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Searching for Niagara

Chanteuse pop sexy de la machine à tubes Niagara de 1984 à 1993, Muriel Moreno a occupé le haut de l’affiche pendant près de dix ans, avant de prendre une autre voie. Passée en quelques années de la lumière sucrée du show-biz aux alcôves discrètes de l’underground, elle a fini par ne plus laisser aucune trace… Aujourd’hui, vingt-trois ans après la fin de Niagara, Muriel Moreno semble s’être évaporée. How to disappear (almost) completely.

Pour une raison qui m’échappe encore un peu aujourd’hui, cela fait maintenant quelques années que je voue une sorte de culte un peu honteux à Niagara, l’un des duos mythiques de la pop française des années « Top 50 ». Tout a probablement commencé lors d’une soirée un peu arrosée, au cours de laquelle j’avais redécouvert et chanté à tue-tête dans une épiphanie nostalgique l’inoubliable L’amour à la plage, ah – ouh – tchatchatcha… Et cet épisode m’a fait replonger dans l’impressionnant vivier de tubes et de plaisirs coupables qui émaillent la discographie du groupe rennais aux presque deux millions de singles vendus : Je dois m’en aller, Soleil d’hiver, Quand la ville dort, Flammes de l’enfer, Pendant que les champs brûlent, J’ai vu… J’en arrivais même à envier ma sœur aînée d’avoir connu cette époque d’insouciance flippée du milieu des eighties, quand la jeunesse tentait d’oublier la progression du Sida et le nuage de Tchernobyl en flirtant sur les dance-floors des discothèques de campagne au rythme afro-cubain de Tchiki Boum et de ses lyrics idoines : « Et si tu prends mon cœur, ça ne me fait pas peur. Et si tu prends mon corps, tu n’a pas vraiment tort. »

Victime d’un revival incontrôlé, j’ai passé des soirées à explorer internet à la recherche de vidéos de ce groupe ayant très largement contribué à la B.O. de ma pré-adolescence bercée par la bande FM. Chaque chanson, chaque clip que je redécouvrais prenait le goût d’une délicieuse madeleine douce et moelleuse au parfum subtil de fleur d’oranger. Hypnotisé par la bouche immense et les hanches marquées de la divine front-woman (et aussi un peu amusé, suivant les époques, par les chemises bariolées ou le look pré-Matrix de son comparse Daniel Chenevez), je plongeais dans un vortex acidulé et sensuel, tournoyant au gré des métamorphoses de l’icône : Muriel avec les cheveux blonds, bruns, rouges ou bleus, Muriel et son nombril apparent, sa moue boudeuse lors des interviews, Muriel et ses tourniquets de bras langoureux en playback sur tous les plateaux télé (Champs Élysées, Sacrée soirée…), Muriel et son déhanché du diable dans des tenues de cuir échancrées façon Barbarella… Je comprenais mieux pourquoi, au terme d’un concert de Mansfield.TYA conclu par une reprise de Pendant que les champs brûlent, un ami m’avait confié avoir « connu ses premiers émois d’adolescent » lors des passages télé de Niagara.

« J’essayais d’être musicienne et je ne voyais pas le rapport avec le fait d’être une image. »

Travaillée, sublimée par Daniel Chenevez qui réalisait lui-même tous les clips du groupe, cette figure de pin-up pop construite au fil des ans a marqué les esprits. Une construction évidemment consciente : le groupe n’avait-il pas choisi son nom d’après le titre d’un film d’Henry Hathaway, avec dans le premier rôle, Marilyn Monroe ? Redécouvrant Niagara avec mon regard d’adulte, je devenais moi aussi la victime (très largement consentante) de cette machination. Je glissais donc lentement mais sûrement sur cette pente nostalgique et vaguement libidineuse, jusqu’à ce que la question s’impose d’elle-même, dans mon esprit pervers et curieux de journaliste : qu’est-il donc advenu de cette icône pop sublime ressurgie de mon passé ? Pas de site internet, ni de compte Facebook ou Twitter… Étrange. Muriel Moreno aurait-elle complètement disparu de la circulation ?

