Ce ne sont pas les exemples récents de The Soft Moon, Heimat, JC Satàn ou Rien Virgule qui vont nous démentir, une certaine vision de l’Italie a le vent en poupe : attentats terroristes, affrontements interclassistes, fortifications idéologiques, no future généralisé … Ne vous occupez pas de la bande-son, Giallo Disco est déjà aux manettes pour projeter sur pellicule seize millimètres cette image giallo d'une botte pleine de sang.

Que valent nos années plombées par rapport aux années de plomb prima versione ? Le romantisme en moins, le désabusement en plus, l’impression que l’histoire spiralise dans le vortex. Parfait pour une ébauche de giallo, tout ça. De fait, l’italianité tout en sang, sexe et symbolisme, où la détresse serait le talisman, où l’on emploierait le mot « séminal » autrement que pour qualifier un énième disque indie-pop aussi bien peigné que dispensable, cette Italie des giallo s’avère plutôt raccord avec une époque pour laquelle la guerre de Troie n’aura pas lieu. C’est sans doute ce que se sont dit Gianni Vercetti et Anton Maiof, en 2012, au moment de créer Giallo Disco Records. Sans doute, aussi, ont-ils senti le filon, ayant vu Justice cartonner cinq ans plus tôt dans le village global avec une habile contrefaçon de Goblin (« Phantom »).

« J’avais le choix entre Titanic et quelques films obscurs de Jess Franco avec des vampires lesbiennes. »

Enrôlés dans cette escouade, quelques légionnaires hardis sont venus prêter main-forte. Leurs pseudos lorgnent souvent sur le rattachement à la familia cisalpine, Malaparte, le Vésuve et les Fiat 132 : outre le manitou Antoni Maiovvi, on recense un Garofano Rosso, un Ubre Bianca ou encore un WLDV (acronyme pour We Love Dolce Vita). Et si leurs passeports – turcs, français, espagnols – ne signalent pas, pour la plupart, leur appartenance à la Botte [1], ils sont tous aux pieds d’une Italia turrita belle comme une héroïne de la « Trilogie des Enfers ». Pour un peu, ils fonderaient un archipel mondial irrédent constitué d’eux-seuls. Voilà qui doit bien faire marrer Adriano Celentano, dont le Prisencolinensinaiciusol [2] est ici pris à revers.

Évidemment, le caryotype des sorties Giallo Disco révèle cette fantasmatique. Elles ont le tranchant d’une mutazione entre Dante et Giorgio Moroder sous l’œil de John Carpenter. Dites-vous bien que si « Murder on the dancefloor » n’est pas la devise de la maison, c’est juste parce que Sophie Ellis-Bextor (mais si, rappelez-vous …) est déjà passée devant, avec sa ritournelle certes jolie mais beaucoup trop policée pour en faire une sœur d’arme. Car le lisse n’est pas vraiment leur fleur de prédilection. « Quand j’avais dix-sept ans, a confié Antoni Maiovvi au site Daily Grindhouse, j’avais le choix entre Titanic et, sur le câble, quelques films obscurs de Jess Franco avec des vampires lesbiennes dedans. Le choix fut simple. »

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Si la brigade italophile ne passera jamais sur RTL2 – si ça arrive, merci de le signaler, un Numéro Vert sera bientôt mis à votre disposition – ils ont réussi bien mieux : faire de leurs souvenirs leur monde à eux, un monde qui va au-delà du simple saut carpé, vaguement ironique, un rien superficiel, dans le rétro. Si leur domaine n’a rien d’un territoire vierge, il demeure encore une proposition esthétique intéressante.

Voyons le Polaroïd, maintenant que l’image est développée. Dans des citadelles hantées, découpées dans l’orage, on accroche des boules à facettes au milieu de pentagrammes tracés, à la blanche, sur le sol ; et on tire de leurs pochettes des vinyles qui ambitionneraient presque d’inoculer, jusqu’au cardiaque des discothèques pour nymphettes adriatiques, du trouble, du mystérieux, du sidérant – un peu de menace latente et esthétisée. Voilà qui viendrait presque refondre la charte chromatique de l’étendard transalpin, couvrant le vert-espérance d’une sombritude nocturne, étrécissant le blanc jusqu’à l’effilement d’une lame de rasoir qui est, par ailleurs, le logo du label [3].

