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UNE SOIRÉE AVEC JOHN LENNON AU YOKO EXPRESS

Lassé d’écrire des biographies sur des vivants presque morts, Pierre Mikaïloff a traversé le Styx en brasse coulée pour rencontrer nos amis les zombies du rock. Depuis des mois, il retourne vers le futur avorté des rock stars et fait parvenir ses notes à Gonzaï qui l’a sommé de trainer ses guêtres de l’autre côté de la rivière aussi longtemps qu’il le faudrait. Récits poignants, souvent pathétiques, abracadabrantesques, le valeureux reporter ne nous épargne rien et livre aujourd'hui toute la vérité ou presque sur un certain John L.

Ma conception d’un lundi soir tranquille à la maison ? C’est très simple : quelques amis triés sur le volet, un DVD d’Ed Wood, un échantillon de produits licites et illicites rigoureusement sélectionnés, et, sur le coup de minuit, l’inévitable livraison de sushis. Pas mal, non ?

Ce soir-là, on regardait tranquillement Orgy of the Dead, (l’argument est béton : de jeunes vierges en vacances sur une île du Pacifique sont sauvagement agressées par des zombies lubriques) quand une petite faim s’est faite sentir. Dans un accès de générosité que je ne m’explique toujours pas, j’ai décidé de commander un plateau de sushis. Mon regard s’est alors porté sur la poubelle d’où dépassait un prospectus vantant un nouveau service de livraison de cuisine exotique. Son nom, Yoko Express, était prometteur. J’ai aussitôt composé le numéro.

Une voix féminine particulièrement désagréable a répondu. J’ai failli raccrocher, mais la faim fut la plus forte. Sans raison précise, j’associais son accent étrange à de mauvais souvenirs, mais impossible de préciser lesquels. Je fus tiré de ma réflexion par son timbre aigu :

– Vous m’écoutez ou quoi ? Je vous demande si vous payez par carte ou en espèces !

Cette avidité me rappelait quelqu’un, mais la personne à laquelle je songeais n’avait, a priori, pas besoin d’ouvrir une échoppe de sushis pour vivre. À moins d’un revers de fortune ? J’ai répondu que je paierai par carte quand elle a commencé à s’énerver parce qu’il y avait des appels en attente et que je lui faisais perdre du fric. J’ai raccroché et relancé le DVD au moment où une jeune vierge ligotée à un totem se faisait éviscérer.

On était tellement pris par l’intrigue qu’on n’a pas entendu la sonnette. Il faut dire que notre perception de la réalité commençait à passablement s’altérer. Au bout de quelques minutes, j’ai tout de même compris que les coups sourds qui ébranlaient la porte ne provenaient pas de l’écran. Dans un effort surhumain, je me suis levé et dirigé vers l’entrée. Un grand type maigre, habillé en jeans des pieds à la tête, le nez chaussé de lunettes rondes, se tenait devant moi, un emballage carré à la main.

– Yoko Express ! a-t-il annoncé d’une voix nasillarde qui évoquait davantage Liverpool que Tokyo.

Je me suis effacé pour le laisser passer. Même dans l’état où j’étais, je comprenais que la situation n’était pas tout à fait normale. Ce livreur de sushis ressemblait énormément à… Je lui ai demandé s’il était bien la personne à laquelle je pensais. Il a confirmé. Mes réflexes professionnels se sont aussitôt réveillés. J’ai bondi sur mon dictaphone et enregistré la conversation :

– Vous êtes John Lennon, n’est-ce pas ?

– Oui, et alors ?

– Cet aveu me stupéfie à plus d’un titre, car, d’une part, je vous croyais refroidi, suite à une volée de plombs décochée par un chasseur d’autographes, d’autre part, votre nouvelle activité me laisse coi… N’auriez-vous donc aucune fierté ?

– Quel mal y-a-t-il à monter un petit commerce avec sa chère et tendre. Yoko a le sens du business, et moi, j’ai toujours aimé faire de la mobylette. Du coup, avec cette société de livraison à domicile, on s’éclate !

– Certes, mais, c’est quand même pas très reluisant… Regardez Paul, il continue à sortir des disques, lui.

