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TANINO « RANXEROX » LIBERATORE
L’homme et la sexe machine

Tanino Liberatore n’aurait pu ne jamais faire de bande dessinée jusqu’à ce qu’un jour on lui demande de dessiner l’histoire du cyborg assoiffé de bagarre RanXerox. Du coup, il a beau avoir publié moins de livres qu’il n’y a de lettres dans « Ranx », il est devenu « le dessinateur le plus surévalué de la BD ». C’était avant Terminator. C’était avant Blade Runner. Et ce n’est pas par hasard si c’était avant.

Tanino vit en France, il est en résidence à Paris au Point Éphémère depuis des temps « pas si éphémères » mais il vient de Rome, période Brigades rouges. Il y a dessiné RanXerox, un robot constitué des restes de circuits d’une photocopieuse. Pendant trois tomes, Ranx ne cherche qu’une chose : être avec Lubna, une fille droguée de treize ans. Quand Lubna déconne, Ranx doit casser des gueules. Voilà pour les bases de l’intrigue car point trop n’en faut pour une BD culte. Mais Tanino a aussi fait des pochettes d’album pour Zappa et Bernard Szajner. Il a failli faire l’affiche de Blade Runner. Il raconte tout cela juste dessous.

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Vous êtes devenu l’homme d’une seule série : George Lucas a Star Wars. Tanino Liberatore a Ranx. Comment vous est venue l’idée ?

Il ne me vient rien justement, l’idée de Ranx appartenait au scénariste Stefano Tamburini, c’est lui le père, moi je suis l’oncle. Il faut dire que je suis le dessinateur le plus surévalué de la BD : j’ai fait trois albums, dont un 15 ans après les autres. Et en réalité quand je commence Ranx, je le fais comme un divertissement. C’était la première fois que je faisais de la BD en couleurs, alors j’ai du inventer mon style. Le personnage existait déjà, moi j’ai fabriqué une mise en scène, un décor, mais le scénario était déjà écrit.

Vous ne l’avez pas inventé, mais vous l’avez fait beaucoup évolué au fil des épisodes ?

J’ai essayé de rendre Ranx très réel. Même si on dit que c’est un robot, il est plus humain que beaucoup d’hommes. En fait, il traduit bien tout notre calvaire à nous, les mecs : Ranx est amoureux de Lubna une adolescente junkie de treize ans. Tout part d’elle : des mecs lui parlent mal dans un bar, donc Ranx commence à taper sur les types. Il n’agit qu’en fonction d’elle. Mais elle s’en moque. Enfin elle l’aime « comme sa mère a aimé sa première machine à laver » ! Ha c’est vraiment la plus garce de l’histoire. Et plein de mecs adorent ce personnage, ils adorent ça. Les hommes sont masochistes putain.

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C’est incroyable : Lubna le premier rôle féminin a treize ans, se drogue et couche avec un robot (et on voit tout explicitement) Vous n’avez pas eu de problèmes de censure ?

On aurait pu m’attaquer sur trois choses : l’ultra-violence, la drogue et le sexe. Car ce sont quand même des scènes de cul avec une petite fille. Et ce qui est dingue, c’est que jamais personne n’a évoqué la pédophilie à l’époque ! On a un peu parlé de toutes les drogues qu’il y a dans le livre. Mais personne en France et en Italie n’a été fait de remarques sur les scènes d’amour, qui ont été censurées dans plusieurs autres pays. En Allemagne on a enlevé du sang et des bites. Aux USA, ils ont mis un drap sur la bite. Entre autres.

Je n’ai pas copié Terminator, il est arrivé après moi !

Comment Tamburini le scénariste vous choisit pour dessiner Ranx alors que vous n’avez jamais fait de BD ?

C’est marrant : on me disait à l’époque que je dessinais des planches très cinématographiques, mais je ne savais même pas ce qu’était un plan séquence ! Tamburini a vu mes portraits de musiciens et il a cru en moi. Il s’est dit : « un mec avec ce look, et qui écoute de la musique aussi bizarre, ça doit être un gars intéressant. » J’écoutais de la musique un peu étrange, comme lui : Robert Wyatt, Frank Zappa, Père Ubu, Brian Eno. Ce sont encore mes groupes préférés. Dans Ranx, tu peux voir des symboles de Neu ou Talking Heads, c’était la bande-son de l’époque. Les trois premiers albums de Pere Ubu ont été très importants pour moi en fait. La musique a même été le facteur constant de mes rencontres. J’ai commencé en faisant des pochettes de disques pour RCA en Italie. Enfin c’était vraiment pour manger, parfois ils m’appelaient le matin et je devais rendre l’après-midi.

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Aussi, vous avez repris les codes graphiques de Ranx pour faire une pochette d’album pour Zappa.

Mais c’est lui qui voulait un « Frank Zerox » ! Il m’a contacté et on s’est rencontré à Rome. Au départ il voulait faire une BD d’une dizaine de planches autour de sa tournée en Italie et de tous ces organisateurs de concert qui préféraient se droguer plutôt que de bosser : une BD sur nos loustics italiens en somme. Puis on a parlé de sa pochette d’album. C’était en 82, à quelques jours de la finale de la coupe du monde de foot [3-1 pour l’Italie contre l’Allemagne, Paolo Rossi sacré meilleur buteur de la coupe, nda] et Frank a adoré cette folie. Il allait dans la rue enregistrer des sons d’ambiance, il voulait reproduire cette fête sur la pochette. Alors lui et moi on a passé un marché : je faisais ce qu’il voulait derrière, mais sur le devant je faisais comme je voulais. Il était OK sur le principe, il a été content du résultat.

Ha bon Bijou c’est du punk ?

