Pionnier du X et du cinéma homosexuel français, Claude Loir est l’un des derniers témoins du Paris interlope des années 1960 et 1970 qui verra les marginalités s’exprimer au grand jour. Aventurier de la libération sexuelle, le fringant retraité n’a gardé que de vagues souvenirs des quelques 40 personnages qu’il a incarnés à l’écran entre 1976 et 1982. Ses rôles les plus forts ? Ce n’est pas au cinéma mais dans sa vie qu’il les a interprétés. Rencontre avec un homme qui a mis son talent dans ses films et son génie dans sa vie, quitte à braver les interdits.

Rendez-vous est donné à Paris dans une brasserie proche de la place des Victoires. « Je vous attendais » nous salue-t-il de sa voix ample et profonde. Un foulard de soie fauve noué sous la chemise donne à cet Ariégeois de 77 ans distinction et panache. A peine ai-je le temps de remarquer les deux grosses bagues rétro passées à l’annulaire et à l’auriculaire, que mes yeux plongent dans l’iris gris vert de cet élégant septuagénaire. Echanges de sourires amusés. Les années ont passé mais il a gardé l’élégance des personnages qu’il a incarnés au milieu des années 1970. Sa filmographie ? Une quarantaine de longs-métrages aux titres évocateurs : Secrétaires très spéciales, Fesses en feu, Vierges en chaleur, Suçomania… « Je n’ai vu qu’un tout petit nombre de ces films. Non pas à cause d’une quelconque gêne. Je n’ai absolument pas honte de ce que j’ai fait ; cela correspond à un moment de ma vie, à une folle décennie aussi ». Et en effet, on comprend bien vite que pour Claude Loir, là n’est pas le principal. Cet homme qui vit aujourd’hui une retraite modeste à la campagne a vécu plusieurs vies. Je pose le magnétophone. « Vous enregistrez bien ? », s’inquiète-t-il, comme s’il avait décidé pour la toute première fois de partager ses souvenirs. « Je suis la mémoire d’une époque ». Et nous voici embarqués pour un voyage dans un passé où les phantasmes rejoignent les fantômes.

Une histoire belge

Commençons par le début. Claude Loir est né à Bruxelles en 1944. « Au début des années 1950, nous avons immigré dans le sud de la France avec ma mère, ma sœur et ma grand-mère, après le divorce de mes parents ». Sa mère refait sa vie avec un agriculteur du cru. Il a alors douze ans et se sent indésirable dans le nouveau ménage : « Ma mère était plus soucieuse de la réussite de son second mariage que de mon épanouissement. Je dérangeais ». L’affection, il la reçoit de sa grand-mère qui l’élève. L’intuition qu’il est différent des autres garçons de son âge ajoute encore au fardeau de cet enfant triste. Très vite, il n’a qu’une idée : partir loin.

Le service militaire va lui en donner l’occasion. Nous sommes en 1962, l’Algérie vient de prendre son indépendante. Il rejoint l’Infanterie de Marine près du Mans, un régiment de combat réputé pour sa grande dureté. Il y fait ses classes de sous-officier et restera durant deux ans. En secret, il rêve de monter à Paris et de devenir acteur. « Je voulais devenir quelqu’un ». Avant de rejoindre la capitale, détour par Cannes. La ville est réputée pour sa vie interlope. Sur la plage et dans les cafés comme Le Zanzibar, un des plus anciens bars gay d’Europe, les occasions de rencontre avec les garçons ne manquent pas. Claude Loir a vingt ans et un désir qui ne se cache pas. Après quelques semaines sur la côte, un ami l’emmène en voiture. L’année 1965 sera donc parisienne.

Le jeune homme découvre les caves enfumées de la rive gauche où l’on danse jusqu’au bout de la nuit. La locomotive des nuits gays de Saint-Germain-des-Prés s’appelle Le Fiacre. Des hommes de toutes les conditions et de tous les âges se retrouvent dans ce petit cabaret de la rue du Cherche-Midi : « Les fêtards y côtoyaient des tapins et de vieux messieurs élégants venus s’encanailler ». Il fréquente également le café de Flore, où chacun tente de se faire remarquer comme il peut. Pour lui, ce sera une grande djellaba et un maquillage souligné. « C’était l’époque où je surveillais ma démarche, mes attitudes, cherchais à me donner une contenance ». Le jeune homme se fait violence pour surmonter sa timidité : « Au fond, j’étais en grande souffrance ».

