Un CD plus connu pour sa pochette que ses titres, c’est généralement mauvais signe. A moins que derrière le hublot se trouve la meilleure porte d’entrée vers ce groupe insaisissable.

L’info est tombée sur Twitter comme un masque d’une poche de jeans déchiré. Sonic Youth célèbre les 25 ans de Washing Machine. Oh, rien de majeur : pas de réédition, même pas un live bootleg acquis et sorti par le label (comme les trois dernières entrées du catalogue de SY). Juste un long thread sur Twitter et le streaming d’un concert filmé par les Teutons de Rockpalast en 1996 – en fin de tournée. Mais tout de même : célébrer Washing Machine, l’album haï des fans ? Alors, ça c’est intéressant. Et cela mérite un programme textiles délicats, avec essorage lent, de ce LP inhabituel dans la discog du quatuor mythique. Parce que plus progressif, plus long, mais aussi plus rétro et plus doucereux aussi.

D’abord une dose de contexte : par essence (et sans plomb) Sonic Youth est lié à une frange post-punk, avec une tranche d’avant-garde et supplément hardcore 80’s par-dessus. Pourtant, une fois signé chez Geffen, il sera constamment foutu dans le bac grunge – on sait pourtant que c’est risqué de mélanger les couleurs. On les fait tourner avec Hole, les interviews tournent autour de Nirvana… La faute à leur entrée chez Geffen qui ouvrit le bal à tout une flopée de signatures (dont Kurt et Cie). Ils vont traverser les années 90 à tenter de se dégager de là à grands coups d’albums pétants le verse-chorus-verse par des structures complexes. En vain.

Trois problèmes à ça :

1) les fans période NoWave s’emmerdent et lorgnent vers le post-rock émergeant (Tortoise, Cul de Sac, Mr. Bungle…) ;
2) le jeune public grunge, encore occupé à redécouvrir Hüsker Dü, Mudhoney et les Pixies, trouve ça trop intello ;
3) Geffen s’échine à vouloir convaincre tout le monde que ça va se vendre, en sabotant les albums de son mieux : un producteur chiant ici (coucou Butch Vig), des singles d’art-rock « version radio ». Le groupe devient fuyant.

20 Years Ago: Sonic Youth Release 'Washing Machine'

Jeunesse sonique, vieillesse panique. Les New-Yorkais ont chacun des projets à côté : Kim Gordon est la marraine-la-fée des Riot Grrrls, Thurston Moore sort un album solo, Lee Ranaldo enregistre des poèmes sur du boucan, et Steve Shelley produit rien de moins que les premiers efforts de Cat Power et Blonde Redhead. Invités à Lollapalooza – entre Beck, Moby et Cypress Hill – ils sont moins vus comme les grands pionniers que les vieux zarbis, tel Yoko Ono qui se pointerait pour chanter avec Tame Impala. Lassé, le quatuor noisy envisage de tirer un trait, de changer de nom pourquoi pas. Youth est inadéquat. À l’instar de CAN, ils pourraient avoir un nom d’objet commun, quotidien, désaffecté. Comme un lave-linge. C’est là qu’arrivent les sessions de Washing Machine. À Memphis.

Un coin pépère, au soleil, entouré d’amis. Onze démos seront transformées. Des titres globalement plus longs et plus trippants. Dès l’ouverture (Becuz) la rythmique de basse joue dans votre bassin plutôt que d’attaquer au plexus. Pas de groove à proprement parler mais le punk d’hier est loin et fait plus que soutenir la guitare rythmique. Celle-ci va s’échapper des barrés plaqués criards pour tisser des nappes de reverb+delay transpercées de larsens mais loin des notes stridentes d’hier. Ajoutez des arpèges et licks tourbillonnants (Saucer Like) et l’ensemble sonne moins dissonant et plus spacieux. La faute aux pédales d’effets démesurées et antiques que Moore et Ranaldo ont ramassé dans les brocantes du pays pour transformer leurs guitares préparées en synthés analogiques.

