Dans cette France qui mélange souvent bons goûts et faux espoirs, il est des plaisirs honteux qu'on peine parfois à cacher, des artistes dont on vante en vain les mérites dans le désert, avec le ricanement général pour seul écho. Charisme digne d’un garagiste mormon sevré aux symphonies de Schubert, réputation d’Elton John du pauvre, un seul tube à son actif repris en chœur par les maisons de retraite de France et de Navarre, William Sheller est l’un de ces « chanteurs de variété trop ringards » que la branchitude n’a pas retenu au casting. Oubli, injustice ou silence mérité ? De notre première rencontre autour d’un Scrabble à la solitude des récentes soirées d’hiver, petit résumé de cet homme heureux un peu seul dans ses chansons.

Oublions tout de suite la prise de plume chevaleresque censée rendre justice à l’artiste français incompris ; William Sheller possède un si lourd dossier au bureau des plaintes qu’il serait bien difficile, après quarante ans de carrière, de trouver meilleur avocat que lui-même pour défendre les horribles pochettes de disques, les pénibles productions des années 80 et cette éternelle coupe de cheveux même pas sponsorisable par Franck Provost. Il y a, derrière cet homme, de nombreux fardeaux que la majorité des Français ont préféré oublier. Quelques titres, à la rigueur, flottent à la surface, des madeleines de Proust qui rappellent à certains que Dans un vieux rock’n’roll n’a jamais valu tripette – à la limite une place de choix sur une compile de karaoké, et encore – et que Rock’n’Dollars c’est quand même beaucoup moins bien que toute la variété anglo-saxonne de l’époque. On pourrait tout aussi bien s’arrêter là ; il y a dans la discographie de notre ami William autant d’incompréhensions que de Français valeureux en 1940 ou – sans transition – de bons albums de Michel Sardou. Le seul problème, et c’est sûrement un détail de l’histoire, c’est que Sheller n’a jamais voulu être un chanteur de variété française. Encore moins passer le dimanche chez Guy Lux ou vendre des dizaines d’albums à la madame Michu qui vous sert peut-être de mère aujourd’hui. Chacun sa croix.

La première fois, c’était à l’automne 1991. Ma grand-mère et moi étions lancés dans une passionnante partie de Scrabble quand il s’invita, pour la première et dernière fois de sa longue carrière, à la radio. C’était bien évidemment son Homme heureux, une ballade simpliste qui encore aujourd’hui me fait davantage penser à Randy Newman égaré dans un bar de la Creuse qu’au Michel Berger fasciné par l’oncle Sam, mais bref, je m’égare. Quand le blondinet – nan mais j’vous jure, quelle horrible coupe de cheveux – a débuté le refrain de son ode aux célibataires dépressifs, je crois me souvenir que Mamie a commencé à siffloter. C’était un dimanche pluvieux ; j’aurais pu gagner la partie avec un « TRANXEN » qu’on n’aurait pas mieux résumé la douloureuse beauté de cette ballade au piano. Sur un album – En solitaire, 1991 – qui, du reste, est depuis passé à la postérité pour une poignée de Français amateurs de feux de cheminée et autres plaisirs solitaires à pratiquer avec cette voix plaintive et monotone pour seule compagne.

Pardonnez-moi la lourdeur, mais chez Sheller les mots comptent souvent triples. Quand la majorité des chansonniers de sa génération – Souchon, Lavilliers, Voulzy, putain de belle brochette d’épouvantails pour ménopausées – se décident à prendre la voie du succès avec des hymnes à faire mouiller la ménagère sur trois accords, lui brasse pop culture et musique classique, le tout avec ce maigre filet de voix reconnaissable entre mille, longtemps copié – Arnaud Fleurent-Didier, sors de ce corps – jamais égalé. Passons sur le succès fulgurant de ses deux premiers albums – 500 000 copies pour Rock’n’Dollars, un traumatisme pour Willy – et autres épouvantables collaborations avec Catherine Lara, de toute façon je vous ai déjà prévenu ; on aime rarement Sheller pour de bonnes raisons.

