Le récit in extenso du premier Hellfest d’un festivalier de 43 ans, fan modéré de vieux heavy metal et sujet au mal de dos, qui dispose de 72 heures pour savoir s’il a bien fait d’y aller.

Tu serais bien en peine de dire ce que tu fous vraiment là, au pied de la tour de la Défense où, l’an dernier encore, tu bossais en costard Paul Smith. Des fois qu’en jailliraient d’anciens collègues, tu t’es éloigné des portes à tambour. Pas parce que tu ne les aimes pas, mais parce qu’être repéré dans ton Tshirt Back in black, bien que très sobre dans son registre, te mettrait un peu mal à l’aise. La précaution vaut ce qu’elle vaut, vu que tu as boutonné par-dessus ton blouson de concert en jean noir. Celui que tu ne laves jamais, et dans les poches duquel tu gardes les places froissées de tes sorties culturelles les plus avouables. Il fait chaud, bordel. Le soleil pesant tombe à pic du haut de l’immeuble. Un endroit à la con pour un étrange rendez-vous. On est vendredi midi, il y a plein de foot à la télé, tu n’as pas passé un week-end tranquille avec ta femme depuis des semaines. Et tu attends la Citroën C4 sans clim’ qui t’emmènera au Hellfest.

L'entrée

Iron Maiden, le petit joint pour la descente

Alors oui, c’est l’année du YOLO assumé, ça fait des mois que tu as plaqué ton job, que tu enchaînes les kiffs régressifs pour pas un rond et que tu fignoles ton discours sur la renaissance en milieu de vie du cadre sup libéré de ses chaînes. Mais là, tu n’exclus pas d’être allé un poil loin. Trois jours en virile compagnie – que tu connais à peine – entre un gite rural et une flopée de concerts de ce que les organisateurs appellent pudiquement musique extrême. Alors que tu n’aimes pas spécialement le Heavy Metal. Ou plutôt, tu aimais celui du début des années 90, vu qu’il allait bien avec le duvet qui te poussait sous le nez et qu’il te permettait de traiter de fiotasses les fans de New Wave. Puis tu as dérivé vers un rock plus grand public, à la fois moins éreintant et mieux compris de celles qui éveilleraient l’essentiel de ta convoitise sexuelle. Tout en conservant un amour chimiquement pur pour les institutions que sont devenues ACDC et Guns n’Roses, et une vraie tendresse pour les papys canailles de Motörhead ou Iron Maiden.

D’ailleurs ces derniers sont à l’affiche du Hellfest, ce qui a achevé de te convaincre de venir. De ce que tu comprends de tes premiers échanges avec tes nouveaux copains, ils envisagent Maiden comme tu tolères les Kinks : un vieux groupe qui remue juste assez pour susciter ton intérêt poli. Et vu comme ils frétillent, tes compagnons de C4, à mesure que vous vous enfoncez dans le vignoble du Muscadet et que la cible se rapproche, tu comprends que le set de Maiden le dimanche soir sera le pendant musical du petit joint qui aide à redescendre de 100 grammes de pilules de toutes les couleurs.

Alignement de lunes

Souvenir doux-amer avec Zégut

Autant tu ne seras peut-être pas en complète osmose musicale avec eux, autant l’intérêt de se joindre à des vétérans de l’événement ne fait déjà pas un pli : ils savent dans quel hameau se garer pour éviter de s’infliger une heure de marche. Vous piochez des 1664 tièdes dans le coffre avant d’en tendre deux à un jeune couple de locaux qui se joint à vous, et de vous mettre en route. De prime abord, si ce n’était le tonnerre qui menace, rien ne laisserait imaginer la proximité du valhalla des metalleux. Il faut arpenter une coquette rue résidentielle tout en géraniums en pots et pelouses bien tondues, à peine agrémentée d’un ou deux bars improvisés. Puis longer le camping monumental, que des oriflammes font étrangement ressembler à un plan tiré de Game of Thrones, et qui permet de mesurer l’hégémonie de Quechua sur le marché de la tente. Tu descends sur la départementale, sur laquelle tu croises les premiers mecs en kilt, corne à boire à la ceinture. Bourrés à seize heures, ils te saluent. De vieux bikers en font autant quand ils te dépassent. Là, tu déboules sur l’entrée principale.

Une énorme guitare, surmontée du logo du festival, orne le rond-point. Moins artistiquement, un vieux caddie plein de bouteilles vides gît devant les tourniquets. Derrière, c’est Hell City, l’antichambre des réjouissances, et ta première surprise : quantité de boutiques sont construites en dur, dans un style rétro-futuriste bariolé façon carton-pâte, sorte de Main Street USA d’Eurodisney pour les geeks, qui satisferait ta moindre fringale de comics, de Doc Martens, ou de yahourts Sojasun. Il y a belle lurette que le Hellfest n’est plus circonscrit à trois tentes dans un champ. Depuis un balcon, les gendarmes du coin évangélisent la foule. Pour prévenir gueules de bois et accidents de la route, ils chantent et dansent. Pas idiot, et presque amusant. L’entrée du lieu des festivités lui-même évoque la façade d’un château médiéval, qui pourrait aussi bien recouvrir un grand train fantôme. On n’en sera pas si loin. C’est ici que tu croises un festivalier qui s’est accroché dans le dos une branche d’arbre de 2 mètres 50, pour une raison connue de lui seule. Et c’est ici aussi que tu te tricotes un souvenir doux-amer : un pote à toi repère le grand Francis Zégut, et le selfie qui s’ensuit vaudra son pesant de nougat. On en reparlera.

