La belle Anglaise qui avait tant impressionné les lecteurs de Télérama (mais pas que) revient avec « One Breath », deuxième album attendu comme le loup blanc, et décevant comme le Messie.

okl_okl_40472J’avais envie d’aimer ce disque. Au point de me persuader, lors des deux ou trois premières écoutes, que c’était un bon, un grand album, comme on réussit à se convaincre qu’on aime encore cet homme qui ne fait plus que vous embrasser distraitement en rentrant du boulot, se colle devant des jeux vidéos et ne vous adresse plus la parole que pour vous demander « Qu’est-ce qu’on mange ? » – ou variante : « à quelle heure on mange ? Non parce que j’ai faim, là. » – pour finir par vous dire, au moment où retentit votre « À table ! » : « Attend deux minutes, j’ai bientôt fini ma partie… »

Je voulais aimer ce disque comme j’avais aimé son immense premier album, qui était venu me chercher au cœur de l’hiver 2011 pour me foutre une claque magistrale. Cette production tout en dynamique, cette voix sensuelle sans être aguicheuse, impressionnante sans jamais tomber dans le piège de la démonstration, et ce jeu de guitare !… Cette façon de jouer, si rare, d’une virtuose capable de privilégier la musicalité, la mélodie, de créer la surprise, évitant habilement de faire étalage de sa technique. Ils sont si rares, les guitariste qui possèdent toutes les connaissances théoriques et techniques, maîtrisent parfaitement l’instrument et arrivent pourtant à passer outre ces connaissance pour jouer des parties simples et belles, à l’instinct, au service de la chanson. Anna Calvi savait jouer vite et connaissait ses gammes, mais, même en concert, ça ne virait jamais au numéro de cirque.

En plus, ses chansons étaient belles.

Je veux dire, vraiment belles. Du genre qu’on écoute deux ou trois fois par jour minimum, et pas pendant qu’on passe l’aspirateur. Et qu’on a toujours envie d’écouter deux ans plus tard. Intimes et intemporelles.

Il n’était donc guère étonnant qu’elle rencontre le succès – surtout avec l’appui unanime de la presse musicale, qui s’accordait à recopier le communiqué de presse, recopier l’article du NME, la comparer à Jeff Buckley et PJ Harvey, ciblant ainsi clairement un public de trente-cinquenaires, ceux qui commencent à bien gagner leur vie, sortent aux concerts car ils sont « branchés » et achètent encore des disques.
Il n’était donc guère étonnant qu’elle s’enquille une tournée phénoménale (et probablement épuisante) dans la foulée du premier album. Et il n’était guère étonnant qu’on la presse d’en pondre un deuxième dès que possible, à peine revenue de tournée, sans même prendre quelque repos.

Comment composer de grandes et belles chansons intemporelles quand on sort d’une tournée de plusieurs mois, voire pendant cette tournée ? Vous me direz, il y avait bien ces quatre mecs, là, de Liverpool, dans les années 60… Mais voilà : nous ne sommes plus dans les années 60, et Anna Calvi n’est pas quatre musiciens formant une entité dont le talent dépasse la somme des individus qui la composent. Alors, Anna a fait ce qu’elle a pu. Du remplissage honnête. Elle a bien eu trois ou quatre bonnes idées de bouts de chansons (le pont de Cry, le couplet de One Breath, le morceau d’ouverture, Suddenly…) car, à en croire ses dires (l’après-premier album fut une période très douloureuse) et ses paroles (qui font toutes référence à la désillusion amoureuse), la jolie Anglaise a eu un gros chagrin d’amour. Et avait besoin de sublimer ça à travers sa musique. Sauf qu’autour des trois ou quatre bonnes idées susmentionnées, il a fallu broder dare-dare, remplir avec des bouts de ci, des morceaux de ça, probablement beaucoup d’idées des autres (et pas des plus heureuses).

anna-calvi
Le résultat ? Toujours à peu près la même chanson, un album qui s’écoute comme une sorte de porridge où aucune mélodie n’accroche vraiment, où les effets de surprise un peu trop calculés tombent à plat (cf le refrain de Love of My Life, morceau où la dame s’essaie au stoner et échoue franchement, on en a de la peine pour elle).
Et puis, appelons un chat un chat : la prod made in Texas de John Congleton est dégueulasse. C’est quoi ces rythmiques électro pourries ? Ce son de basse disto sur Cry ? Ces reverbs pompeuses sur des chœurs tournant en boucle ? Cette guitare qui se prend pour le synthé de Europe sur Eliza ? Et je ne parle même pas de l’envolée de violons façon BO du Robin des Bois, Prince des Voleurs avec Kevin Costner, collée sans raison apparente à la fin de One Breath. Mais rendez-nous Rob Ellis, que diable !

Il est probable que ce disque ait pour ambition de ratisser large. Mais, quand on n’a pas des masses de compos qui tiennent la route, pas assez de paroles (d’où le nombre effarant de parties vocales en ou-ou-ou, o-o-o, a-a-a-a-a-a-a, qui semblent vouloir concurrence les poooo-po-lo-po-po-po-pooo des stades sur l’air de Seven Nation Army) et un producteur volontiers racoleur, ça va pas être évident.

J’avais vraiment envie d’aimer ce disque.

Au point de m’obliger à l’écouter à une trentaine de reprises, des fois qu’il soit de ces œuvres qui demandent temps et attention avant de révéler leur saveur. Il a tourné toute une journée dans ma platine. Et puis, ce soir-là, lasse, j’ai écouté le premier album, pour être sûre. J’ai alors entendu la différence entre un disque abouti et un disque bâclé. Entre des chansons et du son. Entre une production et un assemblage plus ou moins hasardeux de pistes audio. Entre être inspiré et aller au charbon. En gros, la différence entre « Beggars Banquet » et « It’s Ony Rock’n’roll ».

Alors, tout ce qu’on souhaite à cette Calvi dont on perçoit la sincérité et le talent qui, parfois, pointe sous l’épaisse couche de médiocrité de « One Breath », c’est qu’on lui foute la paix, qu’on la laisse retrouver l’inspiration, et qu’elle se choisisse un bon producteur. À ce moment-là, on aura peut-être un deuxième bon album d’Anna Calvi à se mettre sous la dent.

Anna Calvi // One Breath // Domino
http://annacalvi.com/

17 commentaires

  1. Rhaa merde, j’aurai tellement voulu qu’il soit bien….Sinon, c’est quand même impressionnant de voir de nos jours le nombre d’artistes qui explosent en vol dès le deuxième album.

  2. “J’avais vraiment envie d’aimer ce disque.” et ben voilà je l’écouterais dans longtemps histoire d’oublier cet article.

  3. En ce qui me concerne (mais bon, uniquement en ce qui me concerne, hein), ça faisait bien longtemps que je n’avais lu une chronique qui traversait les diverses épaisseurs (et non pas que la surface) d’un album/artiste/sentiment. Particulièrement par rapport aux artistes/albums qui ont déçu – exercice pas facile, carrément délicat, même. C’est sobre et dense, limpide et profond. Très, très beau papier…

  4. Eh bien moi j’aime, et presque aurant que le premier.
    J’aurais été déçu qu’elle regasse la même chose
    disque chroniqué sur (non pas de pub je sais) “concèrtèncopointcom’

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