Alors, Giallo Disco Records ? Un simple délire de nostalgiques VHS qui rêvent de Rome thorax radiographié [4], d’incendies, de talismans mystérieux et de Nausicaas affolées par l’imminence de la menace ? Ou, un peu plus que ça : une manifestation ? Pour nous aider à placer le curseur sur cette abscisse, demandons aux fondateurs susnommés du label : le producteur grec Gianni Vercetti (que l’on trouve sous l’alias Vercetti Technicolor) et le DJ bristolien Antoni Maiovvi, auteur du scotchant Stockholm Synthdrone.

https://youtu.be/2WFjQYgN-bg

QUELLE ÉTAIT L’IDÉE AU MOMENT DE CRÉER GIALLO DISCO RECORDS EN 2012 ?

À ce moment-là, on avait du mal à trouver un label pour sortir nos productions respectives, vu que le sous-label de Kompakt, Fright, venait de mettre la clef sous la porte. Donc, on a senti que nous devions faire les choses par nous-mêmes. Il y a tellement de musique qui ne trouve pas d’accueil favorable dans les labels qu’on ne voulait pas se trouver dans la même situation.

QU’EST-CE QUI VOUS ATTIRE DANS L’ITALIE DES GIALLOS ? ET, PLUS LARGEMENT, DANS LES FILMS DE GENRE DES ANNÉES 70, DÉBUT 80 ?

Je crois que c’est, avant tout, pour l’utilisation qui est faite de la musique disco. L’association de cette musique glamour, très populaire, avec la violence extrême des images a quelque chose d’étrange, d’assez unique. Quant aux années 70, c’étaient des années fertiles pour le cinéma, pas seulement pour les films d’horreur ou d’exploitation, mais pour l’ensemble du cinéma. Un paquet de films incroyables sont issus de cette décennie-là. Il n’y a qu’à revoir des films comme The Conversation ou Sorcerer pour se convaincre que c’était une époque vraiment spéciale.

PENSEZ-VOUS QUE LES ANNÉES DE PLOMB ITALIENNES ONT UNE RÉSONANCE DANS LE CONTEXTE SOCIOPOLITIQUE ACTUEL ?

Non. [Ça a le mérite d’être clair et ça contredit tout l’angle de mon papier. Super. Continuons]

PENSEZ-VOUS QUE LE DIVERTISSEMENT ARTISTIQUE DOIVE AVOIR UNE AMBITION POLITIQUE ? ET, PENSEZ-VOUS QUE VOTRE CHOIX ESTHÉTIQUE PUISSE ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME UN EXEMPLE DANS CE DOMAINE ? OU BIEN TOUT CELA NE SONT QUE DES EXTRAPOLATIONS EXAGÉRÉES, DES CONNERIES DE JOURNALISTE ?

On travaille sur les terrains de la fantaisie, du fantasme. Occasionnellement, les frontières peuvent se faire plus poreuses entre cette fantaisie-là et la réalité, mais au final tout cela n’est que de la création, de la fiction. Nous sommes des anarchistes.

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ANTONI, TU N’AS SORTI QUE DEUX EP SUR GIALLO DISCO RECORDS, AU TOUT DÉBUT DU LABEL, ET TU AS SORTI TES AUTRES DISQUES – TES LP, NOTAMMENT – SUR D’AUTRES LABELS ? POURQUOI ? EST-CE POUR CONSERVER UNE COHÉRENCE DANS LA COULEUR SONORE DU LABEL ET TE DONNER PLUS DE LIBERTÉ MUSICALE ? OU EST-CE, SIMPLEMENT, POUR NE PAS ÊTRE ENFERMÉ DANS UNE VOIE AUTARCIQUE ?

Non, il n’y a aucune raison particulière à cela. J’ai même actuellement pas de mal de morceaux qui s’apprêtent à sortir sur le label. C’est juste qu’à titre personnel, je me sentais plus à l’aise de mettre en lumière le travail d’autres artistes plutôt que le mien. Et il y a aussi le fait que, comme je produis beaucoup, ç’aurait été facile de réduire de Giallo Disco à un label simplement destiné à publier mes travaux. Du coup, j’en profite pour publier sur d’autres labels.

QUI Y AURAIT-IL SUR VOTRE B.O. DE GIALLO IDEALE ?

Ouh là, vaste question ! Rien que parmi les actuels, on aime beaucoup Psychic Mirrors, Steve Moore, Xander Harris, Jonathan Snipes, Rob … Mais il y en aurait beaucoup trop à citer, ça serait une putain de longue liste !

HORMIS – JE SUPPOSE – L’AMOUR DES GIALLOS, Y A-T-IL UNE CARACTÉRISTIQUE COMMUNE ENTRE TOUS LES ARTISTES DE GIALLO DISCO RECORDS ?