Homme à la branche

Ton voisin, ton semblable, ton frère : le festivalier

Il fait encore très chaud quand tu accèdes au saint des saints. Tes copains sont comme des balles. Toi, tu dois assimiler une cataracte d’images et d’informations. Au loin, dans l’axe, les deux mainstages qui se jouxtent. Un groupe joue sur l’un, pendant que le prochain fait sa balance à côté. Les concerts s’enchaînent ainsi à un rythme infernal. C’est ingénieux ; on fait comme ça dans certains blocs opératoires. Sur ta droite, trois immenses tentes au look de granges, Altar, Temple et Valley, abritent les gigs de groupes moins connus et/ou accessibles. Du Black, du Death, du Doom et du Stoner Metal. Alléchant. Sur la vaste pelouse du milieu, plusieurs édifices à base de containers de récupération, dédiés aux buvettes et au merchandising. Et sur ta gauche, assez de stands et de food trucks branchouilles pour résoudre la question de la faim dans le monde, ainsi qu’un bosquet d’arbres, et ce qui te semble – à juste titre – être une putain de grande roue de fête foraine. Plus stimulé qu’un collégien dans un claquemuche, tu suis docilement les autres pour récupérer un premier pichet de Kronenbourg et ses inévitables gobelets siglés et réutilisables, puis avancer jusqu’aux mainstages pour ton premier shoot de watts.

A vrai dire, ce qui t’intéresse le plus à ce moment précis, c’est ton voisin, ton semblable et ton frère : le festivalier. Il a profité du before de la veille, à l’occasion de la fête de la musique, ou se remet d’une première nuit sur la route et sous la tente, et ce qu’il s’est collé dans le cornet depuis son réveil le pousse souvent à se répandre sur le sol, voire sur des sièges pliants. Il est surtout un régal pour les yeux. L’attirail classique du hardeux, avec sa profusion de patches et logos, n’est rien moins qu’attendu. En revanche, tu vois de la peau. Les UV de ce rude début d’été y ont fait s’épanouir toute sorte de variations sur le thème de la tranche napolitaine. Au pire, on parle déjà de pelades post-apocalyptiques ne déparant pas dans un événement dédié à l’enfer. La mode des années 2010 t’a blasé, question tatouages, même si la densité est ici exceptionnelle. Ce qui t’étonne, c’est que tu en vois beaucoup, de la peau. Peut-être trop. Plus tard, tu apercevras des seins clairs, couverts ou non d’adhésif sur les tétons, en t’interrogeant sur ce qu’en dirait la Société Française de Dermatologie. Tu croiseras aussi pas mal de culs velus, qu’il s’agisse d’exhibitions ponctuelles ou de parti-pris audacieux, tels ces types vêtus d’une arachnéenne culotte en dentelle ou d’un étui pénien rappelant une tête d’éléphant. Car au Hellfest, on se déguise.

Super Pastis

Jouir du gros son sans entraves

Le non métalleux considèrera qu’un blouson en jean constellé d’écussons de groupes de Heavy Metal porté avec un kilt constitue déjà une panoplie rigolote en soi, mais 5 à 10% des festivaliers viennent vraiment déguisés. La première fois que tu le croises, difficile de ne pas suivre du regard ce type vêtu d’une combinaison intégrale en lycra rouge sans trous pour les yeux, par-dessus laquelle il a passé un tutu rose. Après deux jours et pas mal d’autres chocs visuels, tu trouveras ça normal. Et Dieu sait si ce genre d’icône kitsch a une vraie utilité sociale : ils te rappellent sans cesse à quel point le lâcher prise est consubstantiel au Hellfest. Rien à foutre. On s’en balek. 362 jours par an, le hardeux vole sous les radars, faute de quoi il est facilement regardé de travers. Alors ces 72 heures de gros son à Clisson, il est là pour en jouir sans entraves. Premier degré absolu et bienveillance généralisée sont les mamelles du festival, encore facilités par la bonne éducation proverbiale des fans de ces musiques-là – bien des arènes de musiques sages sont autrement plus crades. L’état d’esprit ambiant évoque celui d’un gigantesque camp naturiste. On aime son prochain, on lui parle, on lui fait des bisous, on partage avec lui sa bière ou son joint, quand bien même on écoute avec lui du pur concentré de haine à 150 décibels et on ramasse son coude en pleine gueule au hasard d’un mosh pit.

Reste que tu es réputé t’intéresser aussi un peu à la musique. Devant un mur d’amplis et un grand tableau à base de tentacules, un barbu balèze et chauve beugle dans une langue indéterminée. Autant tu n’aimes pas des masses ce que tu écoutes, autant il te faut reconnaître l’étonnante qualité de la sonorisation en extérieur. Le type a le T-shirt noir, le sourire, l’allure soignée et l’oreillette d’un vigile d’Apple Store. « C’est qui ? » demandes-tu autour de toi, un poil interloqué par le fait que ce groupe-là soit censé être l’un des plus audibles du lot. « Meshuggah » te répond-on illico. Te voilà vite rendu à ta condition de béotien. En y faisant gaffe, dans les heures et les jours qui suivront, tu capteras que leur logo est assez prisé des festivaliers. Comme celui des éternels absents – car hors de prix – ACDC et Metallica, et des icônes de Maiden, Slayer, Megadeth, Motörhead, Pantera, voire Airbourne. Mais le vainqueur toutes catégories des produits dérivés portés est sans conteste le Hellfest lui-même. L’intérêt qu’il suscite se jauge aussi aux queues interminables devant les stands dédiés. On attend beaucoup moins pour la came des artistes, souvent loin d’être aussi portable.

