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SOMBRE, rock en clair obscur

Les quatre lyonnais de Sombre sortent leur premier album à la fin de la semaine. On a flashé dessus comme sur un petit animal figé dans les phares d'une bagnole. En écoute en avant-première sur Gonzaï.

Sombre est à l’opposé d’un rock viril à la Queens of the Stone Age ou à la Dave Grohl, le mec qui « s’est même fait tatouer un as de pique pour bien qu’on sache qu’il écoute Motörhead, comme un gars qu’a des couilles« , comme dit si bien l’affreux David Snug. Ici on serait plutôt dans de la calligraphie que dans un concours de muscles. Jouer sur les contrastes, poser des ambiances, monter en puissance l’air de rien en menaçant de se péter la gueule à tout moment. Passer d’un raz de marée bruitiste et sauvage à une ballade douce et épurée.

Un animal fragile surpris par une lumière crue, c’est ce qu’ils ont choisi comme visuel pour cet album. Une biche en l’occurrence, qui nage pépouze dans des eaux nocturnes, flashée comme une vulgaire Yamaha sur une bretelle d’autoroute. A la lueur de cette pochette, il est nécessaire avant d’aller plus loin, de s’attarder sur deux histoires fascinantes de chasseurs de cerfs.

« Dans la vie il y a ceux qui ont un fusil chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses. »

Didier Bourdon, avant d’essayer de battre Depardieu au petit jeu de « je fais péter ma balance avant toi », avait bien tenté de nous expliquer : le bon chasseur, le mauvais chasseur… Mais s’il y en a bien un qui a posé les bases de la classe ultime pour manier la gâchette, c’est Robert De Niro dans The Deer Hunter (1978), traduit en français par Voyage au bout de l’enfer (il faut avouer que Le Chasseur de Daim ça sonnait plutôt mal). Film culte de Michael Cimino, premier film américain traitant du Viêt Nam, mais aussi vous l’aurez compris, de la joie d’aller taquiner le chevreuil le week-end entre potes.

La scène qui nous intéresse se situe vers la fin du film, on sort tout juste de l’ambiance bon enfant napalm et roulette russe. Retour au pays, paysages montagneux, forêt américaine. De Niro tient sa proie dans son viseur, moment de grâce, instant suspendu, coup de feu, l’animal reste debout. Il a fait exprès de tirer à côté et regarde la bête s’enfuir d’un air satisfait. Cet instant de silence où l’on retient son souffle, juste avant le bruit sourd de la détonation, puis la déferlante, l’agitation, les cris et la course effrénée, difficile de savoir si les quatre Sombre ont pensé à tout ça, mais c’est comme si leur disque en était imprégné. Des moments aériens et épurés, où le temps semble s’arrêter entre deux phrases qui résonnent au loin. D’autres très denses, où la voix de la chanteuse semble se débattre pour survivre au milieu de guitares prédatrices et de coups de caisse claire à répétition. Jouant autant avec le silence qu’avec les sons les plus distordus.

Le deuxième emmerdeur de biche qui nous intéresse, est un dénommé George Shiras. Il passa son adolescence en Pennsylvanie à une époque pourtant pas si lointaine où la musique ne s’enregistrait pas encore et où l’idée même qu’on puisse capturer sur un support cette essence si éphémère semblait complètement folle. A défaut d’écouter du rock n’roll, le jeune George s’initie à la pêche et à la chasse avec son père et son grand-père, sur les bords du Lac Supérieur dans le Michigan. En 1887, à 28 ans, il abandonne le fusil au profit de l’appareil photo, et devient la première personne, grâce à ses clichés au flash, à montrer la vie nocturne des animaux de la forêt. A l’heure des iPhone qui coutent un SMIC, difficile de l’imaginer trimballant dans le noir son appareil photo gros comme un ampli guitare, en risquant de se cramer la moustache à chaque puissante explosion de poudre de magnésium. Ce coquin allait même jusqu’à poser des pièges photographiques que les animaux déclenchaient eux-mêmes quand ils s’en approchaient. Il meurt en 1942, en restant relativement méconnu. La biche sur la couverture, c’est lui. C’était important de lui rendre hommage. Si vous êtes aux pièces, filez sur Konbini.

« Here I go, going down down down »

Dans le petit jeu de la chronique de disque, il y a deux choses inévitables (à éviter à tout prix) : balancer des adjectifs pompeux pour décrire un son d’instrument (c’est moi ou j’ai dit « guitare prédatrice » tout à l’heure ?) et parler des « influences » du groupe pour mieux le ranger dans une petite case et le faire généralement souffrir de la comparaison. Et là il faut dire que nos quatre jeunes bipèdes tendent le bâton pour se faire battre. Passons à la rigueur le line-up « Pixies / Sonic Youth » du groupe – trois garçons (batterie, guitare, guitare-chant) et une fille (basse-chant). On est par contre obligé de dire quelque chose sur ce morceau au milieu du disque : Wanda / Mrs. Jackson.

Figure phare de la scène country et rock n’roll des années 50-60, au look oscillant entre Wonder Woman et Betty Boop (dans sa période années 2010, elle se rapproche plutôt d’un croisement entre Madame Doubtfire et Geneviève de Fontenay), Wanda Jackson est un monument, au même titre que Peggy Lee ou Nina Simone. Le morceau de Sombre commence par un clin d’œil à Funnel of Love, obscure face B sortie en 61, qui est devenue avec le temps une des lettres de noblesse de la reine du rockabilly à la voix éraillée. Puis les deux voix de Sombre se mettent à dialoguer, à s’entrecroiser pour nous emmener dans une toute autre histoire, où l’on comprend qu’il est question d’amour impossible entre un prêtre et une certaine Mrs. Jackson… avec un style rappelant les duos hommes-femmes Lee Hazlewood / Nancy Sinatra ou Johnny Cash / June Carter. Puis tout s’arrête encore, meurt dans un long accord pour renaitre le temps d’une coda nébuleuse. Des vagues de son pour surprendre l’auditeur qui croyait nager dans des eaux calmes.

Sur Rely on me, ils ouvrent le bal sur une ambiance slapback et grosse réverbe de crooner solitaire tel un Chris Isaak perdu dans le désert. Puis deux minutes plus tard, l’arrivée d’une voix d’hôtesse de l’air déshumanisée fait basculer en quelques secondes le morceau dans un rock bruitiste et déjanté qui va se développer pendant les trois minutes qui suivent, à coup de larsen et de cymbales triturées.

Sombre s’amuse à nous laisser dans l’incertitude, à nous caresser la fourrure d’une main douce pour mieux nous tirer un coup de chevrotine entre les omoplates. A juxtaposer des couleurs musicales comme des petites touches de peinture pour composer ce grand monochrome bleu, qui tient finalement plus de la fresque indienne que de la photo de cowboy. A vous de voir maintenant si vous vous sentez prêts à troquer votre arme à feu contre un costume de biche.

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