La modernité excite Claude Loir, quels que soient les chemins qu’elle emprunte : en peinture – il s’est improvisé marchant d’art dès son arrivée à Paris –, comme dans la défense des idées : il se souvient encore de ces après-midi de mai 1968 qu’il passa sur les barricades en compagnie d’un jeune homme aussi déterminé que grave avec lequel il se lie d’amitié et qui s’appelle Yves Navarre. C’est à la terrasse du Flore qu’il fait la rencontre d’Hubert Gravereaux. Loin des préoccupations financières, ce dandy décadent et « fin de race » consacre sa vie à la poésie. Il invite le jeune homme à venir déclamer des vers dans son hôtel particulier délabré de l’avenue de Villiers devant un petit cénacle littéraire. Lorsqu’on lui demande sans détour s’il a envisagé d’être entretenu, Claude Loir répond tout aussi directement : « J’aimais trop ma liberté pour cela ! ». Mais nécessité fait loi. Deux ou trois fois, à court d’argent, il se rend dans un bar à rencontres, Le Colisée, près des Champs-Elysées. « Les michetonneurs attendaient les clients. Il arrivait aussi que les jeunes qui se plaisent repartent ensemble ». Un soir de déveine, un ami lui conseille d’aller rendre visite à un homme susceptible de lui apporter de l’aide. Il se rend dans un appartement cossu de l’avenue Marceau où, entre les vitrines de laques précieuses, un majordome en gants blancs le conduit jusqu’à une chambre. Là, un vieux monsieur est allongé sur un lit. « Il m’a demandé de le manipuler… Et je suis reparti avec un billet. Etait-ce bien ou mal ? J’imagine que chacun a son avis. Je n’ai su que plus tard qu’il s’agissait du neveu de l’ancien président de la IIIe République, Emile Loubet… ».

Ce qui empêche peut-être le jeune homme de mal tourner, ce sont les rencontres, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Très vite, il se lie d’amitié avec Marcelle Balick, une comédienne qui a vingt-cinq ans de plus que lui. Elle le recueille chez elle. Ils nouent une relation très forte : « Nous partagions le même lit, en toute innocence. Elle était presque comme une mère pour moi ». C’est elle qui l’introduit dans le monde du théâtre. Tous les dimanches, Marcelle organise des déjeuners dans son appartement de la rue du Télégraphe. Loir y rencontre des artistes, notamment l’acteur Guy Parzy auprès duquel il se forme au métier : « J’ai suivi ses cours durant quelques mois, en dilettante. Ça m’ennuyait ». A la même époque, Parzy présente Loir à l’acteur de théâtre et de cinéma, Robert Murzeau : « Ce fut pour moi une rencontre déterminante. Il m’a soutenu et encouragé dans mon ambition ». Loir, qui comme souvent peine à se loger, s’installe un temps chez Murzeau, comme un membre à part entière de la famille : « J’étais son secrétaire, son chauffeur, son cuisinier. J’ai aussi travaillé quelque temps comme régisseur dans un théâtre qu’il co-dirigeait ».

