Pour la promo de son dernier album "Wrecking Ball", la machine Springsteen a écumé les concerts, les plateaux et les shows TV comme une véritable campagne présidentielle. Il faut dire que là-bas Bruce est une sorte de demi-dieu, se nourrissant uniquement d'ambroisie et de nectar comme les anciennes divinités olympiennes. Il traverse les âges et pourrait bien égaler... notre Johnny national. Messie je vous dis.

Il serait franchement aisé de pondre un papier complaisant sur celui qu’on surnomme The Boss. Il suffit de se référer à ce mythique journal qu’est Rolling Stone. Un journal qui, rappelons-nous, a d’abord servi la cause hippie avec des journalistes chevronnés comme Hunter S. Thompson ou Lester Bangs mais qui depuis plus de vingt ans s’est embourgeoisé. Petite piqure de rappel. Crée à San Francisco, le magazine déménage à New-York dans les années 80 dans le but de se rapprocher des agences de publicité. On considère que le vrai changement de politique éditoriale date de ce déménagement. A l’aube du 21ème siècle, il doit en plus faire face au déclin des ventes dû, entre autres, au succès de magazines pour jeunes adultes décérébrés comme Maxim ou FHM. Rolling Stone décide à ce moment-là de torcher de plus en plus d’articles sur le sexe ou à caractère sensationnel et c’est précisément pour ça qu’on se tape désormais des Unes racoleuses avec Zac Etron et Megan Sox. La version française, quand à elle, ne vaut guère mieux en mettant le Boss lifté sur sa une du mois de mars.
Dans Rolling Stone donc, Bruce Springsteen figure à la 23ème place des plus grands artistes de tous les temps. Dans un récent sondage, les lecteurs de ce même magazine l’ont même élu plus grand performer de l’histoire du Rock & Roll. Cette flagornerie à son égard a pour effet de provoquer chez moi une sensation d’amertume, comme si mon corps tout entier sécrétait une bile grasse et indigeste. De quoi s’inquiéter. Je me suis d’ailleurs infligé, par soucis d’honnêteté, une réécoute des nombreux succès de l’artiste. Toujours cette même aigreur.

Tramps like us

Comme souvent le weekend, ma bande de camarades et moi-même, arpentons gaillardement les derniers métros afin de nous rendre dans un lieu à l’ambiance folâtre. Un type à la calvitie inquiétante pour son jeune âge décide de s’installer à côté de nous tandis que le train démarre. A la vue de nos ourlets de pantalon, trop court à son goût, il lâche « Vous voulez pas être normal? » Cette phrase, bien plus qu’une simple phrase, est une allégorie de l’exiguïté encéphalique humaine. Un peu comme ceux qui braillent en chœur a capella l’air de Seven Nation Army des White Stripes – je me sers de ces codes au quotidien, ça m’aide à mettre un pied devant l’autre en évitant les fientes. Bref, je lui réponds net « Il y a un autre mot pour ça: la médiocrité ». Je pensais que ca allait la lui boucler. Que nenni. Il part alors dans une explication approximative de l’origine du mot médiocrité. J’ai cessé d’écouter au bout de six secondes. Un peu comme avec la musique de Springsteen.

De « Born to Run », son premier grand succès en 1975 à « The River » en 1980, le même constat, une voix forcée et irritante et des DO-SOL-RE/ LA-RE-SOL/ MI-LA-SI en veux-tu en voilà. C’est le problème avec ces rockeurs très/trop populaires, ils font ce que d’autres faisaient déjà vingt ans plus tôt. On plaque des accords de blues, on ajoute des d’instruments, on arrange le tout avec une attitude plus énervée et enflammée. Pesé, emballé. En 1982, il composa un album plus intime, « Nebraska », qu’il enregistra avec seulement une guitare, un harmonica et un tambourin sur un magnétophone 4 pistes. L’ennui assomme. N’est pas Neil Young qui veut. Le tube Born in the U.S.A, sortie en 1984, est incontestablement son plus grand succès. Pourtant, ce titre a été victime d’une incroyable méprise. George Bush utilisa la chanson comme hymne pour sa campagne en 1988. Quelques années auparavant, Ronald Reagan avait tenté de se réapproprier les paroles pour sa campagne électorale. Comment ne pas y voir le signe d’une musique de faible valeur? J’ai toujours entendu dire, de personnes averties et émérites, que si ta musique plaît à tes parents, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche. Des politiques c’est encore pire, convenons-en. Même quand le Boss essaye de pondre des paroles profondes qui racontent le retour au pays d’un vétéran de la guerre du Viet Nam et le rejet qu’il subit de la part de ses concitoyens, l’image du rockeur bœuf le rattrape inexorablement. Et ça lui colle toujours aux boots.

