Imagerie par résonance magnétique : alors que mon corps se fait découper en fines galettes par un stroboscope médical, je remonte doucement le temps jusqu'à l'équinoxe de ma vie de mélomane, où Jean-Michel Jarre m'ouvrait les portes du temps électro. Comme un retour claustro vers mon adolescence bercée par les "Champs Magnétiques" et les sciences physiques.

Mercredi 23 Novembre, dans un hôpital de Seine-et-Marne : première IRM de ma vie, je ne sais pas à quoi m’attendre. La connasse moche du secrétariat ne sait pas faire son boulot, alors je poireaute en attendant qu’une de ses collègues daigne enfin l’aider à remplir les papiers. J’ai eu largement le temps de cocher les cases du questionnaire obligatoire, avec des questions du genre « Êtes-vous claustrophobe ? Avez-vous été opéré du crâne ? Avez-vous des broches ? Des éclats de métaux dans les yeux ? »  Bah tiens, et pourquoi pas un énorme Prince Albert pendouillant au bout de mon boa légendaire ? Je ricane un peu jaune en matant le décolleté de la brunette qui vient aider sa collègue, le moral remonte. Une technicienne me fait enfin entrer dans le gourbi, elle me fait enlever montre, bracelet, chaîne, futal, enfin tout le toutim. Me voilà presque à poil sous un peignoir blanc en éponge à deux balles. Je me sens un peu con. Sur la porte d’entrée de la salle d’examen, je remarque un grand écriteau « Attention champ magnétique intense ». Le réflexe un peu idiot du mélomane stressé reprend le dessus, je repense aux Magnetic Fields de Jean-Michel Jarre. J’essaie d’en retrouver les premières mesures dans mon cerveau embrouillé, quand deux mignonnes m’allongent sur la planche en me tendant des bouchons anti-bruit : « Vous allez entendre du bruit, c’est comme de la techno ou des marteaux piqueurs, prenez cette poire dans la main, pressez-là si ça ne va pas. » J’ai le palpitant à cent à l’heure, en moins de dix secondes me voilà enfourné dans un sarcophage dernier cri. Putain c’est clair, faut pas être claustro ! Je ferme les yeux, le nez à trois centimètres de la cloison, et essaie de penser à autre chose, vite. Le tac-tac de la machine commence, oui… Jean Michel Jarre, Champs Magnétiques, ça faisait comment déjà ?

C’est méga long, quinze minutes allongé dans cet espèce de cercueil, comme coulé dans le béton, avec le bruit des marteaux-piqueurs au-dessus ; il y a plus d’un mafioso qui a fini sa vie comme ça.

À l’étroit dans mon caisson, essayant de ne pas bouger d’un poil, j’en ai profité pour me remémorer tous ce temps passé avec Jarre sur la platine. Même si j’avais déjà entendu Jean-Michel  à la radio dès 1976, tout a véritablement commencé avec Equinoxe. J’avais 13 ans et c’était le seul vinyle du dandy électro qui traînait chez mes parents. J’ai du l’écouter dix mille fois sur le vieux Philips, avec sa pochette remplie de clones qui t’espionnent avec leurs jumelles. Dans ma vie d’ado, Jarre faisait le lien entre ma passion pour l’astronomie, la science-fiction et les cours de physique du collège. Comme je m’étais passionné tout gamin pour Cosmos 1999, 2001, l’Odyssée de l’espace, La Planète des Singes et la synthèse de l’eau, j’allais plus tard me passionner pour Dune, les Fondations d’Asimov et toute la collection « Présences du futur » jusqu’à la Résonance Magnétique Nucléaire que j’allais étudier à l’Université, et où Jarre devais me fixer son dernier rendez-vous.
Oxygène, je l’avais commandé en cachette et en K7 par l’intermédiaire d’une offre Club Dial à la con, Champs Magnétiques je l’avais volé au rayon vinyles du Rallye du coin, Concert en Chine avait été enregistré sur K7 par un pote du lycée, puis j’ai acheté Zoolook et Rendez-vous. Je ne connaissais pas encore Kraftwerk ni Vangelis. Pour moi, la musique électronique c’était Jarre et ça suffisait à remplir mon imaginaire. Chaque album avait sa propre résonance. J’écoutais Oxygène l’été en me promenant sur le chemin des douaniers de la côte sud de la Bretagne, face à l’océan, les embruns qui claquent, le vent dans les cheveux. Equinoxe restait mon préféré et me faisait décoller de mon plumard dans un énorme vaisseau spatial à la conquête d’autres mondes remplis de créatures étranges, comme dans une BD d’Enki Bilal. Champs Magnétiques, plus speed, regonflait les neurones lorsqu’il fallait que je m’attèle à la rédaction de quinze pages de dissertation. Puis il y a eu Zoolook, album étrange comme son nom, avec ses voix et dialectes mélangés et ses mélodies parfois trop simples, aux rythmiques entêtantes. J’ai fini par m’y faire et l’écouter régulièrement, en me disant que je retrouverais véritablement la foi avec le prochain album. Rendez-vous est arrivé et je me suis précipité à sa rencontre, c’était en 1986, j’étais à l’Université où j’étudiais la chimie nucléaire avec le nuage de Tchernobyl au-dessus de la tête. Je retrouvais dans l’album un peu de ce qui m’avait fait rêver dans Équinoxe, mais le cœur n’y était plus. A qui la faute ? La musique de Jarre était devenue une sorte de soupe électro seulement bonne à engraisser son compte en banque, j’avais définitivement fini de rêver. Le temps a filé et je n’ai plus jamais acheté un seul produit étiqueté du dandy. Et surtout pas ses multiples remixes pour trépanés du bulbe.

Perdu dans mes pensées, une voix zoolookienne m’interpelle au loin et me sort de mon cercueil magnétique.

« L’examen est terminé monsieur, vous pouvez retourner dans la petite salle, ne vous rhabillez pas, le médecin va passer vous voir. » L’IRM n’a rien révélé de mauvais, tout va bien. Je me précipite pour sortir de l’hôpital, comme d’habitude ; je déteste traîner dans le coin, au cas où on m’inviterait sournoisement à rester. Sur le chemin du retour, j’hésite entre glisser le Turzi, le Deschannel ou le dernier Arnaud Rebotini dans le lecteur CD de mon autoradio. Aujourd’hui, ce sont ces gars-là qui me donnent mon rêve électro. Mais je n’oublie pas que c’est Jarre qui m’a initié pendant les dix années qui se sont écoulées entre la canicule de 1976, avec la radio de mon père qui crachait sa bouffée d’Oxygène, et 1986, l’année du Rendez-vous manqué assombrie par le nuage de Tchernobyl.

8 commentaires

  1. Ce papier vaut bien 10 chroniques de disques.

    La « charge émotionnelle » (le détail?) est effectivement indispensable lorsque l’on touche aux domaines artistiques…
    Je suis quant à moi venu à la musique électronique plutôt sur le tard (bien que je ne sois pas bien vieux) et malgré son statut d’icône, j’ai toujours eu une sorte de répulsion pour Jarre et sa musique.
    Tu as réussis à me faire passer le pas, on verra ce qu’il en sortira…

    Merci Poulpe.

  2. Sympa, merci pour tous ces comments et à WhistleTaste pour son complément. Pour ma part je me suis vraiment arrêté à RV, trop déçu j’étais. Mais ça me donne envie du coup d’entendre quelques notes de Revolutions, pourquoi pas.

    Je pensais aussi qu’il y aurait plus de réacs anti Jarre à mettre leurs comments mais bon, c’est cool.

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