War Zone de jour

Surtout ne pas casser le jouet

Le grand succès du « merch’ » est l’un des nombreux signes extérieurs de professionnalisme du festival. Comme te le confirment tes potes, les installations du grand Barnum s’étendent année après année. Seule une part infime du budget relève de subventions. La structure associative permet que les profits soient toujours réinvestis dans l’outil de travail. Tout ce qui s’absorbe est payable en « cashless » via le bracelet du festivalier, et le compte se réapprovisionne en trois clics. Les entreprises culturelles aussi rôdées et florissantes ne doivent pas courir les rues. Très vite, tu te demandes comment le bazar arrivera à gérer sa croissance tout en conservant une certaine mixité sociale – déjà que la présence de cons de yuppies entre-deux-âges dans ton style n’est pas forcément bon signe, que dire de ton copain de lycée, croisé le lendemain, qui a dû gagner de quoi posséder une île du Pacifique après 20 ans dans un hedge fund ? La préservation de cette oasis de bon esprit devrait être érigée en grande cause nationale. Surtout, surtout ne pas casser le jouet. Déjà, un pote se fera tirer son Android dans les heures qui suivront, preuve qu’en l’état le beau gâteau aiguise des appétits déplacés, même parmi ceux qui payent leur pass pour les 3 jours. Ce que confirmera la sécurité. Et manque de bol, sur le portable, il y avait le selfie avec Zégut. Zob. Fût-il en enfer, nulle week-end n’est parfait.

La légende du « pisse-debout »

Bordé par un urinoir géant qui court le long d’une palissade – une terrible rumeur veut que certaines nanas y utilisent des « pisse-debout » –, un chemin s’ouvre entre la grande roue et la petite forêt, dont tu lis sur un panneau qu’elle s’appelle très officiellement « Kingdom of Muscadet ». Un bar y permet de boire à la pinte la production locale. Le jour, l’ombre des arbres y offre une fraîcheur bienvenue. De nuit, d’aucuns viennent s’y échouer, comme autant de carcasses de mammifères marins. Au bout du chemin, tu arrives à la dernière scène. Ça s’appelle la War Zone, et c’est apparemment là que vont les vrais. La scène punk-rock en dévers, dont le décorum te plonge encore plus dans Mad Max : Fury Road que ses sœurs, est entourée de miradors et de barbelés. Il s’agit à nul doute de protéger les bonnes gens alentour des gueudins patentés qui viennent s’y frotter gaiment.

Un pied entre les omoplates

Dans cet environnement viril, tu sympathises avec deux jeunes barbus filiformes habillés en fées. En retrait, la civilisation reprend ses droits : tu découvres d’autres stands pour foodies mondialisés, agencés autour d’une statue monumentale de Lemmy Kilmister en gardien des enfers. C’est tellement beau que tu pardonnes à l’artiste de lui faire lever un index et un auriculaire plutôt que le gros doigt du milieu. A force de boire des coups, il faut se nourrir. Ton sandwich est mou, mais il fait le job. Histoire de vérifier à quel point on laisse vivre son prochain, tu vas te poser dans un coin pour faire ta série de pompes du soir. Ça marche presque : la deuxième fois, un plaisantin t’appuie un pied entre les omoplates. ‘culé.

Lemmy gardien des enfers

Avec tout ça tu as loupé le début des Hollywood vampires sur le Mainstage 1. Ce que tu en captes finalement à la volée ne t’inspire guère de regrets. D’ailleurs, ça ne se bouscule pas devant Cooper, Perry et Depp. La production musicale de l’attelage frankensteinien s’oublie en temps réel. Ou peut-être es-tu juste un peu ivre. En revanche, la nouvelle coupe façon mohawk de l’ex-monsieur Paradis te hantera longtemps après. Tu repars faire un tour. L’objectif, le vrai, est pour 23 heures 25. Et tu reviens te placer bien dans l’axe pour Judas Priest. Voir enfin Rob Halford pour de vrai, alors que tu t’en voudras longtemps d’avoir loupé Lemmy à tout jamais. Halford a 66 ans. Prosélyte acharné du look cuir et clous, ouvertement gay et posteur régulier de photos de chatons sur Instagram, c’est un paradoxe doublé d’un mythe, unanimement salué comme l’un des plus grands frontmen de l’Histoire du métal.

Le mohawk de Johnny Depp

Bonsoir Philippe III !

Le voilà qui déboule dans une scénographie saturée de flammes. Il est chauve et s’agrippe à deux mains à son micro ; plus question de jeu de scène élaboré, il faut juste tenir à nouveau des notes d’écureuil sous crack, ce dont il s’acquitte honorablement devant un lineup instrumental solide. Tu ne parierais pas un bout d’emprunt immobilier que Judas Priest atteigne les années 2020, mais voir le chanteur revenir sur scène en grosse moto, comme à la grande époque, et enchaîner en rappel les tubes essentiels Breaking the law et Living after midnight te fout une putain de chair de poule. Comme on te le fait remarquer, la copie est propre, presque trop. Qu’importe. Ça y est, ton pass est amorti.

Et la journée n’est pas finie : en te décalant de 50 mètres sur ta gauche, tu as maintenant droit à A perfect circle, l’un des enfants du pape du métal progressif Maynard James Keenan. Lequel ne verse pas non plus dans l’extravagance scénique, exception faite de son magnifique costume trois pièces framboise écrasée. Comme attendu, sa voix alterne le grêle et le puissant. Le son à la fois métal et électro sonne parfaitement et la performance d’ensemble impressionne, sur une scène où se dessinent simultanément de classieux effets d’ombre et de lumière. Tu as beau être crevé, c’est un bon kif, qui devient grand quand Maynard annonce une reprise de Dog eat dog d’AC/DC en hommage à Malcolm Young. Pas exactement leur univers, et pourtant le bazar fonctionne. Il est deux heures passées, tu bouges vers la sortie. Dans la nuit, le Hellfest brille de mille feux. Mieux encore, tour à tour, chaque bâtiment crache des flammes. L’effet parc à thème fonctionne à plein. Dans la foule qui vide les lieux, tu avises un énorme pénis gonflable sur lequel on a écrit « Philippe III », pour une raison à jamais inconnue. Tes potes et toi passez devant le Metal corner, petite scène à l’écart qui poursuit la fête, puis vous traversez le camping jusqu’à la C4.

