8 juillet 1995, scène B des Eurockéennes, le concert de dEUS dure depuis une heure quand Tom Barman jette sa guitare au sol et file backstage… pour revenir quelques minutes plus tard : « Excusez-moi, je suis allé faire pipi… » On aurait plutôt penché pour une dispute avec un des musiciens, point de vue que pourraient confirmer les nombreux changements de line up qui allaient suivre. 30 octobre 2011, aftershow de dEUS à l’Aéronef de Lille, Tom Barman ne se souvient pas de cet épisode. « C’était il y a longtemps » rigole-t-il. Et il a raison. Seize ans, exactement. Sans (presque) jamais perdre la foi.

« Vous cherchez une place ? » Parvis de l’Aéronef, une demi-heure avant l’ouverture des portes, un spectateur tente de revendre une place en trop pour le concert de dEUS. « Non. » Ce que je cherche, c’est Tom Barman. Depuis seize ans. Hormis un phoner pourri en 2006, plein de balbutiements de ma part et de bottages en touche de la sienne, impossible de coincer celui que j’appellerai pour l’instant mon « héros », faute de pouvoir piocher dans un autre vocabulaire que celui du fan affamé d’explications, secrets et autres révélations sur un groupe qui a ouvert mes oreilles au fur et à mesure qu’il explosait (au sens littéral). Certaines personnes de ma connaissance ont vu la lumière avec du cuir et du binaire, des claviers bousillés, des mixettes gavées de MDMA ou du glam rock a priori inoxydable ; d’autres ne jurent que par le drapeau noir et la caisse claire qui lui met le feu et aujourd’hui, je serais bien incapable de dire ce qui bouleverse à tout jamais l’adolescent seul devant son PC. Moi, c’était dEUS.

Je vous parle d’un temps où il fallait batailler avec les aiguilles de la platine pour ne pas saturer le son de l’enregistrement cassette. Le premier commentaire avec le mot « nostalgie » dedans, c’est mon poing dans la gueule.

Une demi-heure avant de refuser ce billet, je venais de discuter avec Alan Gevaert, bassiste de dEUS depuis « Pocket Revolution ». J’avais beaucoup maudit le label, que je poursuivais depuis juillet (« Keep You Close », leur sixième album, est sorti le 19 septembre et il est très beau). Je voulais Barman, et personne d’autre. J’avais dit OK  quand même pour une interview de 30 minutes avec le groupe. Et puis le lendemain, le téléphone avait sonné à nouveau : « Bah en fait, ce s’ra juste 10 minutes… t’es toujours OK ? » J’avais re-maudit le label, dit oui et m’étais demandé ce que je pourrais bien foutre de dix minutes d’interview, après quinze ans d’attente. Lie ou ecstasy au fond du calice, je verrais bien. Et si, par le plus grand des hasards, Barman se pointait pour payer sa tournée, peut-être que je pourrais me saouler à même le Graal. Any way, the wind blows.

« Dis que tu sais chanter »

On s’est donc retrouvé dans une pièce sombre de l’Aéronef, sur un coin de table, pendant que plus loin Mauro Pawlowski, le guitariste, donnait lui aussi une interview. Je n’attendais plus grand chose de tout ça. J’ai appuyé sur « REC ». Trente minutes plus tard, j’avais foutu au feu mes rêves de pureté au royaume de l’indie tordu. Trente minutes pour prendre dix ans. Trente minutes pour mieux saisir la fatigue racontée il y a quelques années par Stef Kamil Carlens, premier bassiste de dEUS, aujourd’hui leader de Zita Swoon, qui m’avait confié, les yeux dans les yeux, « en avoir eu un peu marre de cette vie rock ». Genre « à quoi bon s’épuiser à écrire des chansons ne ressemblant pas à celles des voisins si c’est pour qu’on reproche à votre deuxième album (« In A Bar Under The Sea ») d’être trop éclectique ? » On peut concevoir qu’à un moment, il en ait eu marre de prêcher dans une oasis vraiment trop petite. Et puis dEUS, « ça a toujours été le groupe de Tom. Mais je n’ai aucun problème avec ça », m’avait-il dit en souriant. Lui, le gars aux lignes de basse folles qui m’avaient hanté longtemps. Qui m’avait permis de m’échapper de Megadeth et Guns’n’Roses. Avait-il conscience de l’importance qu’il pouvait avoir à mes yeux ? Non, bien sûr que non. Le problème quand on cause avec un de ses héros, c’est qu’il y en a un des deux qui est un inconnu pour l’autre. Et autant on est ravi quand l’artiste nous raconte sa vie, autant le contraire… Le concert de Zita Swoon qui avait suivi m’avait foutu un blues d’enfer. Mais m’avait au moins permis de tourner la page Carlens.

