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Un cadavre exquis avec La Colonie de Vacances

Les groupes ne durent pas toujours. Question d'ego, de l'épreuve du succès ou de son absence, de la fatigue des tournées, des enregistrements ou du temps qu'il faut pour cette entreprise déviante de la start-up nation qui consiste à faire de la musique, à plusieurs, devant des gens.

On pourrait donc regarder avec un certain scepticisme l’avènement de la holding dans le domaine du rock. Esquissé en 2010 sur le coup de l’inspiration, La Colonie de Vacances est un groupe de groupes, la réunion de quatre entités séparées Electric Electric, Marvin, Papier Tigre et Pneu réunis pour jouer ensemble et simultanément au quatre coin d’une salle. Le public lui se déplace, dans un espace où chaque position lui fera entendre un concert différent.

Les concerts de la Colonie tiennent autant aux expériences polyphoniques de Pierre Henry qu’à la puissance sonique du noise. Ils submergent le public, pris entre les feux croisés d’une incroyable machine sonore. Il y a peu de choses aussi jouissives que ces moments ou des quatre coins de la salle déferlent un son qui prend en tenaille et vous roule d’un plateau à l’autre, l’équivalent d’une belle figure de surf dans les rouleaux d’une très grosse vague.

Comme pour les surfeurs et comme pour les vagues, l’expérience fragile et éphèmère continue à se reproduire miraculeusement, jamais la même mais toujours aussi forte. Les egos, la fatigue et stock-options ne semblent pas altérer le plaisir que prennent les membres de ce meta-groupe. Avant de retourner dans l’arène, il fallait essayer d’interviewer la Colonie de Vacances, entreprise labyrinthique mais finalement réussie…

La règle du jeu

Le principe est tout bête, faire subir à l’interview le traitement infligé aux morceaux de la colonie de vacances, la faire tourner, la passer de main en main, répondre aux questions en même temps ou pas.

Concrètement quelqu’un commence puis fait circuler le mail, le suivant rajoute des remarques, soit en réponse à la question, soit en réponse à la première réponse ou la deuxième ou à autre chose.

Selon nos calculs, il y a une probabilité pour que le résultat soit compréhensible par un lecteur lambda. C’est assez encourageant.

Si on devait résumer pour le lecteur lambda en question, la colonie de vacances c’est quatre groupes disposés en carré avec le public au milieu. C’est une bonne définition ? Et du coup, est-ce que la meilleure place est celle qui se trouve à l’intersection des lignes reliant diamétralement les quatre groupes ?

Oui c’est une bonne description ! Simplicité. C’est vrai que le point central à l’intersection des diagonales fait un peu fantasmer car c’est à cet endroit que tous les sons arrivent au même instant, si on considère uniquement l’aspect technique. Mais il n’y pas que l’aspect technique heureusement. Je dirais même que l’intérêt principal de la performance est justement qu’il n’y a pas de meilleure place, c’est bien de bouger contrairement à un concert traditionnel où il y a pas d’intérêt à déambuler. Et aussi que le son est fort… « ça chie grave » comme disent les professionnels du métier. Cette densité de son et cette subjectivité sont essentielles, certains aiment être au milieu pour le son mais d’autres profitent de la liberté de se balader pendant tout le concert, d’une scène à l’autre. On peut avoir des expériences assez différentes pendant un même concert de la Colo.

John Cage avait écrit une conférence à quatre voix. Sur le papier chaque voix est lisible, mais lorsque c’est mis en oeuvre, le sens disparaît et il se passe quelque chose d’autre… On ne comprend plus ce qui se dit, mais on a l’intuition de quelque chose d’autre… Est-ce que ça pourrait être un modèle ou une inspiration pour la colo ?

C’est intéressant effectivement. Ca pourrait tout à fait inspirer un morceau de la Colo… Plus largement ces talentueux compositeurs du 20ème siècle comme John Cage, Stockhausen, Gérard Grisey ont influencé pas mal d’entre nous. Certains d’entre eux ont d’ailleurs écrit des pièces pour plusieurs orchestres ou choeurs répartis dans l’espace, je pense notamment à ‘Carré’ de Stockhausen. C’est enrichissant de se pencher sur leur travail d’autant qu’il n’y a pas tant de matière que ça sur ce travail de répartition de musiciens dans l’espace, on croise plus souvent des choses simplement en multidiffusion, avec plusieurs haut-parleurs répartis mais ce n’est pas du live. Leur influence n’est pas ce qui a motivé le projet au tout début mais une fois lancés dans le processus d’écriture ces références ont évidemment refait surface.