Pyrotechnie

Bonjour Philippe III !

Le samedi matin, tu grinces un peu. Il faut t’étirer scrupuleusement ; tu y gagnes en autonomie ce que tu perds en rock n’roll. Puis les premières bières, et une provision de gras et de sucres lents. Il est temps d’y retourner. Premier arrêt à l’Altar, pour aller voir Psykup, des toulousains autoproclamés spécialistes de l’autruchecore. Méfiance. A ta gauche, le prix 2018 du déguisement minimaliste revient au garçon coiffé d’un pack de Sköll, avec deux trous pour les yeux et un pour la bouche. A deux pas, un type en maillot du Tour de France, équipé d’un sac à dos gourde, montre les jolies décalcomanies qu’il a sur le derche en se trémoussant. On vient le photographier de près, façon Haroun Tazieff, ou le complimenter. Devant la scène, « Philippe III » est brandi rythmiquement. Tu tentes de décrypter le joyeux bordel qui t’est proposé par les musiciens. Du métal lourd mâtiné tour à tour de grunge et de rock californien, porté par une batterie qui sonne comme un hélicoptère. Le groupe est appliqué, et le rendu aurait pu être pire. Tu constates le succès de la combi en éponge en forme de licorne dans la mode été 2018.

En quittant Altar, après une pinte, tu pars faire un tour tout seul. Certains détails t’avaient échappé la veille, comme les « désoiffeurs », qui se promènent jerrycan dans le dos pour ravitailler en Kro’ les feignasses incapables de rallier une buvette. Ou les impressionnantes douches géantes, ajoutées cette année, qui rafraîchissent le festivalier cramé. En coulant, les jets dessinent goutte à goutte des motifs compliqués. On est toujours bien chez Disney. A plus de 100 mètres de distance, le son des mainstages te poursuit, toujours aussi clair. Il te reste du temps avant les prochains mecs que tu as repéré, de quoi se montrer aventureux : tu avises donc Temple, où se produit un prometteur groupe finlandais de black metal psychédélique expérimental dénommé « Oranssi Pazuzu ».

Crowd surfeuse en grand écart

A mesure que tu approches, un son aigu et sursaturé t’envahit les conduits auditifs ; l’impression inédite qu’un type, peut-être finnois, t’introduit lentement une paire d’aiguilles à tricoter dans les oreilles. Des bouchons, dont tu refuses l’usage, n’y changeraient quedchi. Alors que la salle est pleine, tu sais que tu n’arriveras même pas à en passer l’entrée. Comment diable font les djeuns venus s’y masser ? L’espèce progresse. Quand tu raconteras l’expérience à l’un de tes camarades, il répondra, philosophe : « tu sais, chacun son truc. » A bien y réfléchir, beaucoup d’entre eux trouveraient étrange ta démarche consistant à sans cesse retourner voir les Rolling Stones ou AC/DC interpréter une playlist inchangée à 90% depuis 25 ans. Chacun des festivaliers ayant vaguement conscience que ses propres goûts musicaux sont assez chelous, il peut aussi bien respecter ceux d’autrui. Ça se tient, mec. Ça se tient.

Retour au Mainstage 2, où tu seras plus dans ton élément avec un enchaînement roboratif d’experts en fusion qui tâche. Tu commences avec Powerflo, sorte d’équivalent des Prophets of Rage de B-Reel rassemblés autour de l’autre chanteur de Cypress Hill, Sen Dog. Derrière, les musiciens envoient la saucisse sur un registre résolument hardcore, où l’on sent la patte de Billy Graziadei, le fondateur peroxydé des brutes épaisses de Biohazard. Solide sur ses appuis, Sen Dog expectore de son torse de lutteur un rap West Coast sans concession. Le public répond bien. Ce groupe est une trouvaille ; il a le grand mérite de te captiver malgré la proximité immédiate d’une petite blonde qui pigeonne de partout en mini short, corsage à lacets et masque de bunny, tout en arrosant ses proches au fusil à eau. Tu tentes un texto à tes potes, sans illusions sur la fluidité du réseau. « Ce n’est pas le moment » t’assène une autre fille élancée qui gagne le devant de la fosse. Deux minutes plus tard, tu la verras crowd surfer en grand écart latéral, une performance rarement vue en patinage artistique.

Free mammography

BeetlejuiceTu restes sur place après Powerflo, pendant que les suivants font leur balance et que le primesautier Jonathan Davis de Korn occupe le Mainstage 1 avec des titres solos mêlant contrebasse et néo métal. L’occasion de t’avancer un peu et d’observer tes voisins. Une Harley Quinn s’est emballée sous vide dans un short bicolore. Deux jumeaux bavarois en bretelles discutent tranquillement. Un type s’est coiffé d’un carton portant la sobre mention « Free mammography », et 2-3 filles se laissent peloter. Beetlejuice fume un cigare en attendant la suite. Un philanthrope a écrit « Free hugs » sur son masque d’hockeyeur façon Jason Vorhees. Un étrange fétichiste brandit un drapeau figurant le splendide photomontage d’un Nicholas Cage en slip rose allongé dans un paysage lunaire, tenant un chihuahua en son giron. Enfin, tu vois débarquer Pleymo. C’est une refondation après 10 ans d’inactivité, et le moins qu’on puisse dire est que les mecs ne sont pas là pour poser du parquet.
Ça démarre à bloc, dans un style très funk – la page Wikipedia dit « Nu metal » – et le chanteur, dont la silhouette laisse imaginer qu’il survivait en donnant des leçons de zumba, harangue méthodiquement la foule pour enchaîner les mosh pits, les circle pits et un impressionnant Braveheart ou wall of death. Aurais-tu été happé par celui-ci que tu y aurais sans doute laissé une hanche, mais morceau après morceau, tu as eu la sagesse de reculer. Musicalement, c’est un rien confus, mais l’énergie folle que dégage l’ensemble est incontestable, et tu viens sans doute de vivre l’un des moments de ce Hellfest. Ce n’est pas un vieux crowd surfer à l’étrange ressemblance avec Laurent Wauquiez qui passe sans cesse au-dessus de ta tête qui te dira le contraire.