Quatre ans plus tard et en plein passage à l’heure d’hiver, un dimanche en fin de journée, j’interviewe son second successeur (entre les deux, il y a eu Danny Mommens, parti fonder Vive la Fête après « The Ideal Crash » et, mon Dieu, qu’il y reste). Au fur et à mesure que les mots tombent dans le dictaphone, je commence à me faire une raison : l’ancien dEUS n’existe plus. Mais dEUS existe toujours. La preuve.

Qu’est-ce qui vous a poussé, toi et les autres musiciens, à rejoindre Tom pour ce qui allait donner « Pocket Revolution » ?

Alan Gevaert : Le groupe a pété juste après Ideal, pour des  raisons individuelles, je pense que c’était surtout  au niveau humain, tu sais dans un groupe il faut vraiment savoir tenir, mettre de l’eau dans son vin… Il y a les egos, chacun est différent. Tu as un groupe qui existe pendant X temps, et puis il y a l’usure mentale… Je pense que maintenant, ce groupe tient bien le coup.

Bon, commençons par le début : comment t’es-tu retrouvé dans dEUS ?

Je m’attendais pas du tout à ça, jouer un jour dans dEUS… J’ai passé une audition, avec les autres membres du groupe. Je connaissais un gars qui jouait des claviers avec Tom dans un autre projet, Guy Van Nueten, je l’avais rencontré via un projet avec une compagnie de danse (dirigée par Alain Platel), à Gand [les Chinois peuvent bien diriger le monde, artistiquement, les Belges sont partout – NDA]. Il devait savoir ce que je faisais avant, il a donné mon numéro à Tom. J’ai longtemps habité à l’étranger, j’ai connu dEUS quand j’habitais à New York… Bref, j’ai reçu un coup de téléphone de Guy, pour passer cette audition : « Dis que tu sais chanter. » Deux semaines après, je passais cette audition et ça été le coup de foudre, alors que j’étais pas prêt, j’avais pas travaillé les morceaux… A ce moment-là, ils faisaient deux ou trois auditions par jour, et ça durait depuis quelques jours, Mauro ne savait non plus s’il allait rester… Donc voilà, j’ai fait des fautes… Grave ! Au point que Tom se demandait si c’était lui qui les faisait. Voilà. Après ça, on a commencé « Pocket Revolution ».

A ce moment-là, c’est encore Tom qui arrive avec ses compos et vous faites votre truc autour, non ?

Je ne sais pas exactement comment les compos ont vu le jour, mais je pense que la plupart étaient de Tom, peut-être encore des trucs écrits avec Craig [Ward, guitariste sur « In a Bar Under The Sea » et « The Ideal Crash » – NDA]. Ensuite il y a eu « Vantage Point«  et puis avec « Keep You Close » ça a été vraiment autre chose.

Justement, j’ai lu une interview de Tom qui disait que c’était le premier album que vous aviez composé tous ensemble, tu peux m’expliquer ça ?  La différence avec « Vantage Point », plus commercial, est criante, non ?

A l’époque de « Vantage Point » j’ai été très malade ; j’ai tout joué mais je ne me rappelle plus de rien, j’ai zappé, je prenais des médicaments qui me grillaient la cervelle. C’est incroyable, après tu vois les photos, et puis tu ne te rappelles pas. Le plus fou, c’est que je l’ai joué… Donc les compos et tout ça, je sais que Tom a fait des chanson seul à la maison, mais y en a aussi qu’on a faites avec le groupe, et je ne me rappelle pas comment. C’est incroyable à dire comme ça, mais c’est la vérité.
Alors maintenant, la tête claire comme on dit, j’ai adoré comment Keep You Close a été fait, mais ça a été dur… Presque tous les morceaux ont été créés à partir d’une ligne de basse, le groove basse batterie, et puis petit à petit c’est venu. Ce qui est chouette quand tu es musicien, c’est quand tu as une base qui inspire tous les membres du groupe, et qui donne quelque chose. Ce quelque chose, c’est devenu « Keep You Close ». C’est dur, t’as des fois des trucs que tu adores, que tu as amené, et puis on ne les garde pas : ça engendre une espèce de frustration, quand tu donnes de toi-même et que c’est refusé… C’est comme ça que ça va, dans la vie.