Tuile aux Tuileries

Pour manger, Claude Loir enchaîne les petits boulots sans perdre de vue son ambition, devenir acteur. « Je voulais être connu et reconnu ». A cette époque, il est figurant à la Comédie française. Il court les castings de cinéma et s’inscrit dans une agence de mannequin. Il pose pour le photographe de mode Willy Maywald, défile pour de grandes maisons comme Guy Laroche ou Jacques Esterel. « Je n’aimais pas le mannequinat. Je n’étais pas très à l’aise. Sans parler des autres garçons qui vous bousculent sur le podium pour vous passer devant et être sur la photo…». Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de s’amuser et vivre sa vie pleinement. « Je n’étais pas dépravé ou vicieux mais l’époque invitait au plaisir. Paris était un terrain de jeu extraordinaire ! ». Ce Paris des années 1960 est en effet celui du sexe facile. Les rencontres et les amants potentiels sont partout. « Dans la rue, il suffisait d’un regard un peu appuyé, un des deux se retournait et nous partions faire l’amour ». L’époque est propice aux expériences. Le jardin des Tuileries est une étape incontournable de cette promenade de séduction. Les vespasiennes sont aussi le lieu de prédilection pour du sexe immédiat et furtif entre partenaires anonymes. Avec les dangers que cela comporte : le risque est de faire une mauvaise rencontre ou d’être arrêté par la police. Comme cette nuit, où Claude Loir est interpellé par un policier en civil dans une tasse de la porte Maillot : « Je sortais d’une soirée, je voulais simplement soulager ma vessie ! Avant de partir, j’ai jeté un coup d’œil sur ma gauche et ça a suffi à ce que l’individu – un policier en civil – m’interpelle. J’ai expliqué que je rentrais chez ma compagne et ai donné le numéro de mon amie Marcelle. Ils l’ont appelée en pleine nuit ». Considérée par le pouvoir gaulliste comme un fléau social, l’homosexualité est encore fortement réprimée. Claude Loir n’en a cure, il continue de jouir de la vie. C’est ainsi qu’un jour, dans un sauna de la rue de Rivoli, il fait la connaissance de celui qui allait devenir quelques années plus tard le ministre des Affaires culturelles de Giscard : Michel Guy. Loir est séduit par ce gaillard imposant qui se révèle un amant très doux. Ils gardent contact et se revoient quelquefois, sans forcer les choses : « Je n’ai jamais voulu me servir de mes relations pour demander quoi que ce soit ».

Coco chez Karl

Au début des années 1970, un ami lui propose un travail de barman au Pimm’s, la discothèque qu’a ouverte Fabrice Emmaer, rue Sainte-Anne, dans laquelle se presse le Tout-Paris gay. On y croise des personnalités telles qu’Yves Mourousi ou Jacques Chazot. Un soir, Claude Loir finit sur la piste de danse enlacé par Jacques de Bascher. « Jacques m’a proposé de le suivre chez lui ». Une fois au lit, Loir esquisse tout naturellement un rapprochement charnel : « J’avais en face de moi un petit chat ronronnant. Nous avons dormi ensemble très tendrement ». Quelque temps après, De Bascher l’invite à une soirée donnée par Karl Lagarfeld, dans l’appartement du couturier, place Saint-Sulpice. « C’était une fête extraordinaire. A un moment, j’ai vu des invités commencer à priser de la poudre blanche. Je n’en avais jamais pris. J’étais curieux de nouvelles expériences et sans idées préconçues, alors je me suis dit pourquoi ne pas essayer ? » Il se souvient encore avec précision de l’effet du psychotrope, l’impression que ses capacités intellectuelles se décuplaient… « Ce fut la première et seule expérience de ce genre ».

« Pourquoi je suis devenu un acteur pour le cinéma pornographique hétérosexuel ? Pour me prouver ma normalité, ma virilité. Au début, j’étais tétanisé ».

Au-delà de ces aventures, Claude Loir a été marqué par les amitiés qu’il a nouées, tout particulièrement avec des femmes, toutes plus âgées que lui. Il y a Marcelle Balick, celle qui le considère comme un fils. Il y a également Alice Roux, habilleuse à la Comédie française, sa confidente. Et enfin, Elisabeth Wahl-Offroy, issue d’un milieu favorisé très différent du sien, avec qui ils se découvrent de réelles affinités. Fidèle en amitié, Claude Loir a accompagné ces femmes jusqu’à la fin. Les hommes aussi ont tenu dans sa vie une place de choix. Amis, amants, amours, tout semble se mélanger lorsque le cœur ignore les étiquettes et les frontières. Certains, plus âgés, ont fait son éducation. L’acteur Robert Murzeau bien sûr mais aussi Maurice Escande, administrateur de la Comédie française, qui fut son parrain dans le monde de l’art. Il se souvient aussi d’Alberto Spadolini, danseur star des Années folles, ou encore de l’antiquaire bruxellois Charly Brunard : « C’étaient des êtres rares que j’admirais pour leur esprit et leur intelligence. Ces hommes ont changé ma vie ». Il y a aussi les amis-amants : son acolyte du cinéma X, l’acteur Carmelo Petix, les acteurs de cinéma Gordon Heath et Vasili Lambrinos ou le danseur cubain Jorge Lefebre. « Tous ces gens ont aujourd’hui disparu. Certains ont été emportés par le Sida ». Funèbre panthéon amoureux. Plus importante encore est sa relation avec Salah, un ouvrier algérien, immigré en France. Leur relation dure de 1973 et 1981 jusqu’à son retour définitif en Algérie pour retrouver femme et enfants. Loir lui écrit mais ne parvient pas à entrer en contact avec son ancien compagnon qui ne sait pas lire. « Ce fut une de mes plus belles histoires. Je pense souvent à lui ». La voix est remplie d’émotion.