Faut s’en remettre. Sur le Mainstage 1, les jeunes gallois bien mis de Bullet for my valentine enchaînent rondement. Le site web du festival affirme qu’il est « difficile de ne pas headbanguer sans retenue et de ne pas hurler à s’en décrocher les amygdales ». Pourtant, tu y parviens sans peine en allant chercher un nouveau pichet. Un jeune te demande un peu de bière, tu ajoutes donc de la Kro dans sa Grimbergen. Il déplore que l’équipe de Yann Barthès soit là, comme chaque année, mais qu’on ne puisse plus montrer son cul à leur caméra. La foule est colossale, et la poussière omniprésente, au point qu’autour de toi pas mal de minots portent carrément des filtres à air. On va monter d’un bon cran en vigueur testiculaire : c’est l’heure de Body Count.

Ne pas contrarier le monsieur

Il y a 20 ans, tu étais fan. Ice-T n’a pas l’air plus commode qu’à l’époque. Entre les morceaux, il brocarde pêle-mêle le racisme, la « vaginisation » de l’homme moderne, et ceux qui prétendent qu’il n’y a qu’à la War Zone qu’on fasse de bons pogos. Oui monsieur, très bien monsieur. Tu n’irais pas lui suggérer que son fiston, censé assurer la seconde voix, ne sert pas à grand-chose. Le reste du line-up est en mission, comme le taulier, et ça déménage – le set est disponible sur Arte Concert. A la gratte, le vieux Ernie-C, aussi zen que son pote est rageux, pousse les solos les plus virtuoses que tu entendras au Hellfest. Sen Dog rejoint le gang pour un cameo furibard. On boucle en envoyant Cop Killer. Tout juste déplores-tu l’absence d’un ou deux anciens hymnes dans la setlist. Mais ça non plus, tu n’irais pas le reprocher à Ice-T.

Body Count

Les acouphènes qui suivent sont encore du Body Count. Tu jurerais avoir vu des traces rouges sur les boules Quiès d’un voisin. Il sera délicat d’aller t’intéresser de près au néo métal latino des Deftones sur le Mainstage 1. De ce que tu saisis distraitement sur les grands écrans, le jeune sosie d’un Jean-François Piège pré-cure d’amaigrissement donne tout, pourtant. La vie, la pute ; toi, tu rebois. Puis tu salues l’intelligence du passage de pubs pour World of Warcraft devant un public a priori plus sensible qu’à un concert de musique de chambre. A propos de marketing, il te vient peu-à-peu l’envie coupable d’aller jeter un œil à Limp Bizkit, malgré tout le mal qu’en disent les pourfendeurs d’un métal commercial. Tu n’auras pas cinquante occasions de juger sur pièce le pur talent d’embobineur du frontman Fred Durst.

Trois quarts d’heure plus tard, tu dois saluer l’artiste. Le mec a l’aura et l’assurance verbeuse d’un télévangéliste. Il parle à quarante mille clampins comme si chacun était son pote. Le souvenir tout frais de la « don’t give a fuck » attitude d’un Ice-T met encore en relief la putasserie quintessentielle de son approche. Tu as pigé le truc après trois chansons. Tout n’est qu’hommages respectueux, au public, aux organisateurs, aux autres groupes présents ou au grand disparu du jour Vinnie Paul, de Pantera. Les morceaux du set sont entrecoupés d’intros de monuments du rock chapardés chez Prince, les White Stripes, Metallica, Nirvana, sans même parler de la Marseillaise. Et pour le prix, le groupe n’est même pas mauvais, bien au contraire. Amuse-toi à ne pas être d’accord avec cette citerne d’amour fraternel administrée en intraveineuse. Le problème, c’est que tu as tes deux derniers litres de bière au bord des lèvres.

Vestige des temps anciens

Il te faut vite du sincère, du basique, du franc du collier. Les vertus thérapeutiques du Black Metal devraient faire merveille. Arrivé à Temple, tu sais donc gré aux suédois de Watain de cocher absolument toutes les cases de la check-list des poncifs du genre : croix retournées, combinaisons façon armure, longues crinières sales, maquillage à la truelle, riffs sidérurgiques, micro du chanteur plongé dans un brasero, simulacre de sacrifice en direct, c’est sublime, merci d’être ce que vous êtes, les gars, ne changez jamais rien, d’habitude c’est hilarant mais là vous sauvez une vie – OK, pour des gens comme vous, c’est une autre forme d’échec. En tout cas l’aimable intermède sataniste t’a remis les idées en place, au point que tu es disposé à redonner sa chance à la scène contemporaine mainstream, soit les successeurs de tes groupes fétiches, même si ton dos commence à protester. Ce sera les californiens d’Avenged Sevenfold, dont tu n’as jamais rien écouté consciemment. L’enjeu n’est pas minime : il s’agit de savoir si ta glissade chez les vieux cons est à ce point irréversible.

