Elle est là, à mes cotés. Une carte d’accréditation avec mon nom inscrit dessus. Synonyme de frustration et de détresse. J’ai signé un pacte avec le Diable: Je détiens un Pass perman

Elle est là, à mes cotés. Une carte d’accréditation avec mon nom inscrit dessus. Synonyme de frustration et de détresse. J’ai signé un pacte avec le Diable: Je détiens un Pass permanent pour le Festival Inter-Ecoles au Gibus, soit une tripotée d’ élèves types Sup’ de Co’ avec un manche entre les mains à la place d’une calculatrice. L’addition, vite.

19h15, mon métro a merdé : sur la place de la République, une manifestation s’opposant aux massacres au Sri Lanka, un paquet d’expatriés sur la pelouse s’égosillant et réclamant l’arrêt des répressions. Pas le temps de m’y attarder. Ce soir, je suis en quête de superflu, le vrai, l’authentique : le Festival Inter-Ecoles, organisé au Gibus. Une compétition où le groupe-gagnant, issu d’une grande école ou d’une université, héritera d’un petit orchestre pour satisfaire ces pulsions créatives et de l’attirail promotionnel Ouï Fm-Studyrama-Gibus, partenaires de cette sinistre affaire.

Je retrouve Cyprien notre photographe devant l’entrée et foulons le pavé de la cour intérieure. José, responsable du Festival, affable comme deux Michel Drucker en goguette, nous délivre le sésame permanent. Plongeon dans l’antre de la bête. Information : la bête adore l’intégrale de Little Richard, furieusement craché par les enceintes de la salle, qui sonne bien creux pour l’occasion. Les techniciens rassurent : « revenez dans 30 minutes, les groupes sont pas prêts. » Pas de problème les gars. Le temps d’ingurgiter un pastis et quelques cacahuètes dans le troquet d’à côté, et nous voila de retour.

José prend le Mic devant un public aussi frigide qu’une nonne intégriste, comptant une trentaine de spectateurs, « On peut applaudir le jury ». Et oui ! Comme tout bon concours de spécialistes, le Festival propose un conseil de sages parmi lesquels Claude Sitruk producteur des inénarrables BB Brunes ou des pontes de Studyrama qui ont dû être recrutées parce qu’ « ils aiment bien la musique ». Calé dans un coin obscur, une petite bouteille de Cristalline à leur portée, et l’œil du tigre : le jury ne déconne pas. On n’est pas là pour déconner, merde ! La soirée démarre en trombe par l’école de commerce ISC Paris et son groupe Joyce dont le chanteur, vêtu d’un t-shirt Batman, a dû fortement baver sur le Red Hot Chili Peppers des débuts. Alors que je commence à me dire que la soirée risque de paraître assez longue, mon esprit va voir ailleurs.

Devant moi, une vieille grosse femme – comprenez plus de quarante ans passés et plus de 100 kilos, format « bonne maman qui va voir son fils jouer au foot – hoche la tête. « Aucune musicalité, ce groupe. Une batterie qui frappe et c’est tout ! ». Pas complètement tort Maman… Le groupe balance sa dernière chanson. Sitruk tapote consciencieusement son Iphone : ça sent le roussi pour Batman et sa bande… Et toujours pas de traces de Robin…

Le feeling est bon : je demande à la grosse femme si elle est venue voir quelqu’un participer au festival : « oui, quelqu’un de la famille. » Ce sera dans le deuxième groupe, les Nevrotiksex (sic) qui débarquent sous les yeux d’un public qui se garnit peu à peu. Je suis d’un naturel plutôt joueur : je propose à la mère de deviner qui est sa descendance. Composition : Bassiste, batteur et chanteuse-guitariste. De loin, la chanteuse m’a l’air d’un joli petit brin de femme avec sa frange et sa chemise à carreaux. Et la mère est…

J’opte pour le 50-50 entre les deux gars.

– Le batteur ?

– Non.

– Alors, le bassiste ?

– Non.

Réponse-dérapage :

– Ahhhh. J’aurais pas crû…

S’ensuit la question qui tue :

– Et pourquoi vous auriez pas crû ?

Longue hésitation intérieure… Je stimule les glandes de la galanterie et de ma fourberie intérieure, pour en ressortir la pirouette adéquate.

– Bin, tout à l’heure, vous aviez l’air vachement calé sur la rythmique et le rôle de la batterie donc…

Je ne peux pas finir ma phrase mais elle marche plein pied dans mon traquenard et acquiesce un sourire. Puis se concentre de nouveau sur la prestation de sa rejetonne. Avant de se remettre à hocher la tête : le flot de la gamine, noyé par la décharge de percussions. Ou par une mauvaise balance son. Il est temps d’aller voir ailleurs.

Direction, les coulisses où les pousses pas mûres du festival, elles, ne carburent pas qu’à la Cristalline. Une bouteille de Ricard sur un xylophone, et quelques cannettes de bière jonchent le sol, ici et là. Je lance un ridicule « QUI VEUT DEVENIR CELEBRE ? » brandissant mon petit calepin et stylo qui font de moi un parfait individu en posture journalistique. Et devinez quoi : les petits z’osiaux viennent vers moi ! Je fais la connaissance des Black Feldspaths, représentant 3IS, une école de cinéma et d’audiovisuel. Les fameux cocos qui m’avaient tapé dans l’œil sur le programme, avec leur appellation « rock funaire. » Vous aurez beau chercher dans le dictionnaire, cette association d’idées ne veut rien dire et c’est bien là le principe. Eux-mêmes ne maîtrisent leur je-m’en-foutisme communicationnel.