Assez rapidement, Google permet néanmoins de remonter le fil pour retrouver la trace de Niagara, officiellement « mis en pause » en 1993… Lassée de la mainmise de Daniel sur le duo, fatiguée par le rythme effréné du music business et des tournées, Muriel s’enferme dans le home studio de son appartement du 11e arrondissement de Paris, où elle écrit et réalise son premier album solo, baptisé de manière transparente « Toute Seule ». Sorti en 1996, ce disque de chansons explore des univers hétéroclites (chanson, hip-hop, reggae, trip-hop, piano-voix…) de manière assez bancale. La sensualité exacerbée a laissé place à une féminité tourmentée… C’est un échec commercial. Alors qu’elle cherche à s’affirmer en tant qu’autrice-compositrice, le fantôme de Niagara lui colle à la peau. Pour cette féministe convaincue, qui avoue avoir joué le jeu « comme une actrice incarne un rôle », ça ne peut plus durer : « J’essayais d’être musicienne et je ne voyais pas le rapport avec le fait d’être une image », expliquait-elle dans l’émission Paris Lumières en 1996. Pour Frédéric Rat, un fan de toujours administrateur de la page Facebook « Niagara… pour un million d’années », Muriel « s’est toujours défendue de cette image sexy parce que c’était un malentendu total« . Elle y voyait la dimension artistique du corps, une façon d’affirmer que les femmes ont également le droit de s’exprimer par leurs attributs sans être objectivées. Le public et l’industrie n’y ont vu qu’une chanteuse sexy sculptée par son Pygmalion. La remise en question est douloureuse. Il faut tuer la pin-up, déconstruire l’icône.

Le « chut ! » de Niagara

Les années qui suivent consistent en une intense phase de recherche et d’exploration, à la fois musicale et personnelle. En lutte perpétuelle contre le spleen et la dépression, Muriel Moreno signe quelques bandes originales de film (le court métrage Thérapie Russe en 1997 et le long Locked in the syndrom en 1998), puis évolue vers une musique électronique, quasi instrumentale, en publiant coup sur coup deux albums, « Required Elements » (2000) et « Surviving the day » (2001). À travers ces deux disques aux teintes acid-jazz ou house plutôt hybrides, Muriel entame sa mue pour ensevelir sous les nappes et les beats la chanteuse célèbre qu’elle était. « Ce n’était pas moi, Niagara, explique-t-elle au magazine canadien Voir en 2001, j’ai mis beaucoup de temps à savoir qui j’étais et je commence juste à cerner le sujet. Je suis assez compliquée comme femme et ma musique me permet maintenant d’exprimer cette complexité-là… » Plutôt bien accueillie par la scène underground de l’époque, notamment à l’étranger, sa musique lui ouvre des portes pour aller mixer dans les soirées électro partout en Europe et même ailleurs. Une vie simple de noctambule, une seconde adolescence pour celle qui mixait déjà, à l’âge de 17 ans, dans les soirées rennaises. Fan de Niagara et de Muriel, Florian l’a rencontrée dans ces soirées électro au début des années 2000. Et pour lui, qui entretient toujours quelques rapports avec l’ancienne icône, aucun doute : « Elle s’épanouissait beaucoup plus dans le milieu underground que sous la lumière en tant que ‘chanteuse de’. Dans l’électro, elle a réussi à se faire un nom. En Angleterre, au Canada, dans beaucoup d’endroits en Europe, on savait qui était Muriel Moreno. »

En parallèle à son activité de DJ, elle touche à la réalisation (notamment de clips). Et revient brièvement au chant dans le projet Dynamo (2004-2005) qu’elle monte avec Marc Collin de Nouvelle Vague. Bilan : deux maxis et un morceau (I wish I was a boy) sur la B.O. du film Riviera en 2005… Par la suite, Muriel Moreno apparaît sur deux obscurs titres, associée au DJ français Julien Barthe, alias Plaisir de France. L’un en 2006, l’autre en 2008, ce qui constitue sa dernière trace discographique à ce jour. Cet ultime collaborateur pourrait-il m’en dire un peu plus ? Mais mon mail à ce sujet restera sans réponse. Quant à celui transmis à son ancien partenaire de Niagara, Daniel Chenevez, il reviendra sous une forme de refus poli : « Muriel et moi ne donnons pas d’interview concernant Niagara. » Terminé, bonsoir.

