Seul le détail compte, comme le savent pertinemment les lecteurs de Gonzaï. Or, la sortie le 22 mars dernier du double album live d’Hubert-Félix Thiéfaine, célébrant ses 40 ans de chansons sur scène, apparaît bien comme un détail… aux yeux des « grands » médias. Si cet événement relève du détail, il l’est comme un grain de sable dans la machine. Ou un vortex dans le ciel décoloré du paysage musical français.

Protopunk pour ses fans, protozaire pour les autres, le Jurassien offre à son retour de Bercy 720 grammes et des poussières (quadruple vinyle) de production stupéfiante transportée et importée de son laboratoire scénique cosmique, ancienne fabrique de cancoillotte.

Longtemps cantonné à un rôle de trublion underground peu ou prou fréquentable, HFT bénéficie d’un état de grâce depuis l’album de la résurrection “Suppléments de mensonge” (2011), une consécration tardive qui fait de lui le dernier monstre sacré de la chanson rock. Ainsi, ce 25 mars 2019, il a reçu le Grand prix Hommage Carrière de l’UNAC (Union nationale des auteurs et compositeurs) en point d’orgue d’une tournée anniversaire triomphale qui se prolonge cette année et s’achèvera par deux Olympia en novembre.

Résultat de recherche d'images pour "hubert felix thiefaine 40 ans de chansons sur scène"Le témoignage discographique de cette série de concerts, capté à Bercy le 9 novembre dernier, nous donne à voir et à entendre l’exact contraire d’un cacochyme sardounique.

A 70 ans, entouré de dix musiciens classiques et rock (dont Alice Botté et l’ancien lieutenant de Bashung Yan Péchin) au service d’un répertoire aussi périlleux qu’essentiel, Hubert n’a pas joué la carte de la facilité. Jugez plutôt : Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable, soliloque misanthrope de 10 minutes sans filet, L’agence des amants de madame Müller, opéra rock de 9 minutes avec un saxo dont le dérèglement hormonal fracasse tout entendement dans le final (Bowie aurait apprécié) ou encore La vierge au Dodge 51, performance déglinguée rodée jadis sur un plateau télé consterné, sont au programme. Le latin lover (abonné aux philosophes de l’Antiquité) Thiéfaine, biberonné aux humanités chez les jésuites, ne manque pas de souffle ; son nouveau mode de vie spartiate – adopté suite à un sévère burn-out en 2008 – l’a reboosté comme jamais. Bien sûr, les classiques et autres scies tubesques de son répertoire sont au rendez-vous de la grande régalade (La Ruelle des morts, Lorelei Sébasto Cha, Les Dingues et les paumés, La Fille du coupeur de joints, etc.).

Le chanteur revisite ses vieux démons pendant 2h40 d’une rétrospective où le Thiéfaine des années 70-80 apparaît comme le doppelgänger du pater familias qu’il est devenu aujourd’hui, consacré quasi unanimement. Son incarnation du freak « Borniol », quincaillier de la mort, rappelle cette facette le temps d’une résurgence théâtrale à l’humour férocement noir. Performance barrée qui a peut-être pour dessein de faire taire les querelles de clocher jurassiques : « Thiéfaine était plus rock’n’roll avant, son art plus aventureux, sa musique plus ceci cela », etc. Mais la maison Borniol, fondée en 1978 (le titre figure sur le premier album de l’artiste), est toujours debout, plus vivace que jamais.

Alors, si les fans de la première heure n’aiment pas ce live, c’est qu’ils sont morts. Gonzaï s’engage à les rembourser dans les 15 jours (sur présentation de la preuve d’achat), avec en prime quelques stickers pokemon géants.

Les autres savoureront l’objet à sa juste valeur : le meilleur enregistrement en public du bonhomme depuis 40 ans, celui sur lequel les fans de la première heure et ceux de la dernière (la 27ème donc) se mettront d’accord.

Pour finir, mention spéciale à deux tueries de l’album. Affaire Rimbaud exhale depuis sa version studio (1986) des vapeurs christiques échappées de quelque saison en enfer, mais ici les arrangements glissant sur le fil de la grâce portent le titre à sa quintessence. Le Jeu de la folie nous entraîne pour sa part dans une farandole illuminée, portée par l’allégresse contagieuse des chœurs. « Le jeu de la folie est un sport de l’extrême / Qui se pratique souvent au bord des précipices », dit le refrain… Ce petit jeu sympathique n’est-il pas une métaphore de l’art d’Hubert-Félix Thiéfaine ? La réponse se trouve chez tous les bons disquaires.

Hubert-Félix Thiéfaine // 40 ans de chansons sur scène // Columbia
http://www.thiefaine.com

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