Maman, papa, j’aime pas le bof

Bruce Springsteen représente tout à fait l’américain moyen/normal/médiocre (rayez la mention inutile). Ici, on a notre Johnny national qui à cause des progrès de la médecine continue d’enflammer les stades avec deux jambes en bois massif – en googlant Johnny Hallyday, le mot « mort » figure en première proposition, à méditer. Côté stats, Johnny c’est 47 albums studio et 26 albums live en 50 ans. C’est aussi 180 tournées et 28 millions de spectateurs. Ses premiers succès publics, il les obtient en chantant pour les GI dans les bases américaines durant les congés de fin de semaine. Il peut également se targuer d’avoir sorti en 61 « Johnny et ses fans au festival de Rock’n’Roll », premier faux live de l’histoire internationale du Rock ». Chapeau bas l’artiste. Adorer l’Amérique, Elvis et le playback, ce sont des bonnes indications (toujours ce système de codification de la normalité/médiocrité). Bruce, lui, à l’âge où on joue encore avec son caca, tombe par hasard à la télé sur un concert du King, c’est la révélation. Il déclarera plus tard qu’« Elvis a libéré les corps tandis que Bob Dylan a libéré les esprits ». Pendant que Johnny remplit le Stade de France, Bruce lui, joue à la mi-temps de la finale du SuperBowl. Et ça continue. Johnny participe régulièrement aux meetings de Sarkozy dans l’espoir inavoué de se casser boire des godets au PMU du coin avec Gégé Depardieu? Bruce a apporté son soutien à Obama et a chanté dans l’avant dernier meeting de campagne du candidat. Barak, Bruce et Johnny le sont tous les deux. Ils ont fier allure avec leurs gilets en cuir sans manches et les croix hypertrophiées en guise de pendentif.

Coté sosie, léger avantage à Jojo. En France, il est l’homme qui a le plus de jumeaux factices, le plus connu étant Johnny Star, le seul ayant reçu le consentement du vrai Johnny. Bruce a quant lui un vrai fan club français, parrainé par De Caunes. « Tramps like us », en référence à son premier tube Born to Run, est un site avec des témoignages poignants des fans qui racontent leur « première fois » avec le Boss. Et l’on pourrait encore continuer longtemps ce match qui joue les prolongations. Alors que Bruce Springsteen a déjà débuté sa tournée mondiale depuis le 18 mars, Johnny Hallyday a prévu une énième tournée d’adieu cet été dans toute la France. A force de jouer les culs a culs dans la catégorie dinosaure du rock, les deux icônes à papa vont devoir jouer cela aux tirs au but. Balle au centre et à mort l’arbitre.

Bruce Springsteen // Wrecking Ball // Columbia
http://brucespringsteen.net/ 

6 commentaires

  1. Ca sert à quoi de s’enerver sur Springsteen en 2012 ? On sait très bien que ses grands albums sont derrière lui,
    et les personnes « averties et emerites » qui disent que si » ta musique plaît à tes parents, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche », je leur conseille de balancer toute l’histoire du rock à la benne et de se mettre au tricot ou au macramé pour s’occuper…
    C’est un fait, le rock a une histoire, il est partout, assimilé, récupéré, accepté de tous, n’a plus rien de subversif et Springsteen n’a pas grand chose à voir là dedans, c’est juste un phénomène inévitable.
    La seule raison d’en ecouter encore aujourd’hui, c’est juste l’espoir d’ecouter de la bonne musique.
    Quand à Johnny…a t il jamais vraiment compté ? Pour ceux qui douteraient encore, la réponse est dans la question.

