« Ce journal est un pavé. Il peut servir de mèche pour cocktail Molotov. Il peut servir de cache matraque. Il peut servir de mouchoir antigaz. » Les premières lignes de L’Enragé annoncent la couleur (rouge sur fond noir) : voilà une feuille qui ne voulait pas être un simple tigre de papier. Corrosif au-delà de l’imaginable, ce brûlot furieux, excessif, emblématique de l’année 68 est aujourd’hui réédité en fac-similé – de quoi donner un autre sens à l’expression « passer l’arme à gauche ».

Pour célébrer en grande pompe-à-shadok le demi-siècle d’une révolution ratée, tout le monde y va de sa petite initiative qui schlingue le chloroforme ou la fête à Dudule. Les un.e.s ressortent les vieux Cons-Bandits de leur formol, pour des entretiens ineptes qui démontrent que si la vieillesse est un naufrage, certains ont déjà coulé à pic depuis bien longtemps (mourir à trente ans, finalement, ce n’était pas une si mauvaise idée …). Les plus puéril.e.s balancent des pavés en mousse sur des chamboule-tout de kermesse, tandis que les opportunistes s’empressent de réduire l’insurrection à un ticket de caisse. Bref, ça badine, ça simule et ça dépolitise à-qui-mieux-mieux, en mâchouillant les souvenirs comme de vieux os à ronger sans plus se rappeler quel goût avait autrefois la viande autour. Et pendant ce temps, on remet « le service » au goût du jour et on laisse les CRSSS latter la gueule de ceux et celles qui rechignent à se mettre au pas de l’époque, à se mettre en marche. Comme au bon vieux temps, en somme.

Heureusement, cet anniversaire à la gomme, les éditions Hoëbeke ont trouvé un meilleur moyen de le fêter dignement : réunir et ressortir les douze numéros de L’Enragé, magazine français le plus hardcore de 68, haut la main. Toutefois, une petite précision s’impose avant d’aller plus loin : contrairement à ce qu’affirme la quatrième de couverture de l’ouvrage, L’Enragé n’est pas « LE journal de Mai 68 ». Et encore moins « la seule publication à avoir réussi le tour de force d’accompagner d’un bout à l’autre les évènements ». Son premier numéro ne déboule que le 24 mai, soit dans la dernière phase de l’insurrection étudiante. Oui, on est passé à ça du rendez-vous totalement manqué. Mais la légende voulant que les chats, chers à Siné, retombent toujours sur leurs pattes, L’Enragé va tout de même devenir un des titres symboliques de ces semaines révoltées, en associant radicalité militante, humour brutal et irrespect permanent – trois composantes fondamentales de la flambée soixante-huitarde.

EN RAGE CAMPAGNE

À l’ours de ce « journal où rien n’est interdit, sauf d’être de droite ! », on aperçoit des noms qui nous sont familiers : Siné, Wolinski, Willem, Topor, Cabu. Voilà une belle tripotée de gars sûrs niveau dessin satirique, et de surcroît pas les moins incisifs du lot. Car pour ce qui est de la satire, ça oui, ça tire ! De tous les côtés, même ; ça tombe comme des pigeons d’argile un jour de ball-trap. Cible privilégiée : De Gaulle, évidemment. Après tout, L’Enragé, c’est l’anagramme de « Général », avec l’apostrophe en supplément – et à la lecture de cette phrase, les lacanien.ne.s en ont certainement trempé leurs sous-vêtements. Dans ce canard vouant aux gémonies cette « fRANCE avec un petit f et un grand RANCE » (ainsi que le formule un lecteur facétieux), l’ancien speaker de la BBC s’en prend plein la tête à longueur de pages et de dessins. Les gaullistes y sont confondus avec les swastikas plus souvent qu’à leur tour, ce qui – on s’en doute – a dû faire grincer quelques dentitions dans la France des épiciers et des rombières, à supposer qu’elle ait décroché les yeux de sa Suze et de son Paris-Jour.

En juillet 68, ce sont ainsi 100 000 exemplaires de L’Enragé qui sont distribués dans les rues de la capitale.