The Black Silk Stockings (1981) - Posters — The Movie Database (TMDB)

Le clandé aux partouzes        

Aussi surprenant que cela puisse paraître, sa rencontre avec le cinéma pornographique, Claude Loir la doit à son physique de jeune homme de bonne famille. Châtelain désœuvré dans Les Bas de soie noire, détective aussi distingué que méticuleux dans Tonnerre de fesses, écrivain inspiré et soupirant dans Jeunes filles pour partouzes, le fringant trentenaire aurait facilement trouvé sa place dans un film d’Éric Rohmer où son élégance, sa diction parfaite et ses manières de dandy seraient venues compléter l’étude des milieux bourgeois chers au réalisateur. Pourtant, c’est à la caméra d’Henri Sala, de Claude Pierson ou de Claude Bernard-Aubert, maîtres incontestés du cinéma passés au X dans les années 1970, qu’il confie son mètre 83 et quelques centimètres supplémentaires de sa gracieuse anatomie.
Rien d’évident pour ce garçon élevé dans le respect des traditions et dont l’aimable obéissance faisait la joie de sa grand-mère avec qui il passa de nombreuses années. « J’étais un garçon tout à fait timide. Mon expérience en tant que figurant à la Comédie française m’avait appris ce que Wilde a très bien formulé : « Comme il faut travailler pour être naturel ! » ». Mais le plus étonnant est ailleurs : Claude est depuis l’âge de 16 ans exclusivement attiré sexuellement par les hommes et ses nombreuses conquêtes ne lui ont laissé sur sa préférence aucun doute. Alors pourquoi être devenu un acteur pour le cinéma pornographique hétérosexuel ? « Je l’ai fait pour me prouver ma normalité, ma virilité. Au début, j’étais tétanisé ». Cela ne dure pas, le rôle qu’il endosse au moment où le réalisateur crie « action » l’aide à devenir autre, au point d’épouser d’autres désirs. Et puis, contrairement à ses partenaires à l’écran, telle Brigitte Lahaie de onze ans sa cadette, il est mu par la conviction très nette qu’il s’engage dans l’aventure moderne. « Lorsque l’acteur sicilien Carmelo Petix, qui s’illustrait alors dans le cinéma X aussi bien hétérosexuel qu’homosexuel, m’a recommandé de suivre son exemple et de participer à un premier tournage, j’y ai vu une manière de m’inscrire dans ce qui faisait le cœur de notre époque : la liberté sexuelle. J’ai eu le sentiment de faire bouger les lignes ». Et il y a assurément un caractère manifestaire dans le ralliement au X de Claude Loir. A cette époque, les films hétérosexuels intègrent volontiers des scènes homosexuelles masculines. Claude Loir est tout naturellement mobilisé pour ces scènes d’amour comme dans Furies sexuelles ou Le clandé aux partouzes. La libération sexuelle n’est pas un vain mot. « Les autres acteurs connaissaient mes préférences, cela ne posait absolument aucun problème ».