Si tous les artistes que nous avons signés et que nous signerons auront sans doute cette influence cinématographique, ce que nous cherchons vraiment, ce sont des artistes qui travaillent ces sonorités pour les amener vers d’autres manières de faire, des manières nouvelles, différentes, uniques.

CONCLUSION ET OUVERTURE (DES PLAYS)

0001633013_10Bon … Comment faire quand votre interprétation d’une œuvre est contrecarrée par leurs auteurs eux-mêmes ? Première solution : admettre son erreur et faire profil bas. Deuxième option : envoyer Barthes au charbon. Allons-y. Conférence sur La mort de l’auteur, en 1968 (année somme toute tranquille) : « Donner un Auteur à un texte, c’est imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier, c’est fermer l’écriture […] La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur. » Pratique, cette chanson de Roland. Utile. Partant de là, malgré le flou artistique légitimement revendiqué par ses initiateurs, je vous soumets ma lecture – libre à vous d’y prendre ce qui vous semble sensé.

Dans la « fabrique du diable » qu’est le grand marché ultralibéral, cachée sous les atours bonhommes d’une social-démocratie dont les coutures craquent de tous côtés, Giallo Disco, c’est un peu l’envie d’un bis qui ne soit que du cinéma et pas un repetita placent qui idolâtrerait un nouveau Berlusconi, un Reagan 2.0, une néo-Thatcher, un Tapie up-to-date. Engagée involontaire (ou désengagée volontaire, c’est selon), la musique de Giallo Disco forme un exutoire disco-horrifique, sur les platines et les laptops de Rimini, de Bristol, de New-York ou de Saint-Médard-en-Jalles, de petits îlots, marmonnement inconscient d’un monde guettant le dévoilement de l’intrigue, le lever de rideau (l’apocalypse, comme l’étymologie l’indique ?). Bienvenue au club. Quelque chose a déjà commencé, pour donner du style au chaos et passer des nuits debout. Che figata !

Giallo Disco Records : BandcampFacebookYouTube

Petit post-scriptum pour finir, avec quelques références mises en rayon par la marque-repère ces quatre dernières années. Séquence dégustation.

Antoni Maiovvi – Voodoo Voodoo (Stockholm Synthdrone, EP, 2012)

Une pépite italo-disco d’une efficacité folle qui remue les culs sur la piste, même ceux des employés de banque alourdis de pâtes carbonara. Comment dit-on déjà ? Ah oui, fuoriclasse.

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Antoni Maiovvi – Prisoner Nightdrive (Stockholm Synthdrone, EP, 2012)

Le beat semble venir d’à l’intérieur de la cage thoracique et les lignes de synthé, torsadées, viennent obséder les points d’interrogation du cerveau. Un morceau très cinématographique, idéal pour déstabiliser le plus assuré des péroreurs.

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Vercetti Technicolor – Ambassadors of Death (Black September, 2015)

Munich 72. La pornostache de Mark Spitz, les sprints de Valery Borzov, mais surtout la prise d’otage et l’assassinat de onze sportifs israéliens. Fusils d’assaut, cagoules, hélico, tension. Les gorges se serrent, le drame prend forme (olympique). Glaçant.

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WLDV – Phase 2 (Secondo Incantesimo, 2015)

Pour situer le niveau, ce morceau aurait sans aucun problème sa place sur le score de Midnight Express. Et en très bonne place, dans la continuité du « Chase » moroderien.

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H Ø R D – Heart (Part I) (Focus on Light, 2016)

Trente-cinq ans après le séisme, une jeune fille tombe sur un coffret caché : des chutes de studio de Pornography – martèlement de batterie et synthés bourdonnants, mais une voix noyée sous la reverb qui n’est pas celle de Bébert Smith. Elle referme la boîte, croit la bêtise sans conséquence. Après un instant d’accalmie, la bande, maintenant réveillée, redémarre en trombe et souffle tout.

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[1] L’un d’entre eux, H Ø R D, est par exemple un Bordelais pur cru.

[2] À l’origine de ce tube funky sorti en 1972, il y a le raz-de-bol de Celentano, agacé de voir les charts italiens envahis de chansons anglaises et américaines. D’où le chant en yaourt anglophone, pour tourner en dérision ces dites chansons.

[3] Que les esprits espiègles se rassérènent, il n’y pas là de signe annonciateur d’un quelconque caractère barbant.

[4] Phrase magnifique de l’écrivain Erri De Luca dans la préface de Rome, théâtre du temps (Actes Sud, 2003) : « Les hommes sont aux villes ce que la chair est au squelette. Sans eux, les édifices, les murs ne sont que la carcasse spectrale d’un thorax radiographié. »

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