Dans la série Bioman, et dans pas mal d’autres séries japonaises des années 80, il y a un super-robot qui est constitué de plusieurs petits robots raccordés les uns aux autres… Est-ce que l’horizon du projet est de former une sorte de super-groupe ?

Ce n’est pas à l’horizon en fait, le grand collectif a déjà avalé les petits groupes. C’est le cas pour la musique, où les 4 groupes ont tendance à seffacer et laisser la place à une esthétique plus globale, et c’est le cas dans nos têtes, où on a vraiment l’impression de faire partie d’un seul et même groupe.

« La Colonie de Vacances ce ne sont que des surprises depuis le début. »

Il y a eu un livre et un disque qui viennent de sortir, c’est une manière de résoudre la question du rendu, parce que jusqu’à présent, l’expérience du live était presque impossible à rendre. Vous n’aimiez pas cette idée d’une expérience totale, comme Wagner à Bayreuth ?

Notre groupe n’a pas pour but l’idée d’une oeuvre d’art totale, on ne peut pas vraiment rendre l’expérience de notre musique live sur un enregistrement, et c’est probablement une bonne chose. Le livre/disque n’a donc rien à voir avec une tentative de rendre l’expérience du live sur un support. Ces objets sont le résultats de collaborations : avec Greg Saunier de Deerhoof pour le disque et avec des illustrateurs de talents pour le livre/disque. Nous ne sommes pas les instigateurs de ces objets même si on est très heureux de les avoir fait ! Greg avait émis l’idée d’enregistrer les concerts qu’on faisait ensemble lorsqu’on jouait sa pièce (qui elle se prêtait, plus que nos compositions, à un enregistrement) et Super Loto éditions nous a sollicités pour créer un objet un peu dingue. Ce sont, du coup, des projets qui gravitent autour de la Colo mais qui n’ont pas de rapport direct avec le live qu’on joue à l’heure actuelle et l’expérience que peuvent vivre les spectateurs, ce sont des petits plaisirs en plus quoi !

Et si on veut faire un parallèle avec ce qu’a fait Wagner à Bayreuth… (est-ce qu’on veut vraiment ?!?)… il y a, par contre, en commun l’idée de dépouillement dans le décor, d’enlever les décorations inutiles pour se pouvoir se concentrer sur l’essentiel. On travaille sur une scénographie très simple avec Maurice, qui fait la lumière pour la Colo. Wagner a apporté cette idée alors que ça contrastait complètement avec la manière de faire de l’époque. On se retrouve peut-être dans la même opposition aujourd’hui, nous on aime le dépouillement alors que beaucoup de groupes font de la surenchère sur le plan visuel, rajoutent toujours plus de lumières pour en mettre plein les yeux mais enlèvent des musiciens sur scène.

Est-ce que vous avez eu des surprises, entre l’idée et la pratique ? Des choses qui ne fonctionnaient pas ou d’autres que vous n’aviez pas prévu ?

Des surprises ?! La Colonie de Vacances ce ne sont que des surprises depuis le début, et c’est ce qui rend le projet aussi intéressant pour nous. La première fois qu’on l’a fait à été une surprise car ce qu’on avait prévu sur le papier était bien loin de ce qu’on allait vivre quelques heures plus tard, difficile de s’imaginer les sensations et l’adrénaline que procurent un concert à 4 groupes répartis dans l’espace mais avec un enjeu commun. On a ensuite eu la surprise de pouvoir tourner beaucoup avec ce projet qui paraissait lourd et complexe au premier abord. Heureusement que les gens de Murailles Music [le tourneur, Ndr] sont assez fous pour avoir cru que c’était possible et que nos techniciens ont beaucoup simplifié l’installation et les balances au fur et à mesure des années. Les premières années on ne prévoyait pas beaucoup, on avançait au jour le jour et du coup il s’est passé beaucoup de choses qu’on n’avait pas prévues, par exemple les échanges entre les gens du public provoqués par le dispositif. Il y a un côté ludique de pouvoir se faire sa propre expérience en fonction de l’endroit où on se trouve, de regarder tout autour de soi, bouger, ça créé beaucoup d’interactions entre les spectateurs et une très bonne ambiance en général, on a pris conscience de ça au fur et à mesure car nous on a jamais vécu un concert de la Colo au milieu !