Ca été comme ça pour tout le monde ? Même pour Tom ?

Pour lui, le plus dur a été au niveau des textes : il pensait qu’il était prêt quand le disque a été fini musicalement… Il a dû tout réécrire, le producteur [David Botrill, qui avait déjà officié sur » The Ideal Crash » – NDA] a été très strict avec l’anglais : pas de fautes, travail sur la prononciation pour tout le monde… On a gardé vingt-trois morceaux, puis neuf, pour « Keep You Close ». On doit bientôt décider de ce qu’on va faire des autres, après la tournée [des EP sont dans les tuyaux – NDA]. La prod ne sera pas comme celle de « Keep You Close », on va  peut-être juste les mixer correctement et on les balance. Ils sont basés sur beaucoup de groove.

C’est toi et Stefan Misseghers, le batteur, qui avez amené le groove ? Dans dEUS, y en avait pas trop avant, non ?

Il y a une espèce de bagarre entre le vieux et le nouveau dEUS, certaines personnes n’arrivent pas à faire le bridge entre les deux… [A qui le dis-tu ! Où il est question des carrières solo et du passif de chacun, logique quand on cause de dEUS… – NDA)

Ton morceau préféré sur le dernier album ?

Easy. La basse mélodique que je fais dessus, c’est venu comme ça, tu te dis « mais comment est-ce qu’on a fait ça ? » C’est ça que j’adore dans la musique, ce truc abstrait quand tu trouves une mélodie. Ce qui est sûr, c’est que ça vient de l’inconscient, qui se nourrit du passé et du présent…  Y a une période de ma vie où j’ai failli perdre ça, j’étais dans le truc « studio’s musician », où tu fais tout ce que les autres veulent que tu fasses. J’étais parti là-dedans. Après, ça m’a pris deux ans à me retrouver, à retrouver ma personnalité dans mon jeu de basse. Comme sur Constant Now : la basse est à contretemps et je chante le chorus, lui aussi en contre-rythme avec ma basse… Pour faire ça, je suis devenu fou !

Tu es en train de me dire que « Keep You Close » a été l’album le plus dur à enregistrer ?

Non, je pense pas. C’est une question de facilité à travailler avec des musiciens, ça tient sur leur entente. Apparemment, pour Tom, par le passé, il y avait des personnalités dans le groupe avec qui c’était absolument la merde ! [Je lui raconte l’épisode des Eurockéennes. Tandis que je m’épanche sur mon passé, je me dis que je dois l’emmerder avec ça – NDA]. Comme je te dis, maintenant, ça va. Et puis là, on est pratiquement vingt ans plus tard, ça fait une grosse différence… Eh oui…

Ca a changé quoi dans ta vie, dEUS ?

Je ne m’étais pas du tout attendu à ça. A l’époque où j’ai intégré le groupe, je revenais du Danemark… Pour toi ça doit être encore différent, moi j’ai 49 ans, je faisais une musique complètement différente à l’époque de « Worst Case Scenario » [leur premier album, sorti en 94 – NDA], j’étais à New York, je travaillais pas mal avec des songwriters, j’ai joué douze ans avec Chris Withley, c’est une partie de ma vie… J’ai entendu dEUS au début, via un copain, mais moi à cette époque-là j’étais à la Knitting Factory en train d’écouter toute l’avant-garde, que je voyais jouer chaque soir, je jouais avec Dougie Brown, le batteur de John Lurie, on était constamment dans cet espèce… [Il ne finit pas sa phrase. Je propose  « expérimentation »- NDA]. Et puis dEUS arrive en Europe avec ce truc là (« Worst Case Scenario ») alors tu as dEUS, mais tu as aussi ses influences, qui sont quand même assez monumentales, Captain Beefheart, etc… Moi j’étais déjà passé par là,  le mec qui me fait écouter dEUS me le présentait comme la dernière nouvelle chose, alors que c’est bon, quoi…

dEUS était quand même à la marge de tout ce qui se faisait à l’époque, non ?