Advenged Sevenfold

Spoiler alert : il y a de quoi être pessimiste. Non pas que ce groupe fasse quoi que ce soit de mal. Au contraire, c’est plutôt léché. La vraie difficulté tient plutôt dans le gloubiboulga d’influences que tu absorbes, sans bien pouvoir dire quel est le vrai style du groupe. Dans l’iconographie – et jusque dans l’apparition d’un grand sosie d’Eddie en carton-pâte sur la fin –, comme dans certaines vocalises harmoniques et le son des guitares, tu es proche d’Iron Maiden, sans que le problème soit rédhibitoire. La gestuelle et la dégaine du chanteur rappellent clairement Axl Rose, tandis que ses intonations évoquent presque le Klaus Meine de Scorpions. D’ailleurs, à propos de Scorpions, plus les morceaux s’enchaînent, plus tu sens remonter de bonnes vieilles résonnances Hard FM… En alternance avec des rythmes plus attribuables à du bon vieux skatecore, à la Suicidal Tendencies. Y retrouver tes petits est une gageure. Qui sont ces mecs, putain ? En arrêtant ton puzzle de pépé compulsif une seconde, le verdict tombe. Cette fois, il vient de tes tripes : quoi que ce soit vraiment, ce que tu écoutes n’est juste pas passionnant. Ta-daa : un vestige des temps anciens, tu es. Sans même évoquer ce putain de lumbago en gestation.

Bizutage expérimental

Foutu pour foutu, tu envisages une immolation par l’expérimental : c’est plus ou moins le thème de Valley, là où les derniers SMS indiquent que se trouvent tes potes. Le groupe qui ferme la boutique ce soir-là s’appelle Neurosis. On est après minuit, il reste pas mal de monde et il est illusoire de retrouver qui que soit. Pire, tes amis ont leurs habitudes dans les premiers rangs. Aussi décides-tu de gésir au fond de la tente, en essayant de comprendre le son qui t’arrive dans la figure comme une succession de lourdes pichenettes au milieu du front. Statiques, les mecs de Neurosis regardent leurs pompes sous un éclairage bleu. Ils jouent dur sur l’homme, c’est lancinant et bruyant, lent et sombre comme un cortège de semi-remorques dans une nuit froide. Pas de breaks entre les morceaux ; ce métal atmosphérique-là n’est guère loin de la déstabilisation sensorielle. Tout en étant à peu près sûr que tu n’aimeras jamais cette came-là, tu reconnais qu’il y a une vraie proposition musicale, que tu t’ingénies à tenter de décortiquer pendant que tous tes organes internes vibrent à l’unisson. C’est là qu’ils t’expédient LA note suraiguë, celle qui tombe de nulle part et t’entame physiquement. Les bâtards. Possible que tu saignes du nez. Plongé dans une résignation atone, tu finis le gig comme une assiette de choux de Bruxelles ou un douzième round contre le Mike Tyson de 1988.

Un nouveau SMS t’arrive enfin. Tes potes ont tenu 20 minutes puis se sont barrés vers la War Zone. Les bâtards. Prends ça comme un bizutage, et traîne-toi jusque là-bas. En traversant le Kingdom of Muscadet, tu relèves somme toute assez peu d’épaves en cours de sauvetage par les soigneurs du cru. Arrivé à destination, le hardcore énervé mais propre de Hatebreed est presque reposant. Des mecs se cachoutent encore dans un mosh pit nocturne. Devant toi, une sorte d’Hugues Aufray s’agite spasmodiquement. C’est admirable. Il est grand temps de rentrer à la C4. Le trajet à pied a l’air plus long que la veille, ce qui est aussi le cas de celui du lendemain matin.

Tatayet brandit son calibre

Tshirt TatayetTout le monde est moins vif, le dimanche. Les beaux pansements que certains ont sur la gueule relèvent souvent moins du déguisement que de l’accident de circle pit. Toi, tu t’es résolu à gérer ton effort. Pas de groupe avant l’heure du goûter : il faudra tenir jusqu’à Maiden. Pour tuer le temps, tu vas t’offrir une petite transgression de quadra. Ton premier Tshirt Maiden, justement, attendu qu’en seconde c’était l’apanage des mauvais garçons, et que passé 20 ans le truc devenait pas mal beauf. Là, tu es fier comme un paon. Puis, comme on le rappelle à chaque canicule, l’hydratation du sujet âgé étant fondamentale, tu te retires un certain temps dans le Hell Fresh, sorte de cabine de refroidissement dans laquelle des filets d’eau coulent en continu d’un joli pommeau en forme de pentagramme. Tu y rencontres deux nantais sapés comme des membres de Kiss, tout timides, qui partagent leur joie d’être sans cesse photographiés, mais aussi un belge qui a sorti son Tshirt de combat sur lequel Tatayet brandit rageusement un calibre. Respect. A ton pointage, ce dernier n’est égalé que par un jeune barbu croisé la veille, dont le plastron affichait un magnifique hommage à Bud Spencer.

C’est à la sortie du Hell Fresh que se produit le plus bel alignement de planètes – voire de lunes – de tes trois jours. Sur une carcasse de camion rouillée, une pinup métalleuse prend la pose pour un photographe pro, suscitant comme de juste l’immiscion d’un grand type sans doute ivre, lequel grimpe sur le camion et présente obligeamment son arrière-train dans l’axe de l’objectif. Tu as dégainé quand il le fallait ; le résultat va loin au-delà de tes espérances et fait sans doute partie des meilleurs clichés de ta vie. Dans la War Zone voisine, on se presse pour venir voir les montpelliérains des Sheriff. Une sacrée madeleine de Proust, au punk rock élémentaire et désarmant de bonne foi. Des chansons courtes qui tapent comme une batte de baseball – l’instrument est d’ailleurs glorifié dans l’un de leurs titres cultes. Ça fonctionne toujours au poil, quand bien même le chanteur grisonnant a désormais la tête du député européen Edouard Martin. La quantité de mômes qui semblent apprécier est un plaisir en soi. Un drapeau « Zone à défendre » flotte non loin de la fosse.

