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Tombé du camion (3/10) : Ilous & Decuyper

Ils ont raté le coche et ont été passés sous silence à leur sortie; tout l’été, Gonzaï rend hommage à ces soldats inconnus tombés pour qui, la France ? Non, la musique. Aujourd’hui, l’unique album de deux français dont le seul défaut aura été de porter des prénoms qu’on oublie : Bernard et Patrice.

On dit d’eux que pendant l’espace de quelques mois, ils furent l’égal des Crosby Stills & Nash français. C’est vrai que Bernard Ilous et Patrice Decuyper chantaient, en 1972, plutôt très juste. Seul problème pour la postérité : ils n’ont pas joué à Woodstock. N’ont pas rempli des stades en droguant comme des porcs, n’ont pas composé Suite Judy Blue Eyes et ne se sont pas mis sur la gueule comme les trois rois hippies barbus avec Neil Young. En bref, non, Ilous & Decuyper n’était pas Crosby Stills & Nash. Et quelque part c’est encore mieux, puisque c’est chanté en Français.

Il faut pouvoir mesurer la chance qu’on peut avoir à disposer d’un groupe chantant aussi bien que les trois vocalistes américains à testicules pressées, et qu’on serait le seul – ou presque – à connaître. Alors que tout le monde s’affaire à regarder le grand match, vous, vous contemplez le jardinet avec trois potes ayant remplacé le manuel scolaire lambda par une bible Discogs. Tout cela est évidemment un peu risible ; n’empêche qu’alors que la France est touchée par une vague de folk faussement cérébrale, « Ilous & Decuyper » prête à tout sauf à rire (la face A surtout, le reste étant un peu du remplissage).

Tout ou presque sur cet étrangeté de fingerpicking et de phasing vocal sent l’amour libre dans le Périgord, les couchers de soleil filmés en super 8 et les reprises des Beatles au coin du feu (la version d’Eleanor Rigby, sublime, dépasse de loin tous les plagiats du même groupe par Oasis). Sébastien Tellier serait fan de ce disque de folk spatial ; ce qui en soit n’est pas une surprise puisque les deux compères ne crachent pas sur des clins d’œil évasifs à Bowie et Pink Floyd (la très planante Berceuse). Manque de bol, les références précitées vendent des camions quand Patrice et Bernard, eux, vendent à peu près l’équivalent d’une malle arrière de Renault Fuego : 12.000 exemplaires. Un four pour l’époque.

La suite ? Laissez-nous deviner. Des ventes catastrophiques, un duo qui se crêpe le manche pour savoir qui doit prendre le leadership, et un duo qui se sépare à l’amiable après avoir fait les comptes, proches du zéro absolu. Deux ans après cet échec, Bernard Ilous remettra le couvert, pas mauvais joueur, sur « Ilous », un disque solo finalement plus McCartney que Lennon ; mièvre et tellement gentillet qu’on pourrait avoir d’éviscérer des poissons à force d’écouter ces comptines post soixante-huitardes à voix de tête. Les amateurs de Polnareff, d’Arnaud Fleurent-Didier et même de Julien Gasc trouveront certainement quelques chansons à sauver (Chanson chagrin vaut le détour), mais comme avec tous les binômes parfaits, la magie n’opère plus vraiment sans les chœurs qui faisaient le charme exceptionnel de « Ilous & Decuyper ». Laurent Voulzy avant l’heure, les bruitages en plus.

Aux dernières nouvelles, on n’en a pas eu. Hormis une réédition vinyle en 2011 par Wah Wah Records, Bernard et Patrice sont presque introuvables sur l’Internet; Ilous ayant poursuivi sa carrière musicale aux chœurs avec Véronique Sanson, puis avec Françoise Hardy, Michel Berger et France Gall, faute d’avoir réussi à convaincre une maison de disques de lui redonner sa chance. La musique est un train qui file à toute allure, difficile de remonter dans ses wagons.

3 Comments

  1. maxjammet

    31 juillet 2017 at 1 h 26 min

    Ahahah, pas mal ce premier paragraphe, cher Bester.

  2. Leila

    31 juillet 2017 at 11 h 47 min

    tombé de la remarque! Laurent & Lorrain ‘Leida’ / ‘cover girl’ c marrant aussi….

  3. Mr Aa

    3 août 2017 at 23 h 46 min

    En vous renseignant un tout petit peu, vous vous apercevrez que Bernard Ilous n’a pas commencé sa carrière avec Decuyper et a même écrit quelques chansons non dénuées d’intérêt (mais elles ont dû tomber du camion, effectivement). Dommage, vous auriez pu en faire mention, ça aurait même pu en faire un article (ça nous aurait au moins évité l’enfilade de perles ou l’enculage de mouches habituels – ça, et cette manie détestable de toujours vouloir être au dessus de son sujet, ce mépris qui suinte dans vos quelques lignes…)

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