comme Lennon pour moi, j’adore, si seulement je pouvais comprendre les putains de paroles ! Mais j’adore son style rétro, sa coupe de cheveux, les chansons sont géniales. Donc ouais, j’ai des tas d’influences que je ne veux pas toujours montrer. Je veux à la fois faire la fierté de ma ville et être une star.

(Là je comprends enfin que je n’en saurai pas plus sur la condition d’un Liverpuldien qui cherche à se brancher sur courant alternatif, et me mets certes un peu tard à la recherche d’une nouvelle piste)

C’est quoi la principale différence entre tes différents albums selon toi : entre le solo, le Last Shadow Puppets et le Rascals ?

Euh…les Rascals c’était quand j’étais jeune, et maintenant j’ai 25 ans et tu vois, j’avais besoin de faire ça, un truc à la Madness, presque ska tu vois. Les Puppets c’était plus classique. Et celui-là, je me suis un peu trouvé moi-même, ça sonne un peu niais dit comme ça mais je suis un autre homme par rapport à mes précédents disques : j’ai eu des hauts et des bas, c’est un mélange de tout ça cet album, ça m’a permis d’être plus posé. J’ai fait un album dont je suis fier, je ne pouvais pas faire mieux avec mes capacités à la guitare et au chant, et arriver à ce résultat sur un disque est la meilleure chose qui soit. Le faire et le savoir, ça me plaît bien, je sais que j’ai fait au mieux.

C’est vraiment une évolution, ou c’est plutôt go with the flow ?

Ouais, c’est un peu go with the flow, mais je me soucie de beaucoup de choses, j’suis pas je-m’en-foutiste. Je sais ce que je veux, et peu importe le moyen d’y arriver, j’y arriverai.

Depuis la sortie de l’album des Last Shadow Puppets, on a vu des tas de trucs intéressants dans le rock anglais, même mainstream, des groupes plus torturés et aventureux : Primary Colours des Horrors bien sûr, mais aussi These New Puritans ou S.C.U.M. Enregistrer un disque de pop très directe comme le tien, c’était un genre de réaction vis-à-vis de ces gens qui ont des références moins évidentes ?

Non, c’est juste le disque que je voulais faire. Un disque de pop directe, c’est tout à fait ça, un truc assez simple, des chansons de trois minutes, sans changement de rythme. Je voulais juste que ça soit groovy, tu vois. Ca c’était conscient, faire quelque chose de catchy. Je veux faire chanter les gens.

Et tu as aimé les Horrors, These New Puritans, etc ?

Ouais, je ne connais pas vraiment les These New Puritans, mais j’ai aimé les Horrors, Primary Colours est un très bon album. Ca fait un petit moment que je ne l’ai pas écouté, je le ferai dans l’Eurostar.

En écoutant ton album, tu m’as paru défendre un genre de lad culture, un peu en opposition à ces mecs qui sont plutôt des hipsters.

Une lad culture, je ne sais pas…

…T’as un portrait de Paul Weller au-dessus de ta cheminée ?

J’en ai un de John Lennon ! Mais ouais Paul Weller… Je suis comme les Gallagher, ça fait partie des trucs que j’aime.
En fait, je ne pensais pas seulement à ton disque, mais à d’autres aussi. Les Arctic Monkeys, ou Beady Eye, tiens !
Ouais, chacun fait son truc. Mais c’est quelque chose de génial, cette culture de lads…

(Là, je l’ai un peu cherché, y avait-il tant que ça à dire à ce propos ? Je change de sujet pour éviter de parler de la collaboration de Noel Gallagher sur un des titres de l’album)

Tu cites souvent l’influence de la Motown dans tes interviews. A l’époque des Puppets, tu répétais que tu ne voulais pas que tes chansons sonnent kitsch ou ringardes. Est-ce qu’il n’y a pas une contradiction entre dire ça et citer la Motown à tour de bras ?

Je pense que ce que je voulais dire à l’époque…Enfin j’adore la Motown, mais tu prends cette influence et tu en fais ton propre truc pour que ce soit moderne. Aucun intérêt à faire sonner ton disque comme en 1964, c’est du déjà-vu et il faut dépasser ça.

Musicalement, qu’est-ce que tu retiens du son Motown pour tes disques alors ?

Pour cet album, je pense aux arrangements. Mais je crois que ça a surtout à voir avec la batterie, chanson lente ou rapide, ils ne changent jamais le tempo. Je pense aux Four Tops et à cette chanson : 7 Rooms of Gloom, tu devrais l’écouter… Je crois que ce qui compte c’est cette idée du groove que je veux reprendre. Mais le son de ma guitare m’appartient (les mélodies rock’n’roll façon Lennon), et le mélange des deux me plaît.

Es-tu un collectionneur de disques, cherches-tu la perle rare ?

Nan, je ne cherche pas beaucoup. Mais j’achète énormément d’albums.

C’est vrai que tu ne télécharges pas sur le web ? Ca te fait peur, Internet ?

