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Tombé du camion (4/10) : « Drones » de Jean-Philippe Goude

Ils ont raté le coche et ont été passés sous silence à leur sortie; tout l’été, Gonzaï rend hommage à ces soldats inconnus tombés pour qui, la France ? Non, la musique. Aujourd’hui, le premier album visionnaire du bien nommé Jean-Philippe Goude.

La vie des musiciens maltraités par l’Histoire est parfois cocasse : vous publiez votre premier album glacial en 1980 et il faut attendre le réchauffement climatique pour qu’une poignée d’explorateurs du bizarre se penche sur ce qui reste encore une grosse anomalie microscopique.

Publié chez Polydor, « Drones » à sa sortie, c’est peu de le dire, n’a pas décollé. On ne va pas s’étirer pendant dix paragraphes sur le sentiment d’injustice (injustesse serait plus exact) mais l’iceberg dont il est ici question est à la musique ce que Novovision, publié à la même époque, sera à la littérature : froid, digital à la fois plus rafraichissant qu’un Ice Tea et plus martial qu’un coup de trique. Reprenons depuis le début.

Membre de la galaxie dite « Zeuhl », Goude a d’abord commencé par se frotter au jazz ; il s’initie également aux musiques nouvelles aux côtés de Daniel Caux à l’université Paris VII, avant de tomber, littéralement, dans le Magma de Christian Vander (il s’y initiera aux claviers analogiques). A partir de là, le sentier est tracé : Goude rejoint tout ce que la patrie compte de déviants attirés par l’atonalité et fait ses gammes chez Weidorje (les initiés lèveront le pouce, les autres passeront leur chemin). Fin des seventies, Goude s’estime mûr pour le grand plongeon ; en résulte alors ce premier album à la pochette hypnotisante, à mi-chemin entre les œuvres futuristes de Druillet et le premier épisode de Star Wars, sorti deux ans plus tôt. Et là, c’est direction le zéro absolu.

Un bloc de glace visionnaire, on l’a déjà dit. « Drones » est quand même un peu plus que ça. Impression que musiques Zeuhl et classique dérivent conjointement sur les mers de Pluton, et que toutes les pistes ont été passées au congélo pour cryogéniser des rythmiques qu’on n’entendra plus jamais. Est-ce un SOS envoyé depuis l’Antarctique ? Dur à dire. Des esquimaux auraient tenté de reprendre Chic en Klingon qu’ils n’auraient pas fait mieux. Il suffit de regarder la dream team de soldats underground qui peuplent cet album pour tomber de sa chaise : au chant, c’est Klaus Blasquiz, premier chanteur de Magma ; à la basse l’immense Didier Batard ; aux synthés Richard Pinhas (qui sortira « Iceland » la même année) et aux batteries, un certain Manu Katché qui n’a pas encore décidé de devenir démonstrateur à dreadlocks dans un Carrefour local. Goude, en bon chef d’orchestre d’un Titanic égaré en périphérie sibérienne, dresse une partition de rock progressif parfois à la limite du mauvais goût – c’est toujours un peu le problème avec le rock progressif – et toujours en contrepoint aux normes de l’époque. Pas punk, ni pop bas de plafond, toujours dans l’interstice sur les temps, « Drones » hoquette mieux que tous les albums de jazzrauque de l’époque, jusqu’à se placer aux côtés des essais de Bernard Szajner, lui-même pas vraiment connu pour son sens de la convivialité.

La finalité de cette histoire, c’est que « Drones », sans être forcément en avance sur son temps, est surtout en dehors. Il laisse aussi pointer tout ce qui fera par la suite la carrière de Goude : les influences classiques (sa mère est violoniste, son père pianiste amateur), un talent pour la mise en scène des climax dramatiques, et une belle réputation d’homme invisible qui le poursuivra jusqu’à son dernier album en date, « Aux solitudes », paru en 2008 chez Ici d’Ailleurs. Alors certes, ce « Drones » peut bien être sponsorisé par les fromagers de France pour ses sonorités parfois cheesy comme c’est pas permis, il reste malgré tout un formidable exemple de musique néo-classique cuisinant dans une même casserole électronique, musique classique, répétitive et concrète. A faire décongeler très lentement…

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