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SES DISQUES À LUI : JAMIE LIDELL

Toujours en quête de nouveauté, Gonzai innove une nouvelle rubrique. Aujourd'hui on a rencontré le soulman Jamie Lidell, très en forme sur son dernier disque : le très moelleux et vintage « Building a Beginning ». Il nous parle de sa passion pour la Soul, Prince et la ville de Nashville.

Qu’est-ce que l’on peut dire à propos du dernier album de Jamie Lidell, à part ne va pas révolutionner l’industrie pop ? En tout cas, une chose est sûre : il s’agit là d’un vrai travail d’horloger suisse. Une production soul captée par des micros de 1956 et enregistré via une console en bois d’acajou antédiluvienne Flickinger : oui, la même que celle qu’utilisaient Ike & Tina Turner, Johnny Cash ou encore Sly Stone. On trouve des requins de studios avec lui ainsi qu’un très bon songwriting. Le tout regorge de superbes chansons à te faire mouiller les yeux, comme I live to make you smile, ou encore – ma préférée – Find it hard to say. Oui, en français les titres ressemblent à ça: Je vie pour te faire sourire, Amoureux et seul ou encore Ne me laisse pas te laisser partir.

Vous l’aurez compris, on navigue ici en plein territoire Barry White; « Building a Beginning » est un disque sans ironie, même si –post-modernisme oblige-, on joue avec les codes de la soul music. C’est aussi un prétexte pour se plonger à nouveau dans les grands disques, remplis de bons sentiments mielleux : des « bonnes vibes » comme on dit à la fête de l’Huma. Jamie Lidell nous explique qu’il est marié, papa depuis peu, bref, qu’il est un homme comblé. Difficile de ne pas y voir un clin d’œil, dans la production, à l’ambiance du morceau de Stevie Wonder : Isn’t she lovely  (1976) enregistré en hommage à sa propre fille à l’époque. D’ailleurs, l’ombre de Stevie plane sur l’album entier, c’est un fait. Avec Jamie, donc, on profite de l’été indien, installés à la terrasse privée de l’hôtel Arvor dans le 9e arrondissement. « En plein centre de Paris, dans une rue en forme de passage secret, faites escale dans un hôtel au luxe discret, tout en délicatesse et en charme. A travers une affiche originale de Buren, un gâteau qui sort du four, un bon livre dans la bibliothèque…».

Premier disque acheté (sic)?

Je pense que c’était « Feed The World, Do They Know It’s Christmas Time » du Band Aid, le disque de charité avec Sting, Phil Collins, etc… C’était à cette époque, donc oui, je voulais « aider » (Il rit). Tout le monde l’a acheté pour cela. Alors j’ai dû dépenser mon argent de poche pour ce disque.

Et à la maison, on écoutait quoi chez les Lidell ?

Disons que ma mère écoutait seulement de la musique classique, elle n’écoutait pas grand-chose en dehors. Nan, il y avait Michael Jackson aussi. Tout le monde était fan de Michael à la maison. Mais aussi Paul Young, Sade : ce sont les disques dont je me souviens. Ma grande sœur, qui a cinq ans de plus que moi, écoutait des trucs comme Elvis Costello, U2, Heaven 17, Human League, Prince ou Janet Jackson. C’est elle qui avait les bons disques, j’ai appris à aimer la musique à son contact.

Tu avais une idole quand tu étais gamin ? Des posters aux murs ?

Sans hésiter : Prince. Et seulement Prince, mec. C’était en 1987, j’avais 13-14 ans. J’achetais tous les magazines avec Prince, c’était une obsession : Guitare Magazine, etc.

Prince nous a quitté, il y a peu. Même si tu n’es plus le même kid qui avait ses posters aux murs. Comment as-tu pris la nouvelle ?

En fait j’ai plutôt ressenti de la colère, parce que je pense c’était vraiment du putain de gâchis : il y avait ces histoires de drogues, et aussi le fait qu’il soit mort seul dans un ascenseur. Quelle manière merdique de mourir, non ? Quand j’ai entendu toute l’histoire, j’étais en colère contre lui mais aussi contre ceux qui l’entouraient et qui l’ont laissé faire. Et c’est pareil pour Michael Jackson : tous ces gens dans son entourage qui voyaient ce qui se passait et qui ne faisait rien. A l’annonce de son décès j’étais donc plutôt cynique : « Ok, super, on en a perdu encore un… ». Et puis avec le temps, j’ai digéré la nouvelle, ma colère s’est dissipée et je suis maintenant nostalgique quand je repense à la relation que j’avais avec lui étant gamin : c’était ma putain d’idole. Plutôt égoïste, n’est-ce pas ? L’histoire est triste mais c’est peut-être aussi une leçon pour tous ces gens riches qui vivent sur une autre planète : « Faites gaffe, regardez qui vous entoure sinon vous allez finir comme Michael Jackson ou Prince ». Les gens qui t’entourent s’en foutent, ils veulent juste ton argent. C’est aussi un aspect dégueulasse de cette histoire, dès le lendemain de la mort de Prince, sa famille s’en entretuée pour récupérer son héritage. Ils n’étaient plus vraiment une famille, en plus. C’est juste moche. Alors il nous reste à célébrer sa musique et l’homme en tant qu’artiste ; et mettre de côté toutes ces histoires crapoteuses publiées dans les tabloids.