    1. Totalement d’accord avec toi baron rouge vive the boss ! Sanchez est qu’un a »bruti » (citation de Bruce évoquant Trump donc Sanchez …… écrase)

  2. ben alors les gars?
    c’est tout?
    pttt.
    c’est petit bras.
    vous voulez vous faire sa bossitude sérénissime, be my welcomed guests. surtout, faites vous plaisir. mais soyez alors au top du top dans l’exécution (jeu de mot!):
    moment bien choisi (là, dommage, après plusieurs albums pour queude limite tout pourri, il vient de sortir sa collection de titres originaux les plus intéressants depuis the rising — dix ans, donc). et surtout, plume de tolède, rapière d’élite, (harley) botte de never ever. give him your best shot, give him all you got!
    que là… enfin bon, que celui qui n’a jamais écrit de mauvais article pseudo iconoclaste sur dylan il y a trente ans pour se faire remarquer à peu de frais jette le premier gravillon sur celui-ci.
    reste que Gonzaï (et sûrement l’auteur de cet exercice un peu convenu) peut, sait et va mieux faire, même et surtout dans ce genre de figures libres (du moins dans leur tête) sur thèmes self-imposés.
    keep a rocking’, garçons!

  3. Suite à notre discussion j’ai le plaisir de dire que j’ai lu cet article et que comme toi je n’ai jamais trop compris le truc autour du boss (déjà bordel ce blase) et surtout autour du E street band dont le saxo méritait des travux d’intérêts généraux. Il n’y a bien que seul que le bonhomme peut devenir audible à mon sens. Ghost of Tom Joad, album basé sur les raisins de la colère de Steinbeck est, à part quelques synthés génant un vrai bon disque. A part ça citer Thompson et Bangs pour illustrer le côté hippie de Rolling Stone ce n’est pas très serieux, ce sont certainemenet les deux journalistes les moins représentatifs en la matière.

  4. Paraît que dans la notice du jeu, y’a écrit SE DEFENDRE, sinon t’es suspendu pour le prochain match. Faut être bon joueur. Je me lance.
    Comme ça on a pas le droit de cracher sur Springsteen? C’est aussi dans la notice?
    Je lis jamais les notices.(ce qui me cause des bricoles parfois c’est vrai)
    Expectorer sur le Boss, c’était comme un rêve de gosse. Au même titre qu’aller en Laponie à la rencontre de Santa Claus. En cela, ce papier est, je le concède, purement égoïste.
    Quant à « l’exécution » je ne vois pas où j’ai fauté. Mettons de côté les considérations de goût – on a le droit d’aimer Springsteen, personne n’est parfait – je ne me suis pas contenté de débiner gratos. Je donne des arguments, dans sa façon très con-ventionnelle de composer par exemple.Il a apporté quoi à la musique ce quidam? Sa non-existence n’aurait rien changé à la face de la musique. Y’a t-il ne serait-ce que’une infinitésimale prise de risques dans sa musique? Je ne pense pas, franchement. Il fait parti de ces « artistes » qui lisent justement trop la notice.
    (pour Thomson et Bangs , j’aurais dû tourner ma phrase autrement, remplacer « avec » par « et ». Ils ne sont effectivement pas représentatifs du mouvement hippie)

  5. « Il a apporté quoi à la musique ce quidam? »
    non mais franchement c’est quoi cette condescendance de merde? Combien de rockers ont « apporté quelque chose à la musique »? On a jamais demandé aux Ramones (pour qui Bruce avait d’ailleurs composé Hungry hearts) de faire du Boulez que je sache.

    j’apprécie gonzaï pour la variété des plumes qui y officient mais là, alors que je peine à me remettre de deux concerts absolument fabuleux d’énergie, de générosité et de classe, je me demande si c’est pas un mal que de laisser le premier aigri venir se faire les dents sur un grand artiste au moyen de pseudo-analyses superficielles si ce n’est hors de propos (la comparaison hors de propos avec Johnny).
    Et ne me parlez pas d' »intouchabilité » ou « droit à cracher sur » vu que Springsteen n’a jamais été très estimé par le landerneau parisiano-franchouillard. Donc pour l’audace, c’est comme la pertinence. On repassera.

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