Bref, la piste s’arrêtait là. Muriel semblait s’être évaporée vers la fin des années 2000, sans laisser d’adresse, ni de trace numérique quelconque : site internet fermé, pas de compte officiel… Rien, nada, peau d’zob. Même pas de photo récente : la dernière, postée sur un compte Flickr en 2007 la montrait aux platines dans une soirée électro. Sa dernière interview, donnée à lepetitjournal.com, « le média des Français et des francophones à l’étranger », remontait à 2005, à l’occasion de son set lors de la fête de la musique de la communauté française de Mexico. Quatre questions-réponses succinctes où l’on apprenait qu’elle parcourait le monde pour mixer et que cette nouvelle vie lui convenait parfaitement : « Je suis très bien avec les courants alternatifs, l’instrumental, le fait d’être dans l’ombre… Pour moi, le triomphe est très douloureux. » Au point de disparaître pour de bon ? Son label Polydor, contraint au silence ou totalement largué, n’en sait visiblement pas plus. Après quelques semaines d’attente, la réponse de la jeune attachée de presse est tombée : « J’ai cherché quelqu’un qui aurait le contact de Muriel et je n’ai pas trouvé. Navré (sic) de ne pouvoir vous aider. » Pour ce qui est d’engranger les recettes en revanche, pas de problème : Polydor a fêté en 2016 les 350 000 exemplaires vendus du best of « Flammes », sorti en 2002 et réédité en septembre dernier en double vinyle (après les rééditions au cours de l’été des deux albums les plus vendus du groupe, « Quel enfer ! » et « Religion »).

À chaque fois, les mêmes messages et les mêmes commentaires de fans sur tous les forums : Muriel, tu nous manques. Muriel, rechanteras-tu un jour ? Muriel où es-tu ? Personne ne semblait le savoir. Seul élément probant : un joli film de 26 minutes sur les no man’s land de Paris, réalisé sous son vrai nom (Muriel Laporte) en 2007, dans le cadre d’un master de cinéma à l’université Paris 1. Aurait-elle repris ses études ? Autre piste : un billet daté de 2010 sur le site internet rockmadeinfrance.com évoquait une reconversion incongrue dans l’agriculture biologique. What ? L’ex-icône pop raffinée et sensuelle devenue DJ underground aurait-elle ressenti un besoin de normalité si intense qu’elle serait retournée à une pratique humaine ancestrale, celle du travail de la terre ?

 

Recherche Muriel désespérément

Il était désormais temps de se jeter dans le puits sans fond des groupes Facebook dédiés à la gloire de Niagara ou de sa chanteuse, où certains fans, visiblement bien renseignés, indiquaient aux curieux qu’elle avait « changé de vie ». C’est par ce biais que j’ai contacté Florian, le premier fan, qui m’a confirmé : « Sa musique n’était pas super accessible et puis la crise du disque est arrivée par là-dessus (sic)… Et ça a été difficile. Elle n’était pas prête non plus à retrouver Daniel, à refaire Niagara, ou à se relancer dans une grande médiatisation. Elle en avait marre qu’on la ramène toujours à ça. Donc elle est complètement passée à autre chose. » C’est à dire ? « Elle a complètement changé de domaine. Elle n’est plus exposée. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle est bien. » Même silence radio du côté de notre deuxième fan, Frédéric Rat : « Si elle ne veut pas en parler, ce n’est pas à nous de le faire. » Impressionné par le respect et la droiture de ces fans (il en existe donc des comme ça…), je m’apprêtais à refermer le dossier… Lorsque la lumière est venue des algorithmes de Facebook.

Niagara

Était-ce le fait d’avoir contacté ou chatté avec ces quelques fans ? Toujours est-il qu’en tapant une dernière fois le nom de Muriel dans la barre de recherche du réseau social, je suis tombé sur un profil affichant un panneau « Welcome to Twin Peaks », ce qui m’a bien sûr incité à le consulter… Pour tomber bouche bée sur la silhouette de Muriel exécutant une sorte de demi-cercle avec son buste, dévoilant sa nouvelle carrière dans… le fitness et les sports « doux » ! D’après son CV, plutôt bien renseigné, elle avait cessé son activité de DJ en 2010 pour suivre une formation à l’institut des métiers de la forme et devenir prof de yoga et de pilates depuis 2014 dans plusieurs clubs de Paris et de sa région. Danseuse depuis toujours ou presque, très « physique » dans sa manière d’aborder la scène avec Niagara, elle a finalement choisi d’approfondir cet aspect d’elle-même. Et de redevenir, tout simplement, Muriel Laporte, 53 ans. À l’heure où le quart d’heure de célébrité warholien est devenu une banalité postée sur les réseaux sociaux, ce parcours à contre-courant a de quoi déconcerter. Pour Frédéric Rat, qui décrit « une fille paradoxale, mais très cohérente », rien d’étonnant : « Maintenant, tout le monde recherche la célébrité sans talent. Elle avait le talent, mais fuyait la célébrité. C’est unique et remarquable. Son but a été d’être entière avec elle-même et ça n’est pas passé par la célébrité. Elle n’a aucune raison de chercher l’exposition aujourd’hui. » Cette volonté affirmée de ne pas se retourner vers ce passé pailleté et scintillant ne sera pas démentie : mes quelques tentatives d’approche ont été fermement ignorées. Pas question pour elle de se replonger dans le destin contrarié d’une créature artificielle qu’elle incarna pendant dix ans. Et encore moins de lui redonner vie.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Niagara demeure un vestige intact. Le premier groupe français sponsorisé par MTV Europe au début des années 1990 n’a participé à aucun concert de re-formation, ni à aucune tournée pathétique d’anciennes gloires des années 1980 ou Top 50. La nostalgie, non merci. « L’image de Niagara est restée telle quelle, intacte, sans être abîmée, selon Frédéric. Niagara n’a pas été galvaudé, n’a jamais été remixé ou étiré dans 36 000 best-of. Et malgré cette absence, le groupe est extrêmement repris par la jeune génération. » Du mainstream (Brigitte, Izia, Feu ! Chatterton…) à la scène indé (Lescop, Flavien Berger, Mansfield.TYA…) en passant par l’underground pure et dure (le duo dark wave canadien La Mécanique), on ne compte plus les versions différentes de certains tubes de Niagara. Preuve qu’au-delà de l’image, l’héritage culturel et musical du duo existe. Qu’en pense l’icône disparue ? On ne le saura probablement jamais.