« Quand ça ne se rapproche pas du rendu souhaité mais que c’est une bonne surprise ça peut être très intéressant, on le retravaille et on prend l’apéro. »

Pour finir, oui entre l’idée et la pratique lorsqu’on compose il y a parfois un grand fossé, c’est parfois surprenant car ça ne ressemble pas à ce qu’on imaginait, le son est vite imposant en groupe, ou l’arrangement doit être optimisé, c’est pas toujours simple à répartir dans l’espace. Et parfois c’est l’inverse, quelqu’un arrive avec une démo et ça sonne immédiatement comme ce qui était prévu ! C’est étrange. Mais globalement on a réussi à faire marcher la plupart de nos idées, même sur des morceaux denses, ou avec des tempi élevés ou avec des polyrythmies. Ca donne l’impression qu’on peut toujours aller plus loin du coup, rien qui ne paraisse impossible, plus on travaille mieux c’est, donc on continue.

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Comment fonctionnent les compos propres à la colo, comment est-ce que vous en construisez l’architecture ?

En général une personne est à l’origine d’un morceau, elle fait une démo dans son coin ou en demandant aide ou conseil auprès d’un autre membre, l’envoie par email (lorsqu’on est éparpillés) ou la fait écouter directement (lorsqu’on est ensemble) et explique au reste du groupe son intention, le concept du morceau, on en discute pas mal. Ensuite on apprend à jouer les parties en faisant des ateliers par instruments, batteries, basses, synths, voix, guitares… Ou si le morceau n’est pas suffisamment abouti on termine la compo et l’arrangement, mais par ateliers également. On passe toujours par la case ‘ateliers’, c’est beaucoup plus efficace que d’essayer d’apprendre à jouer tous ensemble, c’est trop bruyant et fatiguant vu le niveau sonore auquel on joue. Une fois qu’on est quasi prêts on teste le morceau en le jouant tous ensemble pour voir à quoi ça ressemble et comment chacun peut s’approprier ses parties. Et là on a parfois des surprises… Comme on disait plus haut ! Quand ça ne se rapproche pas du rendu souhaité mais que c’est une bonne surprise ça peut être très intéressant, on le retravaille et on prend l’apéro. Quand ça ne se rapproche pas du rendu souhaité et que ça n’emballe pas grand monde au final… on prend l’apéro, mais ça n’arrive presque jamais. Quand ça se rapproche du rendu souhaité et que ça nous plaît tout de suite c’est simple, on prend l’apéro. Heureusement certains morceaux sont rapides à mettre en place, même si c’est rare. Quand ça se rapproche du rendu souhaité mais que ça ne plaît pas tellement au final… on retravaille les parties, la manière de jouer, etc… parfois ça aboutit, parfois pas.

La colonie de vacances 8-stéphane Duarte

Est-ce que ça a une influence sur chaque groupe après coup, à la fin des vacances ? Est-ce que ça fonctionne aussi comme une sorte de laboratoire ? Et est-ce que vous vous écrivez des cartes postales après ?

Oui. Il y a un côté laboratoire. On se permet d’essayer beaucoup de choses car on est dans une zone assez peu connue avec ce concept quadriphonique, sans trop de codes de genre du coup. Et particulièrement en ce moment car on est en train de composer un nouveau set live, une nouvelle création, et je pense que chacun propose des morceaux qu’il n’aurait pas proposés à son groupe respectif. De plus il y a des sensibilités assez différentes au sein du collectif donc on peut proposer un panel de choses assez large, puis on discute de l’esthétique globale du projet et ça se passe en douceur car l’ambiance est plutôt relax.

Sinon, quand on y réfléchit, le projet de la colo est un projet collectif, où les groupes et leurs egos comptent moins que l’ensemble qu’ils forment. Finalement c’est un peu une réponse néo-marxiste à l’agonie post-capitaliste de l’industrie du disque. Sous des dehors ludiques c’est un peu un projet révolutionnaire, non ?

Voilà c’est ça.

Plus d’infos sur le projet ici. En concert le 24 novembre à Feyzin au festival Riddim Collision (à l’Epicerie Moderne) et les 27 et 28 avril au Lieu Unique à Nantes. 

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