Headbangeuse à cheveux bleus

Le pisse-debout n'est pas une légendeEn t’éloignant de la War Zone, tu as une autre apparition : même si tu aurais de loin préféré le contraire, les « pisse-debout » ne sont pas une légende. Gasp. Bonne continuation, madame. Une autre pinte pour éloigner le spectre ruisselant qui te hante, vite. Depuis le bar, tu observes du coin de l’œil les antiques teutons d’Accept, que tu croyais morts et enterrés. Encore un groupe de vieux qui trouve grâce à tes yeux, ce qui ne t’étonne plus guère. Toujours ce son clair, où que tu sois sur le site. Tu lèves ton verre au porteur d’un inespéré bob « Cochonou », et c’est apprécié. A tes pieds, un rouleur de spliff pousse la cohérence jusqu’à porter un Tshirt plein de feuilles de ganja. Pas loin, une jeune fille en short et soutif s’est élégamment coincé la hanse d’un pichet de bière entre les seins, et prend des poses pour ses copains. En fond sonore, Accept reprend longuement les premiers accords de la Lettre à Elise, ce dont la foule de hardeux semble redemander. Le bouquet final ne va pas tarder.

Un choix tactique s’impose : bientôt, cette foule sera plus compacte qu’un vieux riff de Metallica. Tu choisis donc l’axe du Mainstage 1, puisque c’est là que jouera Iron Maiden, à une hauteur depuis laquelle tu verras bien le 2. C’est là-bas que vient d’attaquer la formation suédoise de death metal mélodique Arch Enemy. Elle se compose de quatre chevelus qui n’intéressent personne, et de son actuelle chanteuse Alissa White-Gluz, remarquable par sa superbe silhouette, son frais minois et les surprenantes modulations gutturales de sa voix surpuissante. En live, c’est impressionnant. Sa cascade de cheveux bleus donne un panache particulier à son headbanging furieux. Tu serais infoutu de te rappeler la moindre de leurs mélodies, mais le spectacle valait le coup d’œil. A tes pieds, un jeune est allongé. Manifestement, il roupille, la main serrée sur un verre de bière à moitié plein. Ton dos commence à te lancer franchement, mais tu comptes sur le set de Megadeth pour moins y penser. Jamais tu n’as vu la bande à Dave Mustaine en concert. En vérité, tu les connais mal, excepté un ou deux hymnes, le look de leur mascotte décharnée Vic Rattlehead, et leur sublime reprise du Paranoid de Black Sabbath. Bah, si les tendances se confirment, leur âge avancé devrait leur garantir ton écoute complaisante. Le fait est que, pour une fois, il n’en est rien.

De Megadaube au Pays des merveilles

En dépit des brushings extrêmes et d’une indéniable énergie, le son est inférieur à celui des prédécesseurs. Pire, il se confirme que Mustaine, gratteux de Thrash Metal compétent entre tous, chante plus par défaut que par vocation. L’emprise sonore à laquelle t’ont habitué ces trois jours n’est pas au rendez-vous. Autour de toi, on reconnaît d’ailleurs à demi-mot qu’on s’ennuie ferme. Sauf le gamin qui dort toujours par terre, sans avoir renversé sa bière pour autant. Donc, Megadeth déçoit. Un de chute chez les papys, et une diversion de moins pour ton lumbago. Trop de monde t’entoure désormais pour tenter la thérapie par la bière : il va falloir t’en remettre aux bons soins d’Alice In Chains pour oublier tes lombaires. Sur ce plan, le pari sera gagné.

Megadeth

D’emblée, tu constates avec bonheur la réapparition d’un vrai mur de son. Comme a cru te l’apprendre un voisin ivre – et né peu de temps avant les faits – pour impressionner sa copine, William DuVall a succédé au regretté Layne Staley au chant et à la guitare. Leur ressemblance vocale est rien moins que saisissante. Le suppléant livre une performance intense, promenant une dégaine moins épaisse et agressive que l’ordinaire des chanteurs de rock qui tâche. Mieux encore, il cause en français. Le mélange de puissance et d’atmosphère de cette éminente référence du Grunge contraste brutalement avec le set de Megadeth. Et puis tu as droit aux incontournables Would ? et The rooster. Même si tu doutes franchement de ta capacité à tenir tout le gig d’Iron Maiden, en tentant quelques secondes d’une pose à la turque pour te détente, ce dernier jour en vaut déjà la peine.

Une charge de cuirassiers dans ta face

Tiens, le môme s’est réveillé. Le brave petit n’aura rien gâché de sa mousse. Au gré des mouvements de l’assistance s’est rapproché de toi un type d’un âge certain dont l’eczéma purulant lui garantirait un rayon de sécurité de 5 bons mètres en tout autre contexte. Dans un genre différent, un autre ancien arbore sur le triceps un splendide encrage du Eddie version Somewhere in time. Derrière toi, la foule s’étend maintenant à perte de vue. Tu as passé ton beau T-shirt tout neuf. Deux types en uniforme militaire viennent ôter les bâches recouvrant le décor du Legacy of the beast tour. Un troisième passe le balai. On a affaire à des professionnels. Et ça va loin : après qu’a retenti le mythique discours de Churchill, tu t’attends certes à Aces high en ouverture… Mais pas nécessairement à l’avion de chasse suspendu au-dessus de la scène. Holy shit. Ça gouache presque autant quand, quelques titres plus tard, la scène se transforme en cathédrale. Marque de fabrique des Irons, le grand-guignol émerveille l’ado et consterne le jeune adulte, avant de plaire à nouveau au nostalgique. Mais ce sont bien les six vieux troopers du groupe de métal épique qui impressionnent le plus, à entendre leur prestation souveraine.