– Si c’est pour enregistrer des merdes… En plus de ça, Yoko a menacé de venir chanter sur mes albums, s’il me prenait l’envie d’en refaire.

– Merci de nous avoir épargné ça. Mais vous auriez pu vous reconvertir dans la politique, la littérature, l’agriculture, que sais-je…

– Oui, mais Yoko répétait tout le temps que le sushi serait le pétrole du XXIème siècle. Du coup, on a monté ce petit business et ça marche du feu de Dieu. Hé ! C’est un bédo que vous fumez ? Je peux tirer une taffe ?

– Ma parole, on dirait que t’as pas vu un bédo depuis des siècles !

– Yoko interdit l’alcool et la dope à la maison.

– Sympa, l’ambiance.

– Elle essaie de maintenir une certaine discipline… Je me lève tous les matins à six heures pour préparer les sushis. Notre point fort, c’est la fraîcheur.

– T’es un vrai malade ! Mais c’est pas une raison pour t’endormir sur le pétard. Fais tourner ! Tiens, puisque t’es là, tu vas peut-être pouvoir me dire si Paulo est vraiment mort en 1966, comme le prétend la rumeur ?

– Hélas, il ne s’agit pas d’une rumeur. Et c’est un peu de ma faute. Ça s’est passé le 9 novembre 1966. On était en studio et, comme d’hab’, Monsieur McCartney voulait enregistrer tous les solos…

– Pas cool pour Georgio.

– Non, du coup, Ringo et moi, on décide de faire grève, histoire que George puisse au moins mettre un solo en boîte, même si, il faut bien l’avouer, sorti de ses trois plans de bottleneck, il touchait pas un caramel… Paul quitte alors le studio furieux et, quelques minutes plus tard, on apprenait la triste nouvelle : il avait raté un virage à bord de son Aston-Martin décapotable. Sans ceinture, ça pardonne pas. Brian a dissimulé sa disparition aux médias et l’a remplacé par un sosie.

– D’où ces albums de merde que vous enchaînez à partie de 1967 : « Sgt. Pepper », l’album blanc et tout le reste. Tout s’explique !

– Ouais, le sosie était pas au top, c’est le moins qu’on puisse dire. Du coup, j’ai commencé à monter des plans de mon côté, avec Yoko et Clapton, notamment.

– C’était pas beaucoup plus folichon.

– Je sais, mais déjà, à l’époque, je commençais à songer aux sushis.

– J’ignore ce que la restauration rapide y a gagné, mais c’est sûr que si c’était pour continuer à nous balancer des bouses comme « Double Fantasy »

– J’ai donc organisé cet assassinat bidon devant le Dakota Building, je me suis acheté une mob et roule Raoul ! Yoko s’occupe du téléphone et de la caisse.

– Et côté musique ? T’as rien en vue ?

– J’aurais bien refait un album avec Phil Spector, mais vu qu’il va pas être trop disponible dans les quatre-vingt-dix années qui viennent…

– Ouais, c’est pas de bol. Bon, c’est pas tout ça, on a un peu faim, nous… Encaisse ma Visa et fais péter les sushis.

– Donne-moi ton numéro de carte, j’appelle Yoko.

Ils sont restés cinq bonnes minutes au téléphone. La voix de crécelle lui coupait la parole sans arrêt. Au bout d’un moment, il s’est tourné vers moi :

– Désolé, ta carte est refusée : compte non approvisionné. Je vais devoir reprendre la bouffe.

J’ai bien essayé d’échanger les sushis contre un chèque cadeau La Redoute, mais il s’est montré intraitable. Histoire de se consoler, on a fini de regarder Orgy of the Dead et on s’est écouté « Revolver », le dernier album des Beatles digne de ce nom, avant que tout parte en couilles. Et John ? Il est reparti sur sa mob en sifflant un air de Lili Drop.

arts-Lennon_Bed-In_The Way of Life

2 Comments

  1. Samy TheKay

    23 février 2015 at 13 h 53 min

    Merveilleux.

  2. Protz

    25 février 2015 at 13 h 57 min

    Etre livreur de sushi c’est n’avoir aucune fierté, Sgt. Pepper est un album de merde.

    Heureusement qu’il y a Gonzai pour nous apprendre la vie.

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