Avec son cinquième album « The Mosaïc Of Transformation », l’Américaine Kaitlyn Aurelia Smith tente le pari délicat de mêler expression corporelle et création musicale. Elle le réussit pleinement au moyen d’un disque-expérience assez admirable.

« On fera du yoga jusqu’en enfer ». C’était la phrase choc, volontairement caricaturale et pas vraiment fausse, du prix Goncourt 2018 Nicolas Mathieu – auteur de l’excellent Leurs enfants après eux – pour pointer du doigt la génération hédoniste et égoïste en pleine pandémie de COVID-19. L’idée peut se discuter mais depuis la Californie, l’Américaine Kaitlyn Aurelia Smith s’en fout probablement un peu. Après avoir déjà sorti un disque réussi pour rythmer les cours de yoga de sa mère (« Tides »), elle publie son nouvel album « The Mosaïc Of Transformation » (son premier chez Ghostly International) dédié à son amour pour l’électricité et plus particulièrement celle du corps humain au travers d’une musique inspirée des postures et autres exercices de contorsions qui passionnent l’occident bedonnant.

Un projet dans la droite lignée de l’œuvre de la jeune trentenaire qui s’est fait connaitre il y a maintenant plus de 5 ans après avoir grandi sur l’île de hippies d’Orcas dans l’archipel San Juan au Nord-Est du Pacifique. Après des débuts – forcément – dans le folk et des études d’ingénieur du son, son épiphanie a lieu au moment de la découverte via un ami du synthétiseur modulaire Buchla 100, bande-son avec le mini Moog des grandes expérimentations sonores des années 70.

En respectant à merveille une filiation allant de Laurie Spiegel à Delia Derbyshire ou Eliane Radigue, Smith se paiera même le luxe d’être adoubée par une Suzanne Ciani en plein retour de hype mérité depuis quelques années. A voir les photos radieuses de leur collaboration, il apparait assez évident que le passage de flambeau s’est déroulé à merveille. Et si la production de la néo-californienne a été intense ces dernières années dans le courant porteur ambient/new age, elle se faisait un peu plus rare dernièrement. Elle a consacré pas mal de temps à son label Touch The Plants qui dépasse le cadre strictement musical avec publication de poèmes, mini-livres, photos de plantes et même danse.

Elle préparait pourtant un projet de taille avec ce « The Mosaïc Of Transformation » qui se situe dans la tradition des années 70 des – attention – concept albums mais plus dans le genre de ceux de Stevie Wonder et Mort Garson sur les plantes que de l’histoire d’une gamin aveugle, sourd et muet qui devient champion de flipper…

Kaitlyn Aurelia Smith a donc choisi l’électricité qui parcourt le corps humain et ses synthés modulaires comme fil conducteur après avoir imaginé dans sa tête des airs qu’elle associait automatiquement à des postures physiques. Il lui a donc fallu démarcher tous les profs, yogi et autres gourous dont la Californie doit fourmiller pour arriver à reproduire physiquement ces positions périlleuses, préalable indispensable pour pouvoir composer ces titres. Si l’idée peut paraître assez nébuleuse, elle semble originale et honnête. Son compte instagram donne les consignes à suivre, à ne pas forcément reproduire dans tous les salons sous peine de tétraplégie brutale.

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Learning strength and how to relax in discomfort

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Tout ce décorum a eu le mérite de rendre sa musique encore plus ambitieuse à l’écoute de ce nouvel album qui devait même initialement être enregistré avec un orchestre. Il en résulte un disque dense et riche composé de cinq véritables morceaux et de quatre interludes. Il serait tentant de dire que ce sont 37 minutes de voyage en haute altitude qui s’écoutent de préférence dans leur ensemble pour pleinement en profiter.

Avec une grosse influence venue de l’incontournable revival ambient japonais 80’s (elle cite notamment Yoshimura et Miyashita), elle renvoie avec Remembering et son chant de sirène vers son tube An Intention (sur « The Kid » 2017) et envoie des cordes méditatives sur le très beau Carrying Gravity. Des embryons de beats peuvent même s’entendre (The Steady Heart) et le petit côté oriental de The Spine Is Quiet In The center fonctionne parfaitement avec ce qui pourrait – peut-être – se relever être du Moog.
Cette matière mouvante qui, il est vrai, paraît presque vivante ferait finalement office de préambule à la pièce maîtresse déjà évoquée dans ces colonnes qu’est Expanding Electricity. Soit une odyssée de près de dix minutes en hommage au cœur de métier de feu EDF qui brasse cordes, chants ou Japon dans plusieurs actes aussi merveilleux les uns que les autres. Il vaut à lui tout seul de prêter au moins une écoute à ce disque, en chien tête en bas pour débuter.

Kaitlyn Aurelia Smith // The Mosaïc Of Transformation// Ghostly International
https://kaitlynaureliasmith.bandcamp.com/album/the-mosaic-of-transformation

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