Reclus depuis dans sa campagne et en adoration perpétuelle face à la nature silencieuse, il y a surtout chez ce Sheller des airs de professeur de catéchisme. Un binoclard taiseux pas vraiment enclin à revenir sur ses débuts. Mais quels débuts, pourtant ! A commencer par un premier hit vendu à d’autres – My year is a day pour les Irrésistibles – et un  premier single, Couleurs, sorti la même année que La mort d’Orion de Gérard Manset. De lui, Manset dit des choses élogieuses, de doux mots qui contrastent avec l’allure febrile du jeune soixante-huitard : “A ses débuts il m’a demandé de lui faire ses arrangements mais je ne comprenais pas, il était déjà musicien talentueux, aucun besoin de moi pour accomplir ses chansons”. Cette année-là, 68 donc, Sheller fait ses débuts en tant que compositeur avec cette chanson écrite par ce meme Manset-mentor. Une ode à sitar totalement psychédélique et exubérante, des violons dignes des meilleures productions de Jean-Claude Vannier, avec cette voix qui s’affirme au premier plan et deux minutes et quelques de pop song bien huilée. L’idylle ne durera pas longtemps, soyez-en sûr, à peine le temps d’une musique composée pour le film Erotissimo (avec Jean Yanne et Annie Girardot, 1969), quelque part entre le Sergent Poivre des Beatles et le Qui est in qui est out de Gainsbourg. Et puis plus rien de vraiment semblable. Les seventies ne sont plus très loin, les plateaux de Maritie et Gilbert Carpentier non plus, ça sent déjà la fin et c’est pourtant juste le début.
Et puis il y a ce disque égaré, le cul entre deux décennies, Lux Aeterna. Un péché mignon d’adolescence dont Sheller ne semble aujourd’hui plus vraiment considéré, alors même que les huit instrumentaux de cette messe symphonique – composée pour le mariage d’un couple d’amis – prophétisaient avec trente ans d’avance le trip hop et les chaudes lignes de basse censées rappeler à l’auditeur qu’il pouvait s’élever autrement qu’avec un tabouret. Remis au goût du jour par la clique de D.I.R.T.Y. au début des années 2000, un four commercial – 2000 copies à sa sortie en 1972 – qui vaccine certainement le compositeur contre l’expérimentation hors-piste. William Sheller coupe ses cheveux, quitte à devenir le gendre idéal d’une France dont il refusera la main par la suite. La solitude, pour Sheller, c’est un choix.

Alors bien sûr, j’entends d’ici les adorateurs du lointain se taper les genoux en entendant qu’on puisse OSER placer Sheller au même niveau que certains compositeurs d’outre-Manche. Ils auront, du reste, bien raison. Aussi percutante soit-elle, la piste d’ouverture de Symphoman (1977) arrive à contre-courant dans la période punk, et le complet trois-pièces de Willy fait plutôt tache face aux perfectos qui squattent l’entrée du Palace. Mais par bien des aspects, Gimmick Boy est l’une de ces chansons qu’on aurait pu écouter trois ans plus tôt si Supertramp n’avait pas imposé son Crime of the Century, autre album dénigré par la police du bon goût, d’ailleurs même pas née à l’époque. Sur chacun des disques qui suivront, Sheller réussira l’exploit de mélanger d’horribles chansons d’opérettes digitalisées – Pourquoi t’es plus New-Wave, un supplice – à quelques pépites indémodables qui, en conséquence, ont été oubliées depuis. Jusqu’à la publication de cet Epures en 2008, snobé par la critique, la jeunesse et tout ce qui s’apparente de près ou de loin à la hype révisionniste, alors même que le Franco-Américain n’a jamais semblé si proche de la perfection, avec ses allures de vieux has been aux poignets tailladés sur son vieux piano. Loin des enluminures et des froufrous, une mise à nu dans l’indifférence.
Comme avec Lou Reed, difficile de savoir si William marche à la voile ou à la vapeur. Et comme avec l’autre animal, il faudrait interroger les sirènes, voire autopsier ses chansons, pour trouver une explication à ce mauvais goût caractérisé et sans limite – la pochette d’Avatars, 2008 , clin d’oeil à ma passion canine ? – et un fondement à ces rumeurs qui lui collent à la peau – fin des 70’s, Sheller aurait été proche du groupe skinhead des Tolbiac’s Toads, pas vraiment d’extrême gauche comme on s’en doute. Enfin bon, reste tout de meme une fin de carrière menée comme au couvent : austère et rigide, des melodies monacales qui sentent bon l’isolement et la bruine. Il aurait été diacre, Sheller n’aurait pas mieux exprimé son pélerinage loin des sunlights.