Dix ans avant Bazooka et les punks (les frangin.e.s cyniques sous speed), L’Enragé, en héritier revendiqué de L’Assiette au Beurre, multiplie les provocations militantes, anars pur jus. Drapeau tricolore réduit au rang de papier-toilette, tête de De Gaulle accrochée au bout d’une pique devant l’Elysée, croix de Lorraine transformée – schéma à l’appui – en potence, cégétistes bras dessus bras dessous avec les flics pour faire barrage à la révolution : ce ne sont pas les idées qui font défaut. Dans le n°1, Jacques Prévert, renouant avec la verve du groupe Octobre, offre un texte où il vante ironiquement « l’extraordinaire sang-froid » des policiers, en faisant l’énumération des répressions brutales de la nuit des barricades, rue Gay-Lussac. Et pour ceux qui ne sont pas contents, « De Gaulle à celui qui lira ! ». Mais au cœur de cette pluie de horions et de lazzis, la palme de la provocation revient sans discussion possible au n°5, sorti dans l’entre-deux-tours des élections législatives. Rien que pour emmerder mongénéral, qui s’apprête à reprendre l’Assemblée, L’Enragé adopte un parti pris plus-extrême-tu-meurs : dupliquer des affiches et des tracts hitlériens, en grand format, sur l’intégralité de ses seize pages. Et en couverture de ce numéro trollesque dont on ne vous recommande pas vraiment la lecture dans le TGV : le Führer – qui d’autre ? – en tenue d’apparat. Le tout brut, sans avertissement ni commentaire – débrouillez-vous pour piger le pourquoi du comment. Au moins, voilà un journal dont on ne pourra pas dire qu’il ne faisait pas une confiance aveugle à la jugeote de ses lecteurs.

hitlerCependant, malgré la joie visible qu’ils mettent à déboulonner la statue du commandeur, L’Enragé tente d’éviter une monomanie redondante, en s’attaquant à d’autres gibiers, pas vraiment des plus malingres non plus. Outre le cacique de Colombey, les canines de L’Enragé viennent mordre les mollets des militaires, des religieux brandissant leurs goupillons, des syndicats falots et des bureaucrates du PC, des Français moyens croqués en réacs de bistrot, de l’ORTF aux ordres ou encore des journaux tartuffes – c’est-à-dire, de leur point de vue, à peu près tout le monde, du Figaro à L’Humanité. À l’international, vers lequel s’ouvre le journal à l’été, l’impérialisme amériCIAn au Vietnam et en Amérique du Sud fait l’objet de persiflages virulents, de même que les opérations de l’armée israélienne à l’encontre des Palestiniens. Les JO de Mexico, organisés dix jours après le massacre de Tlatelolco (300 étudiant.e.s fusillé.e.s), se voient consacrer un numéro à part entière – peut-être pas le meilleur, mais avec une superbe couverture inspirée par les calaveras de Posada, figurant un conquistador à tête de mort. Quant aux manifestations estudiantines au Brésil – ultime hoquet de contestation populaire avant le verrouillage de la dictature militaire, jusqu’en 85 – elles sont également largement couvertes par un Siné reconverti envoyé spécial, ayant pris du recul avec l’Hexagone après les « évènements » du printemps.

AUX SOURCES : JEAN-JACQUES PAUVERT ET SINÉ MASSACRE

Autant dire que pour éditer tout ça, il faut avoir des épaules solides. Ça tombe bien : Jean-Jacques Pauvert les a, et son curriculum le prouve. En 1947, il a par exemple été le premier à assumer la publication, au grand jour, de l’intégrale du marquis de Sade. Une audace qui lui a valu dix ans de poursuites intentées par un Ministère public qui n’avait sans doute que ça à foutre, des procès finalement gagnés au forceps par Pauvert. Et comme le gonze, décidément intenable, n’est pas fâché avec l’idée de mettre des coups de pied dans la fourmilière, ce ne sera pas son seul démêlé avec les forces du consensus, qu’elles que soient leur bord. Car tout en continuant de publier de nombreux ouvrages érotiques – ceux de Bataille, Lo Duca, Pauline Réage – il réédite aussi bien les anarchistes Georges Darien et H.D. Thoreau que le Journal d’un fasciste de Rebatet. Et avec la complicité de Christian Bourgois chez 10/18, il vient également réhabiliter les romans d’un autre iconoclaste, Boris Vian, alors délaissé (notamment son Écume des Jours refourgué pour une bouchée de pain par Gallimard) et bien loin de la Pléiade où il trône aujourd’hui.

BizarreAutant dire que niveau emmerdements et fortes têtes, c’est bon, il touche sa bille, le Jean-Jacques. Du coup, c’est de bon cœur qu’il s’en paye une tranche supplémentaire en soutenant les aventures éditoriales de Siné. Il faut dire que les deux se connaissent bien : quelque temps auparavant, Siné a collaboré à la revue Bizarre, lancée par Pauvert à la fin des 50s, et ses Dessins politiques ont été l’un des titres les plus vendus de la collection « Liberté », initiée par le même Pauvert en 1960. Dès lors, fin 62, c’est logiquement que Siné, alors en rupture de ban avec L’Express, le branche pour lancer son propre journal dans les kiosques. Son titre apparaît déjà porteur de promesses explosives : Siné Massacre. Et de fait, cette éphémère publication (hebdomadaire, puis mensuelle) farouchement « anti » (antigaulliste, anticolonialiste, anticonformiste, antireligieux, etc.) pourra se targuer d’un étonnant palmarès : quatre mois d’existence, neuf numéros, neuf procès. Jolie moyenne.