Tu l’as déjà rencontré, nan?

Oui, je l’ai rencontré une fois. Mais il n’était pas dans le bon mood, on va dire… C’était une rencontre assez difficile avec le recul. On s’est à peine salué, mais on va dire que j’étais très content. L’espace d’un instant, j’étais très proche de lui : un rêve de jeunesse.

(C) Astrid Karoual

(C) Astrid Karoual

En 1987 c’est la sortie de « Sign of The Times » mais aussi celle du « Appetite For Destruction » des Guns’N’Roses. Tu étais là-dedans aussi ?

Non, je n’ai jamais trop été dans le rock’n’roll, tu sais. Bon quand même un petit peu : j’aime beaucoup les Stooges, par exemple. J’aime les sons un peu durs, même si je ne peux pas dire que les Stooges soient heavy metal, hein. Mais ils dégagent quelque chose d’important : on avait l’air de bien se marrer avec eux. Les slows FM, ça n’était pas trop mon truc quand j’étais gamin, mais je dois dire que plus le temps passe plus j’aime ça. A l’époque j’étais dans le funk : le rare groove, James Brown et le reste. Le parfait funk kid. Personne autour de moi n’écoutait cela, les autres pensaient que c’était de la merde et écoutaient de l’indie : The Cure, The Smiths, Joy Division. C’était la grande scène à l’époque où j’ai grandi. J’étais le seul gamin à m’intéresser à la musique noire. Tous mes amis écoutaient ces trucs de blancs. Pourquoi ? Je ne sais pas (Il rit).

Justement, comment tu as découvert cette musique à l’époque ?

C’est un peu bizarre, car absolument rien ne m’y prédestinait. Comme je te disais, à la maison, ma grande sœur écoutait U2. Mes parents et moi on a grandi dans ce petit village en Angleterre où il n’y avait pas beaucoup de disques. Ce qu’il me restait c’était la radio. Et c’est là que je découvre cette culture. Quelle était la chance que l’héritage Motown de Berry Gordy venue de Détroit touche un gamin blanc paumé dans son village anglais ? Mais c’est arrivé, putain. J’ai entendu Marvin Gaye, Stevie Wonder, James Brown : des artistes incroyables, des légendes. On avait toujours la radio branchée, c’est là que cette musique m’a parlée. Je me souviens encore la première fois où j’ai entendu What’s Going On à la radio : ma mère m’avait demandé de l’aider, je faisais le ménage en tirant la gueule, et d’un coup ce titre passe à la radio : je me suis dit : « what the fuck, qu’est-ce que c’est que ce truc ? ». Une véritable gifle. `

Dans ton dernier album, c’est encore Motown que l’on entend. Le Stevie Wonder de « Talking book » ou « Songs In The Key Of Life »: Un concentré de positif, pas du tout ironique.

C’est vrai. J’ai quarante-deux ans, mec. J’essaie d’être honnête avec moi-même en ce moment. Si je suis dans un état d’esprit sentimental, on peut dire, c’est parce que je suis devenu papa récemment, j’aime ma femme, je suis d’humeur romantique et je me sens très chanceux. Je veux être clair avec ces sentiments. C’est le reflet de cette réflexion que l’on entend sur le disque. Je ne vais pas m’inventer un personnage torturé puisque tout va bien pour moi ! Cependant, s’il y a plein de choses merdiques qui me mettent en colère, j’ai choisi de montrer une autre facette. Je ne sais pas encore comment sera le prochain album, mais pour le moment c’est en mode bonheur. Une autre chose aussi, dernièrement j’ai fait pas mal de songwriting ou de production pour d’autres artistes. Notamment un featuring pour une chanson de DJ A-Trak, qui est devenu un tube. C’était une expérience très drôle, un morceau assez disco, limite EDM, un truc pour ambiance Springbreak. C’est curieux car ça s’est fait très vite : j’ai improvisé une petite mélodie, des paroles, des arrangements : merde, cela à du me prendre une après-midi, à peine. C’était comme des vacances. Alors que pour mon disque, je suis plus concentré, studieux, soucieux du détail et en même temps c’est comme un chapitre sur ma vie : ce que Stevie Wonder appelait le talking book . Je fais tout le travail de production moi-même, le mixage, et le reste ; c’est important pour moi.

On a bien besoin de ça en ce moment, ce positif. Sans tomber dans l’ironie, ou la naïveté. C’est ce que l’on ressent à l’écoute de l’album. C’est Stevie Wonder jeune papa, mais aussi les merveilleux disques qu’il a écrit et produit pour sa femme Syreeta ; ça t’a pris du temps ?

