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V-THE HOT ONE
Belle de jouir

Le porno 2.0 ? Un défouloir tourné en caméra subjective, à la sauvette, parfois en plan séquence – super – éclairé par un chef opérateur qui passe plus son temps à se tirer sur la nouille qu’à bien éclairer l’affaire. Des images sans chair ; un comble. Et, comme d’habitude, le rayon hétéro-beauf prend la plus grosse part du gâteau, c’est triste. Une certaine idée du cauchemar – s’il vous plaît, éteindre la lumière pour ne pas voir. A se coltiner des merdes pareilles, on en oublierait presque que le X, lettre pas trop éloignée du Z, avait pour vocation première d’exciter, non d’embarrasser. Dans les 70’s, âge d’or du cinoche porno américain, les choses en allaient « visiblement » autrement. Nostalgie, quand tu nous tires : bulle d’air avec V The Hot One, un exemple de porno, ou un porno exemple, comme au bon vieux temps. Ou presque.

C’est souvent dans le plus-concret-tu-crèves que peuvent se glisser les subtilités les plus pernicieuses ; à force de trop voir, on finit par ne plus se rendre compte de l’essentiel. 2000 donc, l’injonction « jouis » a largement gagné – tant mieux – on ne jouit plus du désir mais l’on désire la jouissance, cash, dans l’instant. Et le porno triomphe forcément puisqu’il s’avère adéquat à ce genre de demande, abordable en un cliquement de doigt, découpé sur des sites qui ne passent pas par quatre chemins – enfin, façon de parler. Tout le monde à égalité. Et si le porno venait dicter une façon de penser (le sexe donc les rapports… humains) ? Bienvenue dans le monde uniforme, à égalité là aussi dans la façon de fantasmer : « ah bon, t’y avais pas pensé mais, maintenant que je te le montre, avoue que c’est ça qui te fait grimper aux rideaux » en images subliminazes ou en sous-titrage pour sourds et bon voyeurs. En tant que tel, le cul dans l’écran ne constitue sans doute plus un véritable problème – comment il est explicité, en revanche, ferait encore office de tabou.

Qu’elle soit abordée « en connaissance de cause » ou vu « de l’extérieur » ou, pour reprendre l’idée de pénétration intraécran, « de l’intérieur », la pornographie contemporaine a inspiré des ouvrages passionnants.

De Virginie Despentes (le point d’orgue King Kong Théorie, comme des notes de toute sa bibliographie)  à son acolyte Coralie Trinh Thi (La Voie Humide, d’une rare profondeur), en passant par Camille Paglia – traduite tardivement en France – au journaliste Frédéric Joignot et son lucide Gang Bang. Ou encore, au ciné, pas plus tard que l’année dernière, Dirty Diaries, une série de sketchs porno féminins « féministes » (et plus ou moins pendant plus bandant que Destricted) se proposait de repenser la pornographie – comme une façon d’adoucir cette idée d’ « imposer » une version du cul. Et si une ombre de solution pouvait se glisser dans les vieux pornos ?
En reculant de quelques décennies pour tomber sur la case 70’s, on est presque ébloui de voir à quel point un porno ressemble à… un porno. Enfin, plutôt à l’idée qu’on peut s’en faire quand on n’en a jamais vraiment vu en entier et qu’on pense naïvement à une joyeuse orgie, ou simplement à du cul comme il se doit, à la rigueur plus magnifié que dénaturé. The Hot One date de 1978 – en France, pleine période Giscardienne – et se veut une libre adaptation X du Belle de Jour de Bunuel pour poser les premières pierres de la crédibilité. Du cinéma et du X – pas juste du X sans queue ni tête – enfin, façon de parler là aussi.

The Hot One donc, une mixture bien dosée, avec ce qu’il faut d’incongruité, d’espace fantasmé mêlé au « possible » – ou au réel, selon préférence. Le prétexte d’une histoire pour y insérer du sexe dedans (et pas l’inverse), celui-ci ne tombant pas ou presque comme un poil dans la soupe. Ce qui est bien surtout, c’est que, à première vision, on n’est pas chez Orelsan, on n’est pas bloqués en plein Kékéland chef, les « meufs » ne sont pas « bonnes » et la question n’est pas « d’exploser leur chatte » ou de « défoncer le cul à cette chienne » de V.  Et il est là le véritable soulagement.
V donc, ce serait Valérie, corps pas refait donc parfait, le prototype de la bourgeoise qui a besoin de s’émanciper, autrement dit de s’acoquiner. Et là vous vous dites, okay, un classique : choisir une femme qui incarne la classe sociale élevée pour, d’entrée de jeu, jouer sur son côté vaguement prude et, à l’évidence, inaccessible. Ce n’est pas le propos. Le récit s’appuie sur l’identification de V, en la rendant universelle ; pas une Madame Tout-le-monde, ni même une femme qui aurait envie de se faire tout le monde, mais un personnage d’abord expressif – charismatique -, suffisamment pour que ça donne envie… de l’accompagner. De suivre en temps réel ses envies d’aller voir plus loin.