Tel un lapin pris dans les phares de la célébrité, il a toujours refusé mes – nombreuses – demandes d’interview. Une fois, une seule, j’ai failli le rencontrer autrement qu’autour d’un sac de lettres. Les billets de train étaient pris, l’interview calée, les notes écrites sur le petit carnet à spirale. Et puis un coup de fil était tombé la veille, “William ne veut plus vous rencontrer, désolé”. La course-poursuite s’était ainsi prolongée, d’année en année, jusqu’à ce que le principal intéressé se décide enfin à stopper mon ardeur par une fin de non-recevoir en plaçant – je cite – “[mes] demandes en indésirable », c’est le mot. La solitude, pour Sheller, toujours un choix. Pour ses fans, parfois un sacerdoce. Que pouvait-il encore bien se passer dans la tête de celui qui, après tant d’années à s’exploser les sinus, avait finalement préféré la quarantaine à l’exposition ? Où allait-il, que devenait-il, en dehors des récitals provinciaux où son ombre flottait, toujours plus chinoise ? Nul ne le sait. Encore aujourd’hui, je l’imagine dans son salon lointain, écrivant sur son piano des mélodies qui le rapprocheraient toujours davantage du grand barbu, avachi sur son fauteuil avec le tintement d’horloge pour seul métronome. Triste image de fin de vie solitaire qui résonnerait comme dans la chanson, avec « [des gens] toujours un peu rebelles, [avec] un monde à eux, que rien n’oblige à ressembler à ceux qu’on nous donne en modèle ». Très loin des clichés. Un mot qui, dans la variété française, n’a jamais beaucoup rapporté au Scrabble.

Crédit photo : Olivier Roller

26 commentaires

  1. ***Charisme digne d’un garagiste mormon sevré aux symphonies de Schubert***
    Dis moi Bester, ou vas tu chercher ça ???? ça ne veut absolument rien dire … non ?

  2. @ Hal 9000: merci à vous. Je crois que l’agacement du principal intéressé est du au harcèlement quasi militaire que j’ai effectué sur près de trois ans, à chaque fois renforcé par son mutisme et autres RDV reportés. L’enseignement que j’ai tiré de tout ça, c’est que parfois mieux vaut rester éloigné des gens qu’on aime, parfois mieux vaut un papier lointain qu’une rencontre décevante.

  3. Grand bonhomme quand même, sacré mélodiste, et quelque fulgurances dans le textes parfois. J’échange à l’aise le carnet à spirale contre tout Supertramp. Il était temps de parler de lui par ici !

  4. Bel article Bester qui n’aidera pas malheureusement la réception de l’oeuvre de ce pop mélomane car la fulgurance schizoïde se situe en 1997 et 1989 avec la sortie de ces deux perles : Univers et Ailleurs. J’en ai encore des frissons (« la tête brûlée ») et je ne déconne pas, cet artiste « underrated » comme dit joliment Blandine est un de mes chanteurs français préférés comme Alain Chamfort ou Manset (overrated chez Libé). Essaie encore une fois pour l’interview avec un autre nom, un avatar ? Piège-le…

  5. Ah ça c’est un article sur un vrai chanteur auteur compositeur.
    Rien à voir avec Alister
    « 9 février 2011 à 21 h 42 min Bester me disait :
    Andréa, je vous conseille d’enfiler des cotons-tige jusqu’au cerveau puis d’écouter l’album à paraitre en mars, on en reparlera après. Paris tenu. »
    J’ai écouté l’album…et je me demande s’il sera toujours écoutable dans 5ans, ou pas? Ah mon avis, on l’aura bel et bien oublié.