Ces disques de Syreeta sont merveilleux, mec. Ce projet a pris pas mal de temps, parce qu’on a enregistré dans des endroits différents, sur plusieurs années. Tu me parlais avant de la chanson It’s hard to say : elle date de 2012 je pense. L’instrumental derrière, on l’a enregistré autrement par la suite. C’était assez dur de savoir sur quelle version se fixer car certaines chanson du disque ont été enregistrés de cinq manières différentes : on change le tempo, on ajoute de l’orgue, un solo de cuivre…C’est un process difficile car on peut tomber dans le piège de n’être jamais satisfait et de retourner, again and again, en studio pour retravailler les morceaux infiniment. Il faut savoir y mettre un terme, et c’est compliqué. Mais j’adore produire, travailler avec des musiciens talentueux.

Oui, en parlant de cela, tu peux me dire quelques mots à propos de Mr Pino Palladino, qui joue sur ton disque ? C’est un énorme requin de studio, il a joué pour D’Angelo, Jill Scott, Erykah Badu,The Who, Eric Clapton, Tears For Fears, David Gilmour, Elton John, Paul Young, Nine Inch Nails… Qui est ce personnage?

(C) Astrid Karoual

(C) Astrid Karoual

C’est un musicien incroyable. Peut-être un des meilleurs bassistes du monde. Le hasard veut que l’on soit devenu amis. Lorsque qu’il m’a téléphoné la première fois, j’étais à Nashville au supermarché en train d’acheter des légumes, je vois un numéro inconnu, je décroche avec mes poireaux à la main : « Hey, Jamie c’est Pino Palladino, je me disais qu’on devrait jouer ensemble, mec, un concert à Londres ». Je lui réponds excité, mon panier de légumes sous le bras « Dis-moi quand exactement et je prends un avion dès que je peux ! ». Mais il n’a pas donné suite : il a juste disparu. Je n’ai plus eu de nouvelles de lui pendant peut-être six mois. Puis un beau jour, il me rappelle- il était en tournée avec D’Angelo – il me demande si je veux les rejoindre sur scène. Cette fois c’est moi qui ai fait ma diva: « Nope, je ne peux pas je suis à l’aéroport ». Au final, il m’a encore appelé, il était à Nashville, chez moi donc, en train d’enregistrer pour Keith Urban (un chanteur de country et accessoirement le mec de Nicole Kidman, voilà pour le point Paris Match.ndlr). Alors je lui ai dit de se ramener chez moi. On a enregistré ensemble à la maison. Du coup, ce n’était pas prévu mais il est resté plus longtemps, genre deux ou trois jours il a même dormi chez moi. Quand je lui ai demandé de jouer pour mon disque, il m’a répondu : « Bien sûr ». Il faut savoir que je lui ai donné la basse que je possède, un truc tout petit et pas cher, on dirait presque un jouet. Et même sur cette basse assez merdique, il en tirait quelque chose d’incroyable. On a trainé ensemble, assez défoncés il faut le dire, car on est obligé de fumer beaucoup d’herbe avec lui, ah ah ! Pino, c’est le meilleur, et un chic type en plus.

Pourquoi tu as échoué à Nashville ? Tu es voisin avec Jack White et Harmony Korine, du coup ?

C’est Harmony Korine qui m’a parlé de Nashville à la base, quand j’étais encore à New York. C’est curieux, tu sais, car Nashville est très ségrégationniste : Il y a encore d’un côté les blancs et de l’autre, les noirs. Ce n’est vraiment pas cool. Mais ce que beaucoup oublient, c’est qu’il y a eu une scène énorme de soul, gospel et r&b dans le sud des Etats-Unis, notamment à Nashville. C’est le cœur du funk, en fait. Donc, il subsiste encore un vivier d’artistes soul, en dehors de la scène country. Et puis, je vis juste là-bas : je ne travaille pas tant que cela avec d’autres musiciens, je suis assez solitaire. Par exemple, tu me parles de Jack White mais je ne l’ai jamais rencontré. Même si on partage le même batteur. Il a installé de magnifiques studios à Nashville, il parait. Mais c’est une ville assez intéressante, la vie y est simple et pour tout te dire : c’est assez bon marché. Cette ville a une face cachée, plus tu restes et plus tu la découvres. C’est vraiment cool d’en faire partie. Les meilleurs studios d’Amérique se trouvent à Nashville. Il y a encore plein de mecs à l’ancienne, des requins de studio, du genre à faire une prise unique, et qui sont devant la porte dès sept heures du matin : « you ready ? Ok, we’re recording. Bam ! Ok, next song. ». C’est vraiment incroyable, à l’ancienne, quoi.

Jamie Lidell // Building a Beginning // Sortie le 14 octobre 2016.
http://jamielidellmusic.com/

Photos: Astrid Karoual.

1 Comment

  1. MdamSdal

    17 octobre 2016 at 21 h 00 min

    Mes Disques à Moi, Ses Disques à Lui…
    Je dis ça, je dis rien…

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