Avant de vouloir se libérer de son statut d’épouse (en apparence modèle, en profondeur insatisfaite), Valérie, dans sa quête, cherche surtout à se libérer du statut de femme. D’abord, en se questionnant, puis en agissant en conséquence – on est dans un porno, oh, la théorie n’est pratiquement que pratique (quoique là ça discute autant que ça hurle). On ouvre la parenthèse.

Par ce fil conducteur, le film propose tous types de questionnements qui interviendront peut-être seulement au deuxième visionnage : la limite du petit fuck entre amis, le voyeurisme (assister à une partouze en touchant avec les yeux) ou, plus évident, le complexe d’Oedipe défoulé (séquence où V devient la « maman putain » d’un client). Jusqu’à cette réflexion en filigrane sur le « viol conjugal » – ici presque traité comme un pléonasme, l’encombrement matrimonial comme une antinomie à cette ode au libertinage. Mais le plus important reste la psychologie de V, femme fatalement.

L’avant-générique pose un avant-goût de la situation, mieux, l’avant-propos : « tu n’es qu’une pute ». Ah bon ?

Puisque le film ne se focalisera que sur V, elle se chargera d’ouvrir le film ainsi que, en grand, l’origine de son monde. Sans y aller de main morte, elle se confesse en se caressant, se livre, se raconte, pointe le doigt sur ses premiers émois sexuels : l’occasion d’une pénétration « on » mais psychologique, un effeuillage couche par couche de ses fantasmes en voix off. Littéralement, une visite guidée vers l’intime. Merde, on n’est pas tout seul avec elle ; un inconnu moustachu, à l’ancienne, le corps glabre, mate de la fenêtre voisine, une main sur les jumelles, l’autre sur la bite. Ce n’est qu’un message : c’est en la regardant prendre son pied que le spectateur/la spectatrice se masturbera. Jouissif jusqu’ici.
Plus loin mais pas trop, c’est l’intérieur de ses rêves qu’on pénètre (sexe + rêve = vision idyllique à l’intérieur d’un genre censé déjà rendre idyllique le sexe). Puis ses désirs continueront d’être livrés en pâture, sous différentes formes, comme un confessionnal sexuel entre spectateur/trice et V elle-même. Cette exclusivité se révélera idéale pour capter ses intentions, pour douter avec elle. Se sentir avec elle, se sentir dans elle, se sentir elle. Et ces doutes, comme on peut l’imaginer, ne stimuleront que davantage l’excitation. Et réveilleront, plus tard, les sujets qui fâchent.
Du doute, oui, mais pourquoi, au fait ? Les névroses toquent très vite à la porte du plus simple hédonisme. Dès les premiers écarts (d’esprit), le sexe « haut posé », entre reproche et incitation, demande à V de s’interroger sur ce qu’elle est, plutôt que sur qui elle est. Irritante, la réponse : une pute. Elle le deviendra « professionnellement parlant », comme pour vérifier que c’est vrai. Ces réactions masculines ramènent au début du film – et à la base du problème : l’hétéro-beauferie au coeur du discours. Ou au doute permanent : un film, pourtant vu en V.O, sur la liberté sexuelle en V.F. (comprendre : Version Féminine). Personnellement, je me tâte encore.

Comment prendre ces jugements masculins ? Comme une incitation à la réflexion sur la condition de la femme ? Comme une morale régressive sur ce qu’elle doit choisir d’être ? Comme une étude des mâles bornés, lesquels ne sont, au fond, que des seconds rôles ? Comme une volonté de s’inspirer de comportements réels et intemporels, sans prendre position ? Ou juste, sans se poser trop de questions, comme un porno ? Une joyeuse orgie, ou simplement du cul comme il se doit, à la rigueur plus magnifié que dénaturé…

V-The hot One // Réédition DVD // Wild Side

2 Comments

  1. BSTR

    7 mars 2011 at 21 h 51 min

    Des critiques de porno en mode cahier du cinéma, ça fait des mois que j’en rêvais.
    En revanche Rosario, tu n’explores pas assez – à mon sens – la profondeur des focales, la pénétration des gros plans du film, tente de travailler tes premiers jets, merci.

  2. Rosario

    8 mars 2011 at 8 h 37 min

    Patience Bester, ce ne sont que les préliminaires !!!

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