Cinq ans plus tard, rebelote. Car L’Enragé, aux dires mêmes de son initiateur, c’est un « nouveau Siné Massacre », l’effet 68 en plus. D’abord tiré à 3 000 exemplaires, son ton cinglant contribuera à en faire un des best-sellers satiriques de la génération émeutière – d’autant plus efficacement qu’un dessin frappe davantage que whatmille discours (mais hélas moins qu’un tonfa). Des Siné, c’est gagné, en quelque sorte. En juillet, ce sont ainsi 100 000 exemplaires de L’Enragé qui sont distribués dans les rues de la capitale. Mais l’éclat de ce succès est terni par une escadrille de nuages menaçants. Il y a tout d’abord les conditions de fabrication précaires du journal : mis sous presse en catimini, L’Enragé connaît pas moins de cinq imprimeurs différents, certains étant contraints d’œuvrer dans une semi-clandestinité. Ajoutez à cela des convocations policières et judiciaires à foison, et quelques petit.e.s combinard.e.s qui vendent le journal à la criée pour mieux se barrer avec la caisse : le paysage s’annonce tout de suite moins favorable. Mais beaucoup plus inquiétant, il y a la vague bleue de la réaction gaulliste qui avance ses rouleaux, passée la fameuse « chienlit » printanière. Une lame dont on perçoit d’ailleurs l’écume et le grondement sourd dans les pages même de L’Enragé, puisque le journal n’hésite pas à reproduire quelques-unes des missives d’insultes qu’il reçoit ; des proses indignées qui prouvent que les commentaires Facebook n’ont pas inventé les déblatérations venant d’individus au QI inférieur à celui d’un autocuiseur en panne.

68, MAIS PAS SANS SUITE

Bien évidemment, à force d’user d’invectives péremptoires, L’Enragé n’est pas exempt non plus de belles erreurs de jugements. À l’instar de cette lettre ouverte de Siné (en réponse à son collègue Cardon) qui prend fait et cause pour la Chine maoïste de la Révolution Culturelle. Gaffe historique certes, mais commise par beaucoup avant que des travaux (Simon Leys) et des témoignages (Jean Pasqualini) ne dévoilent, dans le courant des 70s, quel enfer se cachait derrière les plis du drapeau rouge aux cinq étoiles. Mais au moins ceux de L’Enragé ont-ils su, par la suite, s’inscrire à l’inverse d’autres mao-spontex de l’époque qui ne se sont repentis que pour mieux faire l’apologie d’autres dirigismes (néo-libéraux notamment) dont le bilan nécrologique est lui aussi très loin d’être immaculé ; ceux-là n’ont finalement renié de leur passé que « la générosité contestataire [de celui-ci], pas ses brutalités indignes, ou ses adulations intégristes ». Et au passage, puisque cette dernière citation en est extraite, on vous recommande chaudement la lecture de la Lettre à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, signée Guy Hocquenghem : il y a là des épinglages savoureux qui n’ont pas pris une ride en trente ans. Ça vous fera largement quelques soirées à passer loin de la perfusion Netflix.

Toujours est-il que de mai à novembre 68, aux côtés de son très proche confrère Action, L’Enragé n’a pas laissé sa part aux chiens – y compris ceux qui n’étaient pas de garde. En six mois et douze numéros, cet irrégulomadaire et son « comité d’action » (comprendre : sa rédaction), qui avaient dans les feutres plus de rage qu’il n’y en avait dans les veines des cobayes de Pasteur, permettent aujourd’hui d’avoir un beau témoignage de l’agitation graphique et politique de la fin des 60s. Mais ils ont surtout semé quelques cailloux d’importance ; un chemin de petit poucet underground que saura suivre quelques mois plus tard Hara-Kiri Hebdo/Charlie Hebdo (où l’on retrouvera la plupart des caricaturistes de L’Enragé), qui donnera lui-même l’élan aux écolos de La Gueule Ouverte (« Le journal qui annonce la fin du monde », quel slogan !) ainsi qu’à nombre d’autres bachibouzouks essentiels de la presse parallèle. Mais tout ça, ce sont encore d’autres histoires à raconter. Car après tout, vu comment ça a tourné, on peut bien raturer la célèbre formule. Sous les pavés, la plage ? On frôle la sortie de route, le tout-droit dans un décor anachronique. En l’occurrence, disons plutôt « sous le goudron, les plumes » ; du moins, celles « solidaires – et [qui] le resteron[t] – de tous les ‘‘enragés’’ du monde ». Pour les cinquante prochaines années, voilà une option qui ne semble pas rimer tant que ça avec piège-à-cons.

L’Enragé – Les 12 numéros enfin réunis // Hoëbeke
http://www.gallimard.fr/Catalogue/HOEBEKE/Humour-BD/L-Enrage

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