Je ne sais pas, c’est tellement vaste : les réseaux sociaux et tout ça. Je ne joue pas vraiment le jeu, je pense qu’il est bon de laisser une part de mystère. Je sais que tout le monde le fait, mais ça ne me correspond pas trop. Le plus important, ça reste de faire de la musique, jouer en live, etc.

Comment as-tu construit ta culture musicale ?

En grandissant, tu rentres dans la musique et tu déroules les fils, tu passes d’un groupe à l’autre. Tu suis les conseils de ceux qui s’y connaissent plus que toi, tu demandes aux plus vieux. Et puis il y a les musiques de films, j’adore les westerns, donc j’ai découvert Morricone. Et de là, tu vas chez ton disquaire. Mon disquaire m’a introduit à des tas de trucs, il sait ce que j’aime et me conseille en conséquence, c’est lui qui m’a conseillé d’écouter Jacques Dutronc, et des musiques de films italiens des 70’s putains de cool.

Tu n’es pas un de ces mecs qui ont hérité de la culture musicale de leurs parents ?

Non, enfin c’est quand même ma mère qui m’a donné le goût des Four Tops. Tu ne réalises pas trop en temps réel mais avec le recul, j’ai toujours été habitué à ce son tu vois, les disques qui passaient à la maison…

Concluons : tu joues de la pop intemporelle, tu es distant à propos d’Internet… Tu te considères comme hors du temps ? Ni ringard ni branché ?

Quoi qu’il se passe autour de moi, peu importe les modes, I wanna play rock’n’roll forever. Continuer à jouer de la guitare et faire de super concerts, c’est en ça que je crois.

Miles Kane // The Colour Of The Trap // Columbia (Sony)
http://www.myspace.com/mileskanemusic

Come Closer, le dernier single: envoie un joli mail ici et gagne ton exemplaire en vinyle.

16 commentaires

  1. Mouais. Il m’a l’air un peu lisse ce garçon…
    (mais moins con que les Gallagher pour l’instant, c’est déjà ça!)

  2. j’ai plutôt cette culture à la base, je ne peux pas dire que le son soit ignoble mais quand même je me fais chier sec, envie de tirer la chasse
    je veux dire prenez supergrass, la seconde division en terme de charts britpopeuse, il y a de la mélodie, un son un voix une patate en live… là j’ai juste un petit lad branleur. le last shadows puppets était pas mal mais là on tire vers le bas

  3. Complètement d’accord avec la mention de Supergrass (la 2nde division de la Britpop, c’est bon!). Ça envoie un peu plus de bois et c’est certes moins plat.

  4. L’entretien est vraiment bien car on imagine facilement la personnalité du gars. Genre je me la pète « Je ne savais pas » pour John Lennon etc. L’argument choc « je garde un côté mystérieux » ah ah ah Le dandy pop 60’s qui mange des crousty pops sous la pluie. Mais il adore Echo and the Bunnymen et Dutronc donc respect, faut juste qu’il essaye de murir un peu plus encore.

    Musique que je trouve sympa, un peu lisse, pas assez d’engagement mais sympa, sans plus.

  5. Allez le voir en live les gens, vous allez être surpris. Ce mec possède une énergie et une envie sur scène incroyable !

  6. Je suis entrain d’écouter l’album en streaming, mais que c’est mauvais! C’est lourd, qualité d’écriture moyenne, voix plate, ça mérite rien.

  7. @ Matt Oï : pas le disque du siècle, on est Ok, mais réécoute le PLUSIEURS fois, je te jure que ça vaut le coup. L’écriture est plus que moyenne, je trouve, c’est même assez fin. Après y a deux trois guimauveries indigestes, je te l’accorde.

  8. Moi j’ai réécouté plusieurs fois; et trouve toujours ça sans le moindre intérêt (autant les Last Shadow Puppets avaient un truc)
    Bon maintenant qui c’est qui fait un truc sur les Feelies là les gars?

  9. Bonne itw Vic !
    Moi j’aime bien ce disque.
    Je trouve qu’il y a de bonnes chansons, regular, catchy.
    C’est aps non plus tous les jours qu’on en a hein.
    « Come Closer » ça t’attrape bien avec ce beat kraut dans une gangue britpop.
    Moi je prends !

    Sylvain
    En parlant de britpop, itw de Richard Ashcroft là : http://www.parlhot.com

  10. En fait son « problème » au K. Miles c’est de pas être un groupe quoi. Ça rend le truc moins… fort, aventureux.

  11. 1. Bonne interview!
    2. Dommage de ne pas savoir se vendre qui plus est quand on a une face de tanche pareille.
    3. Musique sympa, sans plus. Le genre que t’as déjà dans les pubs Orange ou dans FIFA quoi.

  12. Hmm…
    Je trouve tout ce beau monde un peu hautain.. Cet album n’est certainement pas une bullshit, Mr Kane a la classe, mais les questions posés dans l’interview sont vraiment plates et ne peuvent pas amener a des réponses potentiellement interressantes.
    Si vous trouvez cet album vraiment chiatique aller déccrocher un contrat et on se retrouve au tournant :).

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