La fin des années 1960 avait sonné le glas des valeurs bourgeoises. Avec l’accession au pouvoir de Valéry Giscard, en 1974, la censure disparaît et le cinéma dit alors « érotique » explose au grand jour. En 1975, l’année où Claude Loir tourne son premier film, intitulé Nelly Pile ou face, les salles de cinéma françaises vivent elles aussi une véritable révolution sexuelle. Elles sont à présent plus de 200, sur tout le territoire, à diffuser des œuvres dont l’innocence n’a d’égale que l’ambition à laisser s’exprimer un certain cinéma d’auteur. Parmi les 501 films produits cette année-là, 163 sont classés dans le genre érotique : un record historique ! À la lecture de ces chiffres, on pourrait croire que la pornographie ne choquait alors personne. Claude Loir n’est pas loin de le penser, lui qui se plaît à choisir ses rôles en fonction de la qualité des textes, de la richesse des décors, de l’ambiance sur le plateau bien plus que pour les performances sexuelles qu’on se promet d’offrir au public. Son seul regret, peut-être : avoir participé à quelques films trop rapidement mis en boîte. Pour certains, Claude Loir prend un pseudonyme. Il sera Ghislain Van Hove : « Ghislain est mon troisième prénom et Van Hove est le nom de ma mère légèrement modifié. »

Cette entrée dans cinéma X le conduit vers le cinéma homosexuel. La papesse des films X gay s’appelle alors Anne-Marie Tensi. La réalisatrice qui a inspiré à Yann Gonzalez, en 2018, son film Un Couteau dans le cœur a la réputation de ne pas être tendre. On la dit assez violente sur les castings. Surtout, on lui reproche de bâcler ses films et de n’avoir aucune velléité artistique. Claude Loir garde une image ambivalente de cette femme qui le reçoit régulièrement dans son appartement de l’avenue Montaigne. Elle partage alors sa vie avec sa monteuse, Loïs Koenigswerther. Il se souvient encore de sa bouteille de whisky Johnnie Walker qu’elle vide à grandes lampées, à même le goulot, entre les volutes de cigarettes. « Anne-Marie Tensi était une réalisatrice très intelligente. Redoutable femme d’affaires, elle avait pressenti le pouvoir commercial de la pornographie gay. Aussi il lui arrivait de boucler un film de 90 minutes en seulement deux ou trois heures de tournage. Elle préférait intervenir au montage, coupant ici, recollant là, plutôt que de refaire une scène. La qualité s’en ressentait inévitablement ». Les titres se passent de commentaire : Jeux homosexuels, Je suis avide d’hommes. Ils sont aujourd’hui les vestiges d’une production comprenant une centaine d’œuvres. « La plupart de ces films ont aujourd’hui disparu, les copies ont été égarées et le travail de recherche est énorme » souligne Hervé Joseph Lebrun spécialiste du cinéma X gay des années 1970 et réalisateur de Mondo Homo, un remarquable documentaire sur ce cinéma interdit.

Supersex : roman photo paru le 1er février 1977

La dernière séance

Son plus beau titre de gloire touche Claude Loir au début des années 1980. Claude Bernard-Aubert, pour lequel il a tourné déjà plusieurs films, l’appelle pour lui demander de participer à son nouveau projet intitulé Les Bas de soie noire. Loir a l’impression d’avoir fait le tour de l’expérience et rechigne à reprendre du service. C’est alors que le réalisateur lui garantit qu’il sera doublé pour toutes les scènes de sexe et qu’il n’aura qu’à s’appliquer à tenir l’emploi qui lui va le mieux : celui de gendre idéal. C’est ainsi qu’en 1981 il tient son dernier rôle (habillé) dans une production X.

Entre temps, Anne-Marie Tensi l’a engagé comme gérant d’un des cinémas qu’elle possède à Paris, le TCB42, rue Fontaine. Après chaque séance, elle lui demande de récupérer les billets d’entrée abandonnés dans la salle par les spectateurs. Réutilisés pour la séance suivante, ils permettent de tromper le décompte de la caisse enregistreuse qui sert aussi à déclarer les taxes. Loir comprend que l’escroquerie risque de se retourner contre lui et décide après seulement quelques mois de partir. Il est trop tard. Les services fiscaux, familiers des pratiques frauduleuses de Tensi, lui demandent de rendre des comptes. Loir se retrouve interdit au registre du commerce et des sociétés. « Cette affaire a empoisonné dix ans de ma vie même si aujourd’hui je ne lui en veux pas ». La mésaventure remet en cause son projet de reconversion dans la vente de tableaux et les antiquités, sa grande passion. Il parvient à contourner l’interdiction et ouvre un stand aux puces de Saint-Ouen avec un prête-nom, avant de gérer pour le compte d’une amie une galerie d’art, rue de Charonne.