Mais le vrai virage de WM vient d’ailleurs : lasse de la basse, Kim a composé à la guitare. Rehaussée d’un octave au besoin, elle force tout de même Shelley à s’adapter en ajoutant plus de grosse caisse pour combler les fréquences manquantes (No Queen Blues). Le reste du temps, il apparaît comme le vrai magicien de cet album : métronomique et clairement kraut sur les passages planants (Washing Machine), son jeu prévisible adoucit aussi les larsens par sa rondeur (Skip Tracer). Tant qu’il joue, tout peut arriver. Dès qu’il s’arrête, on réalise l’étendue de ce qu’il portait.

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Enlever la basse, ajouter des effets rétro, laisser tremper 25 mn à 40°C… Washing Machine se résume à peu de choses.

Détendu, confiant, Sonic plus vraiment Youth coupe le cordon d’une révolution manquée : le punk. L’idée que le rock le plus puissant pouvait exploser une société. Le choix est fait d’embrasser une culture bourgeoise, savante, référentielle. Il y a du Neu! dans Washing Machine, du Grateful Dead, du Burroughs… Pourtant, il y a aussi un morceau grunge (Junkie’s Promise, comme fait exprès) éructé par Moore, et un rap lo-fi à la Beck (My Arena) tellement bancal qu’il sera écarté in extremis de l’album.

En haut du mât, deux titres défient le monde : Little Trouble Girl, égrainé par trois chanteuses invitées là dont Kim Deal (Breeders/Pixies), pourrait avoir été volé dans un placard de Lee Hazkewood. Et Diamond Sea, pièce pop-rock qui monte si haut qu’elle explose en feux d’artifice retombant lentement. Lentement. Si c’était du space-rock, cette track serait la navette Challenger. Un titre rétro, un moderniste, l’alpha et l’oméga de cet album bombardé en plein milieu de la décennie.

Le problème c’est que le label ne le voit pas comme ça. Eux qui attendent toujours de rentabiliser ce groupe, fer de lance d’un courant qui a déjà perdu son leader d’un coup de fusil. Alors ils vont couper Becuz en deux pour qu’il passe sous la barre des 5 minutes. Et s’il reste 2’30″ ? Foutez moi ça en insert, entre deux pistes, ailleurs. Le groupe maintient sa version longue de Diamond Sea (19:37) mais une prise à 25’ est écartée. Mieux : Geffen en charcute une version single de 5:29. Reste un objet tronqué, couturé de cicatrices mais dont la beauté naturelle transparaît quand même. Loin des canons de l’époque mais restant accessible, il faisait le pont avec les vrais parrains du psychédélisme alt-rock sans se contenter de les piller. Disons-le, c’est aussi le dernier Sonic Youth accessible avant une longue période.

And the loser is…

Tout ça pour ça : l’album ne se vendra guère plus que les précédents. Pas mieux : Sonic Youth a beau se plaindre, ils sortiront cinq autres LP chez Geffen. En parallèle d’une discographie itinéraire bis sur leur propre label, pour promouvoir Steve Reich, John Cage and co. Au moins Washing Machine avait une odeur de frais sans les parfums factices de la soupline des majors.

Pendant que finit l’essorage, parlons chiffon : la photo de la pochette fut shooté en 95 après un concert test. Le visuel sans nom est floqué sur des T-shirts immédiatement enfilés par deux jeunes fans. Cela deviendra la pochette de l’album pas encore sorti au moment où le polaroid a flashé. Paradoxe. La fin dès le début, ou le début de la fin ? Cet album avait décidément tout pour nous retourner.

12 commentaires

  1. je n’ai jamais eté un grand fan de sonic youth et je trouve meme leur reputation un peu surfaite , je supporte plus de voir des gamins porté un t shirt avec l’album goo c’est cliché a mort comme un t shirt nirvana ou joy division

    1. Des jeunes et des t-shirt aussi agaçant que les quadra avec leurs vinyls rééditions et leurs souvenirs de concerts d’après 1992? Hahaha. Ceci dit, pour avoir été un grand fan et leur avoir tout pardonné, et pour avoir réécouter la discographie entière il y a quelques temps, je constate avec un brin de regret que la période avant la signature chez Geffen est nettement supérieur à tout le reste.

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