Vous avez fait beaucoup de pochettes de disque. Dont Les Bloody Beetroots, Gold ou Shaka Ponk. Un peu bizarre pour un fan de Pere Ubu, non ?

Gold je l’ai fait en arrivant en France, je ne connaissais pas vraiment. Mais j’ai rencontré une fille qui devait être la femme d’un des Gold, ce n’était pas pour la musique. On me disait qu’ils étaient connus, pourtant je ne connaissais pas du tout. Et ils voulaient des portraits, alors j’ai fait ce qu’on me demandait. Par contre Bloody Beetroots et Shakaponk sont venus vers moi car ils aimaient Ranx Xerox.

Et Bijou ! C’est un groupe de punk, un peu plus proche de ce que vous écoutiez peut-être ?

Ha bon Bijou c’est du punk ? Ha ha je n’avais pas compris. J’ai aussi fait Dick Rivers. Son fils a voulu que je fasse sa pochette et il n’était pas content du résultat. Il avait raison, je n’étais pas en grande forme à ce moment. Pas à cause de lui, la musique est bien, et tu trouves toujours quelque chose qui t’accroche l’oreille, mais c’était oune période de merde pour moi.

Aujourd’hui on détruit pour reconstruire, moi j’ai toujours aimé le principe architectural moyenâgeux : l’agrégation.

Vous avez aussi fait une pochette Bernard Szajner, l’inventeur de la harpe laser. On peut penser que vous partagiez tous les deux un certain goût du futurisme, lui dans la musique, et vous dans le dessin d’architecture ?

Szajner et moi, on avait des choses en commun, c’est sûr. Il a choisi un de mes dessins au crayon, très lourd, très sale. Alors j’ai fait une école d’architecture, sérieusement pendant deux ans, puis après j’y suis resté parce que mon père payait et que ça m’évitait mon service militaire. Mais ce n’est pas à l’école que j’ai eu ces idées. Aujourd’hui on détruit pour reconstruire, moi j’ai toujours aimé le principe architectural moyenâgeux : l’agrégation. J’aime que les choses se forment en fonction de la fonction. C’est pour ça que j’ai toujours aimé les moteurs et la mécanique, les pièces y ont la forme essentielle de leur fonction, comme les constructions du temps des châteaux forts. J’aime bien l’histoire, et j’aime qu’on le ressente dans mes dessins.

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Vous avez été inspiré par la science-fiction ?

Jamais. Ma formation, c’est la Renaissance. J’ai été frappé quand j’étais petit en voyant la vie de Michel-Ange à la télé. La SF, je l’ai découverte avec les gens de Cannibale [revue italienne de BD, nda] et de Metal Hurlant. Et puis il y avait Druillet, Arzak de Moebius… Mais je n’aime pas le futur lointain, je préfère le futur proche. J’aime pas Star Wars.

C’est marrant parce que si vous n’aimez pas la science-fiction, elle, elle vous aime ? Terminator, c’est un cyborg très Ranx, non ? Blade Runner semble aussi inspiré de vos architectures.

Je n’ai pas copié Terminator, il est arrivé après moi ! Et pour l’anecdote sur Blade Runner, j’ai failli faire l’affiche du film pour l’Europe. Je leur propose un Réplicant debout dans une faille entre deux immeubles dans laquelle on pouvait voir toute la ville. Mais c’était trop bien pour qu’ils acceptent, ils m’ont demandé un truc « comme Superman ». Je ne sais pas toi, mais moi je n’ai pas vu de Superman dans Blade Runner. On ne s’est pas compris avec ces gens-là.

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C’était comment Rome dans les années 80 ?

J’avais 27 ans quand j’ai fait Ranx. C’était exceptionnel, ça bougeait beaucoup, et Ranx a eu du succès car c’était aussi le reflet de la violence qu’on vivait tous les jours. L’Italie était beaucoup plus violente qu’en France. À Rome il y avait des morts chaque jour, entre les Brigades Rouges et les manifestations. Beaucoup de manifs finissaient en bagarre, il y avait des voitures cassées. Quant à moi : je dessine la violence. Je ne suis pas vraiment violent. Juste un peu.

Le troisième tome de Ranx est scénarisé par Alain Chabat, que vous aviez connu quand il était journaliste chez RMC, c’est bien ça ?

Oui, c’était une des deux meilleures interviews qu’on m’a faite. Et puis un jour par l’entremise d’un ami on devient copain. J’avais fait la première saison avec Tamburini, qui était décédé entre temps. Mais je voulais quand même terminer le 3ème album, et je me disais : « s’il y a bien quelqu’un qui a compris le personnage, c’est lui ». Alors on l’a fait vite, parce que Chabat il a beaucoup de boulot quand même.

Bon merci. Au fait, pourquoi Ranx est né des circuits d’une photocopieuse ?

Tamburini était un fou de photocopieuses, il en utilisait beaucoup. Et puis c’était un des accessoires les plus modernes à l’époque. Le modèle qui a donné naissance à Ranx existe encore chez la société Xerox. Un jour on a reçu une lettre d’un avocat italien qui les représentait. On l’a envoyé chier. Et puis plus tard on a appris que les dirigeants de Xerox s’étaient marrés car ils n’avaient rien demandé à aucun avocat. Un producteur nous a approché pour faire un film, mais c’est compliqué car tous les noms ont été déposés, même les onomatopées. Ce qui est drôle c’est que quand je dis le nom de mon personnage, les gens pensent toujours connaître et en y réfléchissant, ils se rendent compte qu’ils connaissent la marque du photocopieur.

Interview réalisée en collaboration Jean Daniélou de la revue Envers
Merci à David Suchestow

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