Oui, c’était pas la petite praline qui fond directement dans la bouche, c’est sûr. Mais il y a beaucoup de gens qui parlent du dEUS d’avant et de celui de maintenant, en disant que dans les nouveaux trucs, il manque peut-être ce qu’il y avait avant… On en a discuté avec Tom, il m’a dit : « Tu peux pas faire la même chose qu’avant. » Si tu fais ça, c’est fini. Donc il faut avancer, la musique à la Captain Beefheart, expérimentale, ce n’est plus nouveau depuis longtemps, alors qu’est-ce qu’on essaye de chercher ? Ce qui fait vraiment la différence, c’est rester près de toi-même : y a pas deux Alan, pas deux Stefan, pas deux Tom, si tu fais ce que tu aimes, ça y est, tu y es. Après, il faut arriver à trouver ça en groupe… C’est un peu comme un virus ! (il rigole) Tu l’attrapes, tu deviens malade à ta façon… Et puis on s’entend bien, on se marre, on discute. Après bien sûr, une tournée ça ressemble toujours à un internat, on a notre bus, notre sous-marin sur quatre roues… La seule place dans le bus qui est sacrée, c’est quand tu es dans ton lit et que tu tires le rideau : là, c’est sens unique, « tu me laisses tranquille ».

Fin de l’enregistrement. Trois heures plus tard, dEUS déboule sur scène, dans une salle blindée dont la moitié des spectateurs parlent flamand et dont les trois quarts ont plus de 30 ans. Les deux premiers morceaux font un peu flipper : rythmiquement, ils sont à la ramasse. Keep You Close est une mécanique de précision et sa transposition sur scène ne souffre pas la moindre erreur. Mais petit à petit, ils mettent la main sur leur mojo ; la scène est le meilleur terrain de jeu du groupe, line up bouleversé au fil des années ou pas. La foule frémit aux premières mesures d’Instant Street, et moi avec. J’oublie enfin l’heure du début du concert, la présence des autres spectateurs, j’oublie d’aller au bar et je ferme les yeux trois secondes sur Hotellounge (be the death of me), W.C.S (first draft) et Twice. J’oublie Belfort 95, le soulèvement d’alors, les cheveux longs et les filtres en carton. Je suis là, maintenant. Dans une heure, à l’aftershow, Barman me prendra par les épaules pour la photo. Je boirai des bières et lui du whisky. Il ne souviendra donc pas de l’épisode du jet de guitare, quelque part au milieu des années 90. « Tu nous suis depuis longtemps », dira-t-il à la place. Et puis filera danser sur le mix du fils d’Alan.
Debout au milieu des happy few, je regarde les groupies tourner autour de Barman, je parle du show avec Alan, je ne sais pas si c’est le journaliste ou le fan qui lui demande pourquoi ils n’ont pas joué Suds And Soda, je vois Mauro Pawlowski filer à l’anglaise, sa valise à roulettes à la main, tandis que Tom sautille près des platines. Klaas Jansoon, le violoniste, discute avec une femme, adossé au mur, l’air aussi concerné par la fête qu’un junkie par une endive cuite à l’eau. Quant au batteur… Je serais bien incapable de dire lequel des convives est Stefan Misseghers. dEUS est décidément un drôle de groupe.

A la fin, je n’ai plus aucune idée de la vitesse à laquelle passe le temps. Ni de celle des larsen qui marquent le tempo. Mais je sais la place de dEUS dans ma vie : messieurs, I keep you close.

Illustration: http://jilcavantienen.blogspot.com/

dEUS // Keep you close // PIAS
http://www.deus.be/home/

8 commentaires

  1. Merci à toi, Denis. Et puisqu’on est entre nous, j’en profite pour placer ce que je n’ai pas réussi à mettre dans le texte, une sorte de conclusion bis :
    « My life is for pleasure, a wiggle in flesh
    I’m soaked and in malice, I’m all in distress
    And as I was promised my life is for rage
    My guide is a drunk and a female bouquet
    My life’s been mistaken for garbage and gold
    My life is in private, I gotta move on ’till I’m old ». Barman n’a pas voulu me dire où il en était, par rapport à ce texte. Et nous ?

  2. Super interview, c’est beaucoup trop rare d’entendre les points de vue des autres membres du groupe (surtout Alan), même si je peux comprendre ta déception.
    J’ai aussi eu la chance de rentrer à l’after party (je ne sais pas bien comment, ce n’est pas clair. D’ailleurs si tu savais me dire comment ça fonctionne pour entrer normalement). J’ai eu l’occasion de discuter avec tous les musiciens et ils sont géniaux ! Spécialement Alan (avec qui j’ai pu parler pendant une demi heure quelque chose comme ça) et Tom.

  3. J’aime définitivement comment ça sonne quand le journaliste et le fan fusionne. Ces deux-là ne devraient jamais trop faire bande à part 😉

  4. alors, comme ça, barman te drague au dessus de la ceinture, au niveau des epaules exactement…bon article cependant, meme si cet album tourne vite court pour moi.Faut dire j’ai pas les memes heros, mais bon…bise

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