Plus connu pour ses biographies rock.Nick Tosches a publié fin aout « Réserve ta dernière danse pour Satan » chez Allia, où il replonge sa plume dans le business musical rock des fifties. Et comme d’hab, c’est pas joli à voir. On y reviendra. Mais en attendant…voici l’escalade du mont Tosches par sa face la plus méconnue : l’écriture de polars.

L’un des plus grands est mort, à 69 ans. Voici l’escalade du mont Tosches par sa face la plus méconnue : l’écriture de polars.

De trois choses l’une : soit vous n’avez jamais eu entre les mains un bouquin de Nick Tosches, et il est conseillé d’y remédier avant de mourir ; soit vous connaissez toute son œuvre et vous êtes de sacrés veinards ; soit vous n’avez lu que le biographe, pas le romancier, et là il est temps de faire quelque chose.
Belle gueule de rital ayant grandi à Newark, plume chirurgicale pour dépoussiérer les morts et quelques-uns encore vivants (Jerry Lee Lewis), avec des oreilles qui ont entendu le rock d’assez près pour vomir le culte d’Elvis en connaissance de cause… À 64 ans, Nick Tosches est un rock critic d’un genre peu commun. Encore vivant, ni camé, ni poète maudit, encore moins pigiste à la petite semaine ruminant que son talent n’est pas reconnu : le bonhomme a l’air d’aller plutôt bien, merci. Tandis que Lester Bangs, pourtant né un an avant lui, lâchait la rampe sans se douter que l’ironie lui réservait un blague first class – entrée au panthéon du rock en guenilles à seulement 33 ans avec des projets de romans inaboutis plein sa moustache –, Nick Tosches poursuit depuis la publication de sa bio de Jerry Lee (1982) son job tranquille. Jusqu’à publier des romans, après avoir raconté les US par la face anti-héros.

Rappel des faits. Grâce à une poignée de bios, que les éditions Allia ont mis en forme je-te-dis-pas-comment-c’est-beau-et-non-inutile-d’insister-je-ne-te-prêterai-pas-« Hellfire », Nick Tosches a couché sur papier un portrait de l’Amérique en tirant celui de plusieurs de ses (anti ?)héros. Pour l’histoire d’amour entre les US et la violence, il y a Ellroy ; pour l’Amérique du showbiz, vous lisez Tosches. Entre ses pattes expertes, Jerry Lee Lewis, Dean Martin et Sony Liston vous feront recracher les paillettes par les narines. Accro du détail et du fait, le costard de journaliste lui sied mieux qu’à bon nombre de plumitifs assis sur leur carte de presse, bien calée dans la raie.

« Écris sur ce que tu connais. » Vous l’aurez compris, Nick Tosches n’a pas rangé sa plume là où vous savez. C’est que faire joli, ça n’est pas son truc. Il serait plutôt de l’école « écris sur ce que tu connais ». Et vu ses polars, ce qu’il semble bien connaître, c’est la mafia. Italienne, mais pas que. Pour être honnête, on n’est pas allé fouiller sa vie comme lui celle de Jerry Lee Lewis (son relevé des condamnations judiciaires de ce dernier restant un modèle du genre), mais le Nick semble avoir côtoyé quelques voyous de Newark. Et pas forcément les meilleurs : dans La Religion des ratés, son premier polar (1988), on suit les (més)aventures de Louie,  joueur invétéré et arnaqueur à la petite semaine. Où l’on se dit que Quentin Tarantino ne s’est pas forgé une culture uniquement en matant des VHS, et qu’il ne serait pas étonnant qu’il ait appris le goût du dialogue chez Nick Tosches. De ceux qui te posent une ambiance. Dans un polar, une énigme, c’est bien joli. Mais ce qui compte, c’est le contexte. Et les hors-champs littéraires. Juste un extrait, pour vous faire une idée : « Louie resta assis là à boire pendant environ deux heures. Il avait déjà ingurgité une forte quantité d’alcool et, requinqué par le repas qu’il venait d’avaler, il devint plus bavard. Ayant débuté par des commentaires sur la future saison de football, le barman et lui en vinrent — tout naturellement semble-t-il — à discuter pour savoir pourquoi chaque Kennedy qui succédait à un autre était encore plus pourri que le précédent. Ce qui les amena — tout naturellement une fois encore — à évoquer la qualité du basilic que l’on trouvait par ici. De là, la discussion dériva vers la propagation des lesbiennes, la nécessité de revenir à la messe en latin, et ces deux constatations malheureusement irréfutables : premièrement, l’archevêque et le maire de New York étaient pédés comme des phoques et, deuxièmement, les côtes de porc de chez Ottomanelli n’étaient plus ce qu’elles étaient. » Perso, telle la porte de mon garage au retour de l’auguste auto, je m’incline.

Dante, héroïne et virus congelé. S’étant fait la main sur son neighborhood et les drôles d’oiseaux s’y arnaquant (et plus si manque d’affinités), il remet ça six ans plus tard avec ce qui reste, aux yeux de votre serviteur, comme son chef-d’œuvre : Trinités. Où il est question du contrôle du trafic d’héroïne à New York, de triades, de vieux mafieux italiens et de jeunes poulains chinois bien décidés à emporter le marché, de salade de poulpe, de passeurs faisant boom en plein vol, des explosifs plein les capotes avalées, eux croyant « transporter » de la dope,  de virus fabriqué à l’arrache et conservé dans un congélateur au cas où  « le sida, à côté, c’est comme un mauvais rhume » , d’Uzi, de DM 51 et de « figliu di putta ». Une liste non exhaustive, ça va de soi. Plutôt que de tenter de résumer cette drogue addictive de 637 pages (en poche), il est conseillé de vous en procurer un exemplaire au plus vite, histoire de vous garantir un bon été.
Conseil qui fonctionne également avec La Main de Dante (2003), plus ésotérique et moins fun, monsieur y ayant des envies de pensées profondes déclinées en latin. Mais bon, c’est pas le Da Vinci Code non plus, hein. Quant au petit dernier, Le Roi des Juifs (2006), l’auteur de ces lignes doit l’avouer : il ne l’a pas lu. Mais, renseignements pris, il semblerait que le père Tosches, pour raconter la vie d’Arnold Rothstein, célèbre gangster juif new-yorkais des années 20, y ait poussé le bouchon plus loin que jamais : construction narrative alambiquée (mélange de bio, de rapports de police, nombreux allers-retours entre réalité et fiction) et digressions autour de la religion en veux-tu en voilà. De quoi laisser sur le bord de la route plus d’un lecteur, à en croire certains, pourtant durs à cuir au pays du polar (lire ici). Les années passant, Nick Tosches snoberait-il ses lecteurs, fort de ses services rendus à la littérature ? Môssieur aurait-il sombré dans la vanité, pressé, les années s’empilant, d’accoucher d’une « œuvre » ? Pour toute réponse, je confesserai une indulgence de midinette devant cet écrivain à qui j’aurais bien taillé une statue, si je savais faire autre chose de mes dix doigts que de tresser des lauriers à mes idoles.

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