L’un des membres, grimée d’une moustache maquillée, commence à me déballer un raisonnement des plus abscons:

« Nous avons la prétention d’inventer ce qui existe déjà. »

Son pote, plus lucide :

« ouais, en fait, on n’invente rien ».

Quoi qu’il en soit, leur concept artistique me parait, de loin, le plus original de la soirée : guitare, contrebasse, synthétiseur, crécelle, xylophone et tête de perroquet, un mélange de Beck, de Zappa, de jazz, teinté d’esprit « fac de lettres ». Et le pastis, c’est à eux ? Oui, c’est à eux aussi.

En attendant que les Feldspaths installent leur artillerie et enchainent les ultimes répétitions, je redescends verst la scène et croise la chanteuse des Nevrotiksex : je comprends davantage la filiation avec la mère…

Au loin, retentissent des reprises bêlantes des Red Hot Chili Peppers…

En bas des marches, je retrouve José qui vient aux nouvelles et me fait part de son avis sans concession. « Putain, c’est dur ce soir. » Et cette idiote (la chanteuse des Nevrotiksex qui a touché aux pédales, c’est pour ça qu’on l’entendait pas, Et encore, heureusement qu’on a rattrapé le coup, ç’aurait été pire sinon… »

Je fais part de mes doutes quant au fonctionnement du festival qui roule à l’à-peu-près. « Il faut qu’un membre fasse partie d’une grande école. Mais quand même, en amont, on a regardé tous les Myspaces des groupes » me répond José. Regardé, d’accord. Mais écouté ? Il reprend : « en fait, tous les groupes de ce soir sont nuls, mis à part le dernier, les Scarlet Queens qui ont l’habitude de tourner et de jouer ensemble. » Hmmm…

Ya quelqu’un qui m’a dit qui va trouver la fève ce soir…

Par la suite, le même José tente de m’introduire auprès d’un groupe de pseudo-punks qui a tapé dans l’œil de Philippe Manœuvre, et qui depuis les produit. Ils s’appellent les Prostitutes et pillent allégrement les riffs et attitudes des Sex Pistols, Stiff Little Fingers et consorts. La révolution made in Gibus. Des photocopies vivantes, des reproductions « grandeur nature » de cadavres artistiques exhumés la fosse commune des glorieux keupons. Les Prostitutes et la panoplie blazer-bronzage-UV du guitariste. Les Prostitutes et leurs devises courageuses sur le système scolaire et leur destinée de pseudo-punks : « no work for young, we’re got no choice » ou « too many studies and no work, not enough studies and no work ». Mais si, il y a le choix les gars… Les boules à facettes tournent, tournent, tournent au plafond du Gibus… Ma tête aussi. Rien d’intéressant. L’ennui à tous les coins de mur. Je prends la tangente et les laisse à leur pavanage.

Je vais mirer la performance des Black Feldspaths. Mélange hybride de poésie à deux balles, truffés de séquences synthé et xylophone improvisés avec quelques beaux petits moments lors des passages « atmosphériques », tandis que l’un d’eux fait le con avec sa tête de perroquet sur les épaules. C’est bon enfant, ça ne se prend pas au sérieux et leur prestation a le mérite de la singularité… Des éléments d’une banalité effrayante, qui ressortent néanmoins comme des anomalies criantes, dans un lieu comme le Gibus. Deux titres de 15 minutes puis s’en vont. Peut-être que…

Les Scarlet Queens commencent leur set. Le groupe est rôdé, dénotant parfaitement l’habitude d’arpenter les bars, soulignée par José. Oublions le « peut-être que » : la messe est dite, bien avant l’heure. Je remonte voir les Feldspaths qui remballent déjà leur matos alors que l’instant du verdict approche. Sans se bercer d’illusions : les larrons ont refusé de jouer le jeu du quota de 50 préventes à refourguer, prérogative nécessaire pour valider leur inscription…

Après cinq minutes de débriefing que j’imagine comme le premier moment nirvanesque de la soirée du jury, la sentence tombe : « A l’unanimité, les vainqueurs de ce soir……les Scarlet Queens ! » Ces derniers remportent la breloque qui les expédie en demi-finale. QUELLE SURPRISE ! L’annonce faite, nous accélérons le pas vers la sortie. Quatre heures de Gibus vous lessivent et vous tordent vos belles illusions musicales.

Alors que j’attends mon métro, une sonate de piano résonne dans la rame, sans que je puisse en définir la source exacte. Le meilleur moment de la soirée. Je savoure chaque note de l’enregistrement, bien que troublé par les conversations des voyageurs sur le quai. La sonate se termine. Le silence est beau comme un cristal rare. Vivement la semaine prochaine.

Photos: Cyprien Lapallus

http://www.myspace.com/festivalrockdugibus

 

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