La vie de Claude Loir est ainsi faite de sinuosité, de bifurcations, de fuites aussi. Nous sommes en 1983. Dans un mauvais lieu, il fait la connaissance d’un homme… Ce dernier exerce la profession de boucher sur la côte d’Azur. Sur un coup de tête, il décide de le suivre. « C’est comme ça que je me suis installé près de Saint-Paul-de Vence. J’y suis resté sept ans ». Sur la côte, il poursuit ses activités de brocanteur et fréquente de petits cercles artistiques et mondains : « J’avais une vie de rêve, entourée d’artistes qui étaient devenus mes amis ». Au début des années 1980, il organise la vente des œuvres du peintre Vicente Santaolaria dont il a découvert l’atelier quinze ans plus tôt. C’est un succès qui lui rapporte une somme coquette. Un nouvel homme fait au même moment son entrée dans sa vie. Une nouvelle fois, il décide de tout quitter pour le suivre. « Nous avons cherché une maison à acheter et nous sommes finalement installés à Mirandol, petite bourgade aux confins du Tarn et de l’Aveyron ». Leur relation ne dure pas. Lorsque on lui fait remarquer qu’il a vécu des relations souvent asymétriques, Claude Loir souligne : « C’était des hommes qui avaient une certaine séduction. Peut-être que la difficulté m’excitait ». Un bon matin, son compagnon le quitte. Que faire seul dans cette grande maison ? Il décide de créer un centre artistique et culturel, frappe à toutes les portes et parvient à mobiliser de nombreux artistes. « J’organisais des expositions de peinture et de sculpture ». On vient alors de loin dans ce village d’à peine mille âmes pour voir les œuvres qu’il expose.

(C) Jérôme Kagan

Cette vie pourtant ne le satisfait pas complètement. Claude Loir a près de cinquante ans, il se cherche, s’interroge. « J’avais le sentiment de n’avoir pas pu complètement exprimer ma singularité ». A partir de 1993, il se lance à corps perdu dans l’art postal ou mail art. La lettre et l’enveloppe deviennent un support d’expression artistique et le réceptacle de sa souffrance. Il projette sur le papier des images mentales, comme autant de bouteilles lancées à la mer. « Ce fut une des périodes les plus difficiles de ma vie et en même temps une des plus créatives ». Il a maille à partir avec les services de La Poste qui ne comprennent pas pourquoi il leur confie une savonnette avec, sur le dessus, une adresse gravée et la phrase « Nous savons ». Un autre jour, le facteur se voit remettre une larme de rasoir entre deux plaques de plexiglass, ou encore une grenouille écrasée trouvée dans la campagne et qu’il colle sur une enveloppe rehaussée d’enluminures.

 De cette expérience, une parmi d’autres plus significatives encore dans une vie toute tournée vers la recherche de la liberté, Claude Loir a conservé le goût des rencontres, des échanges simples et francs et une méfiance tenace pour les faux-semblants et les obligations. « Travailler dans un bureau m’a par exemple toujours été impossible », avoue cet homme qui a quitté Paris il y a une dizaine d’années pour revenir s’installer dans la région de son enfance, près de Toulouse. Si ce passé d’acteur – dont il ne tire aucune gloire, ni aucune gêne – peut être prétexte à de nouvelles discussions avec les esprits libres dont il aime s’entourer, Claude Loir se dit que décidément tout cela n’a pas été inutile. Car ce qu’il retient de cette vie, ce sont les autres, les rencontres, les relations humaines. « Ces moments partagés restent tellement vivants en moi, les évoquer m’émeut beaucoup », dit-il en cherchant à cacher son émotion. Il est temps pour nous de nous éclipser et de laisser l’homme converser avec les fantômes de tous ceux qui l’ont aimé et qu’il a aimés. Ces noms aujourd’hui inconnus que l’on peinerait à déchiffrer sur de vieux programmes de spectacle ou sur des affiches de théâtre sans âge. Ces noms presque effacés écrits sur des bobines de films depuis longtemps égarées ou apparaissant en lettres floues et tremblantes sur un écran de générique de fin. Les noms de celles et ceux que tout le monde a oubliés et qui continuent de vivre une vie secrète et mystérieuse dans la mémoire de Claude Loir.

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