Le cerveau Steve Harris ne vieillit pas derrière la basse galopante qu’il braque souvent comme une M-60 ; pour ça, tu refuses de savoir quel marché il a passé, et avec qui. Les trois gratteux sortent une belle performance collective, bien qu’hétérogène : le père tranquille Dave Murray assure même s’il a déjà été plus tranchant, tandis que Jannick Gers folâtre sur scène comme une sorcière croisée avec la Belle des champs. Le roc, c’est Adrian Smith. Plus sérieux qu’un horloger bernois, il cisèle les solos les plus convaincants. Quand les trois se regroupent en position de combat derrière Harris, le frisson passe toujours. Aux fûts, l’octopus Nikko McBrain, aussi vieux que Rob Halford, tient l’édifice comme jamais. C’est à lui que Maiden doit de procurer cette sensation permanente d’une charge de cuirassiers dans ta face.

Reste le cas Bruce Dickinson, le ténor lyrique caché au siècle dernier sous une franche de yorkshire, plusieurs couches de spandex et des grimaces de psychopathe. Le temps a passé, et ce qui te frappe désormais est sa ressemblance avec le Mick Jagger du même âge. C’est-à-dire un mec qui ferait 15 ou 20 ans de moins. Le bougre se déguise toujours ; en témoignent notamment une chapka d’une utilité discutable sur Where eagles dare, et un surprenant lance-flammes façon Rammstein sur le rare Flight of Icarus. Il reste bondissant à 59 piges, et continue à attraper certaines notes inhumaines, fût-ce au prix de ce qu’il appelle du nut-squeezing. Mais il a désormais des allures de dandy en chemise à jabot, et affectionne – un peu trop – les discours en français boiteux. Paradoxe attachant : le vrai héritier de Jagger au statut de Dorian Gray officiel du rock anglais est bien l’un de ses hurleurs métalleux les plus emblématiques depuis bientôt 40 ans.

On reste subversif comme on peut

Après des crochets inattendus par la période Blaze Bayley, la setlist offre littéralement un final d’enfer avec les tubes les plus majestueux des early eighties, auxquels répond à l’unisson la pyrotechnie du Hellfest. Toi, tu profites des refrains qui se reprennent en choeur pour crier combien tu en chies du bas du dos. Tes voisins ont dû te trouver habité. Le rappel s’achève sur un Run to the hills où Dickinson épate encore. Le thème aura été une sorte de fil rouge du festival : piégé par son chanteur en venant saluer, McBrain finit de bonne grâce par montrer son cul. Programmé dans la foulée, Marilyn Manson se passera de toi. Il te faut partir te poser quelque part. Alors que tu claudiques jusqu’aux food trucks, tu perçois une clameur étonnée : grande première de cette édition, on annonce dès le dimanche soir les 5 premières têtes d’affiche de 2019. Les festivaliers sont extatiques ; toi, tu as beau t’être fait un peu de corne sur les tympans, tu imagines que Slayer et Manowar restent un poil abrasifs pour eux. Enfin, la mastication solitaire d’un sandwich au barbecue t’offre le répit que tu voulais.

Un ami

Par acquis de conscience, tu repars à la guerre à petits pas, histoire de choper la toute fin de Manson. Peut-être un truc à voir : il est vieux, après tout, lui aussi. Tu rigolerais de ta candeur : grimé en dictateur devant un emblème vaguement nazi, l’animal fait chanter tour à tour quatre esclaves aux seins nus, puis le public, avant de jeter son micro au sol avec une mimique de dégoût, bien loin de l’esprit du micdrop. Fondu au noir, puis il ne reviendra pas saluer. Que c’est poussif. On reste subversif comme on peut. En revanche, on est maintenant relégué en fin de soirée, et c’est tant mieux. Bon, d’après tes potes, le reste du concert en valait la peine. Tu fais glisser le goût de goudron liquide avec une dernière pinte en allant tendre l’oreille à Valley – chouette, des clones de Neurosis – puis à Altar, où les huileux d’Exodus livrent un trash classique d’une facture plus qu’acceptable de loin. Puis tu retrouves tes potes. Tout le monde est rincé. En War Zone, les sales gosses norvégiens de Turbonegro n’ont pas le sex appeal désormais considérable du gite et des matelas qui vous attendent. Un dernier regard au grand bazar par-dessus l’épaule, et basta. Sans surprise, le retour vers la C4 est vachement plus long que la veille.

T’en es, ou pas ?

Ladite C4 s’arrête le lendemain sur une aire d’autoroute du sud sarthois. Il est l’heure du sandwich en triangle. L’ambiance de ce lundi midi évoque celle d’un réfectoire de bénédictins, dont 97% arboreraient encore un bracelet du Hellfest. Tu partages une table de camping à l’ombre avec d’autres festivaliers. Ça débriefe. Tu pourrais chercher longtemps le premier déçu, et tu es salement content pour eux. Toi, trois jours plus tôt, tu étais bien en peine de dire ce que tu foutais là. Les esgourdes délicates, le dos en vrac et le carnet à la main, tu as écouté, observé, rigolé et picolé avec pas mal de ceux dont c’était le highlight de l’année. Un peu en retrait, quoi. Avoue que tu ne détestes pas la posture, au Hellfest ou ailleurs. Alors, t’en es, ou pas ? Faut voir. Dix jours plus tard, tu portes toujours ton pass au poignet droit.

5 commentaires

  1. Pour toi le quadra en mal de rébellion, vaut mieux allez au Hellfest que d’aller mater NINi à l’ Olympia.
    Question look c’est déjà mieux.

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