14 Comments

  1. carib

    26 décembre 2016 at 13 h 01 min

    Article sympathique sur une belle figure. Dommage que le correcteur de Gonzaï soit en vacances.

  2. george michael

    26 décembre 2016 at 14 h 40 min

    que sa! que sa! lili DrOp!

  3. Arthur Soubranne

    26 décembre 2016 at 16 h 47 min

    Est-ce bien respectueux de dévoiler ce qu’elle fait alors qu’elle veut qu’on lui foute la paix ? C’est si intéressant que ça valait le coup de le dévoiler ?

  4. Arthurette

    26 décembre 2016 at 18 h 34 min

    Je sais pas, moi, si j’aurais pas mis de côté mon ambition de faire un papier ( et d’autant plus sur quelqu’un que j’aime bien), en apprenant que la personne va bien et qu’elle a juste envie de rester dans l’ombre. Ça donne un petit parfum de tabloid / Minutebuzz dont je me passe volontiers.
    Ensuite le « culte un peu honteux à Niagara », faut pas exagérer non plus c’est de la Pop music, au même titre que Lou reed, Aquaserge, Gérard Manset ou Beyonce.

  5. trucmuche

    27 décembre 2016 at 2 h 39 min

    eurk, cet article sent le vieux sperme… j’espère pour elle que vous ne vous êtes pas inscrit à ses cours de pilates

  6. Gérard le foutriquet déglingo

    27 décembre 2016 at 18 h 52 min

    fap fap fap

  7. make war, avec Soggy

    27 décembre 2016 at 21 h 39 min

    searching for Princezz Leila ? va voir du côté de chez WHAM!

  8. Alexandre Charles

    27 décembre 2016 at 22 h 45 min

  9. jesais

    29 décembre 2016 at 17 h 48 min

    Muriel n’a pas cessé de chanter, si vous vous rendez à un concert du Choeur des Universités de Paris (OCUP), vous pourrez la voir et l’entendre (pupitre alto)

  10. sam hall

    2 janvier 2017 at 14 h 55 min

    Heureux d’apprendre que Lescop n’est pas un artiste mainstream …

  11. the MAN.

    3 janvier 2017 at 17 h 34 min

    bien degue! comme that scop! et la javanaise by j. doRRRRé!

  12. Pingback: Searching for Niagara | Zikarennes : scè...

  13. Pingback: [Chanson culte #11] – J’ai Vu : Niagara, après Berlin - Sun Burns Out

  14. Sylvain

    21 juillet 2017 at 10 h 48 min

    Fan historique de Niagara, je ne vois pas ce que ce culte a d’honteux ! En tout cas, je suis heureux de l’intégrité dont Daniel et Muriel ont fait preuve après leur séparation. Pas de reformation cheap, pas de compilations inutiles… Leur sort en solo m’a toujours laissé songeur : que d’échecs commerciaux ! Même Daniel n’a pas réussi à retrouver le succès en faisant chanter Karen Mulder… Et je me demandais bien où était passé Muriel. Peut-être que cela ne nous regarde pas, mais quand on suivi quelqu’un pendant des années dans sa vie public, c’est difficile de ne pas s’inquiéter.

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