    Ps: je n’ai pas suivi votre conseil des coton tiges, à vouloir trop enfoncer les coton tiges dans les oreilles on risque d’élargir trop l’orifice, d’être moins sensible à force de tout y renter, c’est comme partout.

    Cher Bester garder vos fesses serrées et fister tout le monde comme vous le faites si bien.

    A.

  6. Il y a beaucoup de personnes qui ne vivent pas sous les sunlights… Il faut dire que c’est un peu une mascarade, et si Sheller avait mené une vie simple ? plutot que monacale ? Et vous Bester, tapin de la hype, qu faites-vous entre deux notes sous-rédigées sur votre blog miteux, qui se démodent à vitesse grand V, thompson ça fait bander qui a monsieur ? A part Johnny Depp ? Le gonzo ? Laissez moi rire… Vous vous avancez le bon gout en bandoulière pour expliquer aux artistes comment il doivent agir, mais c’est pitoyable de donner son avis comme ça sur tout…
    Sans déconner, et vous passez pour de gros rebelles sans doute, des mal pensants du woueb… Y’aura trop à dire et pour pas perdre mon temps, je vous dis : démmerdez vous avec vos vies minables.

  7. Très cher Aplah, je te conseille ce livre « Herboristerie – Plantes sèches, fraiches et huiles essentielles pour soigner le corps et l’esprit » de Serge Augier, quand à moi, je potasse « Le secret des immortels 8 principes pour être heureux » du même auteur.

     » Cette méthode est l’application d’une tradition ancienne (la voie taoïste) dans le monde d’aujourd’hui. Elle s’adresse à tous ceux qui veulent vivre en accord avec eux-mêmes pour accéder au bonheur.Dans ce livre, chacun trouvera des indications pour se connaître grâce à une exploration de soi et du monde. Cette pratique quotidienne se fait dans le respect de soi-même et de l’autre. Elle se base sur un travail en profondeur sur les émotions, la maîtrise des peurs, la libération des blocages et de tout ce qui nous qui nous empêche d’être.Cette pratique personnelle repose sur des règles simples et à la portée de tous. Respiration, postures physiques, alimentation, des outils ou encore des béquilles, pour s’aider avant de pouvoir marcher seul.Si on le fait, ça marche !

    • Serge Augier est l’unique héritier de la tradition taoïste “Da Xuan” (510), qui est passée de la Chine à la France par le Maître W.T. X., son professeur. Pratiquant son art depuis son enfance, il est doté d’une expérience de plus de 30 ans qu’il aime à transmettre. Il a ouvert son enseignement millénaire au monde occidental, l’adaptant à notre mode de pensée tout en conservant l’esprit traditionnel de son art. Il enseigne et pratique aussi la Médecine Traditionnelle Chinoise. »

  8. « troll » magnifique terme inventé par les sous cervelets pour éviter d’avoir à faire au moindre contradicteur. Vous tomberez… malheureusement pour vous… vos techniques sont connus de tous. Bande d’électro cardiogrammes plat !

    ps : Va chier Th Th…

  9. cher aplah, à part débusquer des navets mous et faire des cacas tous durs, vous faites quelque chose ? On aimerait bien voir pour pouvoir juger de votre supériorité anti hype

  10. Comme je t’envie Serlach de pouvoir répondre ainsi tranquille à de sinistres connards, franchement je t’envie … Nous avons tous du temps à perdre dans nos vies de merde ?? hum hum

  11. Bon ok c’est bon , j’avoue tout. Je suis artiste commentaire, je fais des performances sur un peu tout les sites de la blogosphère… D’ailleurs un livre devrait sortir prochainement aux éditions Tamèrelapute !

  12. « Gonzaï : seul le bétail compte. »

    Sinon, j’ai bien kiffé sur la fin le truc avec le rapport au scrabble. Mental.

    Un bécot à tout le monde en passant. A toi aussi sherlock!

    Guitou

    ps : meuh

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